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LIVRE IV

de 945 à 948 L Si des chartes sont datées, à la même époque, du règne de Conrad le Pacifique, un érudit allemand, le professeur Hofmeister, avouait récemment que jusqu’en 943 au moins, cette datation était purement fictive2.

L’ancien royaume de Provence (dont Hugues d’Arles n’eut, du reste, jamais la souveraineté) n’a donc pu être réuni au royaume de Bourgogne transjurane, aux environs de 933, comme on l’a unanimement cru jusqu’ici.

La cession, limitée en droit et en fait, de Hugues d’Arles, que relate Liutprand, a pu fournir tout au plus un point d’appui ou un prétexte à une politique envahissante. Elle permettait de mettre à profit, dans le pays même, l’influence de Hugues d’Arles qui y conservait d’importants domaines3, et de se prévaloir des apparences de légitimité que pouvait faire naître le prestige de l’ancien duc, devenu roi d’Italie. En réalité, il n’y a pas eu et il ne pouvait y avoir translation légale de souveraineté par une cession de Hugues à Rodolphe II. Il n’y en a pas eu davantage par une volonté des populations4 (comme cela

tino in Vienna recipitur ». — Flodoard, ad an. 951, p. 129 : « Ludowicus rex Aquitaniam cum exercitu petiit; sed antequam eandem ingrederetur provinciam, lvarlus Conslantinus Viennæ princeps, et Stephanus Arvernorum præsul ad eura venienles sui efficiuntur ». — Riclier, II, 98 : « Cum ergo in agro Matisconensium castra fîgeret, occurrit ei Karolus Constantinus, Viennæ civitatis princeps , ejusque efficitur fidem jurejurando pactus ».

1 Voy. la charte de Manassès, archevêque d’Arles, signée par la comtesse Berte, et datée de la treizième année du règne de Louis IV (septembre 948). Chartes de Cluny , ti° 726, I, p. 683.

2 Hofmeister, Deutschland und Burgund , p. 60.

3 Cf. Poupardin, Bourgogne, p. 68.

* Nous constaterons, au contraire, une résistance évidente dans le sens de l'indépendance nationale.

Et le Viennois et la Provence auraient voulu former un royaume comme la Bourgogne jurane. L'une des régions appelle rex Viennensis, l’autre rex Provinciæ ou Provinciarum le roi dont elle reconnaît l’autorité (Voy. suprà, p. 384-5).

s’était produit à l’avènement de Boson et de Louis l’Aveugle), moins encore, nous allons le voir, par une renonciation quelconque de la Couronne de France.

Comment donc cette souveraineté a-t-elle pu être acquise au roi de Bourgogne? Uniquement par l’intervention violente et astucieuse des rois de Germanie. L’érudit allemand que je citais tout à l’heure en a fait la démonstration sans s’en douter. Il est allé jusqu’à nier toute cession par Hugues d’Arles à Rodolphe II (que Liutprand aurait confondu avec le roi de France Raoul de 928) *, puis il a présenté l’annexion du Viennois et de la Provence à la Bourgogne transjurane comme la réalisation d’une grande pensée politique d’Otton Ier et comme fondée sur le seul intérêt de la Germanie, dont la Bourgogne ainsi agrandie devait être le boulevard2.

On pourrait presque dire habemas confitentem reum. A voir, en effet, les événements dégagés de toutes les obnubilations de l’histoire traditionnelle, il apparaît en pleine clarté que nous avons affaire à une œuvre de conquête teutonne, accomplie suivant les procédés usuels de duplicité sournoise et d’abus sans scrupule de la force. A

1 « Je ne crois pas, dit-il, à la réalité de la convention relatée par Liutprand; je suis plutôt d’avis que son récit repose sur une confusion du roi de Bourgogne avec son homonyme le roi de France » (Hofmeister, op. cit., p. 63).

2 « A supposer, dit le même auteur, qu’il y ait eu réellement un traité entre Rodolphe II et Hugues, ce n’était qu'un simple parchemin... Ce qui a produit la transformation des rapports politiques dans la vallée du Rhône, si grosse de conséquences pour les siècles futurs, c’est la volonté du souverain allemand Otton le Grand, inspirée par la claire vision des dangers qui menaçaient le développement de la puissance germanique tel que l’empereur Arnulf l’avait entrepris et que Otton voulait le poursuivre » (p. 65).

a C’est sous les auspices d'Otton le Grand que Conrad a pu étendre son autorité du Jura à la Méditerranée, et créer ainsi un boulevard contre la croissance démesurée ( iïbermassiges Anwachsen) de la puissance française..., boulevard que la tîiche difficile et définitive des hommes d’État allemands fut de rendre durable » ( ibid ., p. 69-70).

la mort de Rodolphe II (juillet 937), qui ne laisse qu’un fils en bas âge1, en tout cas mineur, Otton Ier s’empara dolosivement de cet héritier et le retint captif. Flodoard l’atteste, « quetn dolo cctptum sibique adduction retinebat »2 3.

Vainement les historiens allemands ont-ils tenté d’éluder ou d’esquiver ce témoignage accablant, en imaginant mille prétextes fallacieux pour justifier l’intervention arbitraire d’Otton Ier dans le gouvernement du royaume de Bourgogne, certains l’intérêt vital de la Germanie de s’assurer les défilés des Alpes, certains une prétendue trahison des grands de la Bourgogne, qui, par crainte de la pesante main de Hugues d’Arles, auraient eux-mêmes livré le jeune roi à Otton Ifir s, trahison ou manœuvre dont il n’y a pas l’ombre d’indice. Nous retrouvons le procédé habituel des Allemands de rejeter sur autrui les turpitudes dont ils se sont rendus coupables. La vérité toute nue estqu’Otton Ier n’avait d’autre titre que la violence dont il a usé. Il n’était

1 Flodoard l’appelle parvus : « Rodulfus Jurensis ac Cisalpinæ Galliæ rex obiit, cui fîlius parvus Chonradus in regno succedit » (ad an. 937, p. 68). Hugues de Fleury le dit parvulus.

2 « Otho rex... in Burgundiam proficiscitur, habens secum Conradum, filium Rodulfi regis Jurensis, quem jam dudum dolo captura sibique adductum retinebat » (Flodoard, ad an. 940, p. 77-78).

3 Giesebrecht a inventé cette histoire de toutes pièces pour rejeter sur les grands de la Bourgogne le reproche de dol que Flodoard adresse à CHhon, et que Hugues de Flavigny a formulé de son côté dans des termes qui ne laissent place à aucune ambiguïté, quand il dit : « Otbo... Conradum Burgundiæ regem dolo cepit ». — Écoutez maintenant le roman de Giesebrecht : « Les grands de la Bourgogne connaissaient Hugues d’Arles pour un seigneur entreprenant, énergique et cruel, dont ils n’étaient nullement disposés à accepter le joug. C’est pourquoi ils s’emparèrent par dol de leur jeune roi (deshalb bemàchtigten Sie sich durcit List ihres jungen Kônigs), et le livrèrent ensuite à Othon, comme au seul homme capable de le protéger elficacement contre les manœuvres de Hugues » (Giesebrecht, Geschichte der dcutschen Kaiserzeit, t. I [oe éd.], Leipzig, 1881, p. 314).

ni parent, ni tuteur1, ni suzerain quelconque2, et ce n’est pas, à coup sûr, je l’ai montré, la transmission de la lance de Constantin à Henri Ie'' qui aurait pu conférer la moindre expectative à son successeur. Mais l’intérêt de la Germanie déjà faisait loi, tenait lieu de justice et de droit. L’acte d’Otton Ier, sa mainmise sur le jeune souverain et sur son royaume est un pur coup d’audace et de force, dans le but immédiat de faire échec à la souveraineté du roi de France, et dans le but lointain de s’y substituer.

Telle est, en définitive, la seule base sur laquelle s’est édifiée la domination impériale sur le sud-est de la Gaule, cette domination contre nature dont le pangermanisme de nos jours a prétendu se faire une arme, dans son ambition effrénée de conquête.

Mais à la violence initiale s’est jointe la duplicité tenace. Otton 1er et ses successeurs ont fait de persistants efforts pour que le coup cl’Etat perpétré par eux, dans le royaume de Bourgogne, put être dissimulé sous les apparences de la légalité et pût ainsi s’étendre et s’affermir.

Maître de la personne du jeune Conrad, gouvernant en son nom, Otton Ier s’est appliqué tout d’abord à rendre effectifs sur le Viennois et la Provence les droits que le roi de Bourgogne pouvait tenir de Hugues d’Arles, en même temps que de paralyser la souveraineté du roi de France. Si, vers 943, des résultats ont été atteints dans cette double direction, par suite des difficultés où Louis d’Outremer était impliqué, il ne saurait être question d’une abdica-

1 La tutelle appartenait de droit à la mère de Conrad, la reine Berthe, qui, cinq mois après la mort de son mari, avait épousé Hugues d’Arles.

2 II ne saurait être question d’une vassalité féodale, et s’il était aussi certain qu’il est douteux (Voy. suprà, p. 365) que Rodolfe Ier avait, cinquante ans auparavant, fait acte de fidélité au bâtard Arnulf, il y avait beau temps que, par l’extinction de la ligne carolingienne d’Allemagne, la suprématie avait passé exclusivement aux Carolingiens de France.

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