LIVRE IV
C’est la preuve évidente que la convention était viciée dans son principe par l’absence d’un libre consentement, aussi bien du roi que des grands de la Bourgogne.
Mais il importe d’envisager le problème juridique de plus haut et dans son ensemble, d’autant plus que nous nous trouvons en présence de la question si vivement agitée au xviie et au xvii.i® siècle et qui continue à diviser les historiens modernes : Est-ce à titre personnel entre les souverains ou à titre réel entre les Etats que l’union a été convenue ?
terre non poterat, quia jam ætate provectus fuerat, regnum imperatori tradidit, et, amplissimis donis acceptis,in patriam regressus est ».
L’empereur se rend ensuite lui-mème en Bourgogne et cherche à s’y faire reconnaître, se fait livrer des otages, donne des ordres, et s’en retourne chez Lui : « Post hæc imperator in Burgundiam profectus, conventus quos constituit peregit, obsides ciscepit, et rebus necessariis imperatis , rediit ».
Mais les grands résistent etla convention est mise ànéant : « Hi ivero qui antea rebellionem fecerant, cum vidèrent regem a negotiis regni alienatum, et se a priori potestate submotos..., venerunt ad regem, et ejus pedibus provoluti se dediderunt, et omnibus rationibus de contemptu satisfacturos pronhserunt, neque se unquam ad hoc animo revocari, quin semper suis imperiis sint obedientes ; iinum illud specialiter deprecari, ne alterius gentis regem super popuium suum dominari pateretur ; legem hanc pebtetuam Burgundionum esse, ut hune regem kaberent, quem ipsi eligerent atque constituèrent.
» Horum oratione piacatus et satisfactione accepta, rex legatos ad imperatorem mittit.... Petit ut hanc gratiam sibi concédât, regni sui pristina potestate... uti permittat. Imperator vero, quamvis sibi hoc videretur incommodum, tamen recolens propinquum suum... regnum non tam voluntate quam necessitate adductum sibi tradidisse, peticioni regis annuit, sibique regnum reddidit et principibus suis ut illi in omnibus obsecundantes essent imperavit.
» Set si quis in his, quæ nunc diximus, propter honorem imperatoris... ab historiæ veritate me déclinasse contenderit, quamvis ego nihil lalsi mea conscientia, set quæ plurimorum relatu didici scripsissem, is profecto sciât hoc tamen omnium testimonio verum esse, Burgundiones, imperatoris timoré perterritos, régi pristinam servitutem deinceps exhibuisse » (Alpertus, De diversitate temporum, II, 14; Migne, 140, col. 478-479).
Le problème est, à mes yeux, purement oiseux au point de vue juridique. Il ne touche pas au fond du droit, il ne porte que sur les dehors, sur le vêtement dont on a voulu recouvrir la seule cause véritable de l’annexion de la Bourgogne au Saint-Empire, l’abus cauteleux de la force.
L’union ne pouvait être personnelle , puisque Rodolfe III n’avait aucune espèce de droit personnel sur le royaume. Son royaume n’était pas un fief, et sa royauté n’était pas de droit divin. Elle reposait sur l’élection par laquelle Rodolfe Ier était parvenu à la Couronne, et sur la volonté, expresse ou tacite, des populations ou de leurs chefs qui avaient accepté et ratifié la transmission en ligne directe. Rodolfe III qui, par sa mère Mathilde, était petit-fils de Louis d’Outremer, se trouvait comme ses prédécesseurs subordonné au régime familial de la dynastie cle Charlemagne 1 . Sa royauté était sous la dépendance étroite du droit royal carolingien2. Dès lors son pouvoir ne devait se transmettre que par une combinaison de la parenté et de l’élection, sous la suprématie et la prééminence du rex Franco ru ni 3.
L’union d’autre part ne pouvait être réelle puisqu’il manquait à la fois au souverain allemand la proximité du degré de parenté 4 et les deux autres conditions primordiales : l’élection et le respect de l’indépendance nationale5. Aussi venons-nous de voir, par le témoignage du moine Albert, que la convention fut annulée de ce double chef.
Si enfin, comme le voulait Waitz, en se basant sur
1 T. III, p. 188-189.
2 T. III, p. 173, 179 et suiv.
3 Cf. T. III, p. 389 et suiv.
4 Eudes II de Blois était neveu au même degré, et il se trouva l’héritier le plus proche après la mort de Henri II.
s Ce sont certainement ces principes, et non pas la caducité de l’union personnelle, qu’invoquera au xiic siècle le comte de Bourgogne Renaud III, pour se déclarer indépendant de Lothaire de Suppl imbourg. L’auleur du Ligurinus le dit expressément :
EIVRE IV.
le terme primat us, Rodolfe 111 s’était porté fort pour les grands de son royaume1, il aurait pris un engagement téméraire, immédiatement désavoué 2.
Henri II revint à la charge deux ans plus tard. Mettant à profit la faiblesse du roi Rodolfe et la pénurie de son trésor, il l’obligea à renouveler à Mayence, en 1018, moyennant de nouveaux subsides, les engagements de Strasbourg, et les lui fit solenniser par la remise des insignes royaux 3. Simple comédie, puisque les mêmes insignes ne cessèrent de rester en la possession effective de Rodolfe III et qu’ils s’y trouvaient encore au moment de sa mort.
Le renouvellement ne pouvait valoir mieux que le traité originaire, et il eut si peu d’effet que dès l’été suivant Henri II envahit la Bourgogne pour se rendre maître
« Proximus agnatus comitis Reinaldus et hæres Legitimus
Jure suo nimium et claro sanguine fretus Teutonicos reges , ædictaque sæpe vocatus S prévit, et Allobroges aliis sub regibus esse Indignum reputans , nimium mentor ille vetustæ Libertatis erat, regemque superbus agebat ».
(Liv. V, Strasbourg, 1531, p. 116).
1 VVaitz ( Forschungen zur deutschen Gesch., XIII, p. 492-496), entend par primatus , dans le texte de Thietmar cité plus haut (p. 412, note 4), l’ensemble des princes bourguignons. « Accipere primatum per manus ab avinculo » voudrait donc dire recevoir des mains de son oncle la soumission de tous les princes de la Bourgogne. Pour que cette interprétation fût admissible, il faudrait que les manus fussent celles des grands, et Thietmar parle de celles de Rodolphe III.
2 Thietmar confirme sur ce point le témoignage du moine Albert, et il s'en prend à la nonchalance du roi : « Sed Burgundionum rex mollis et effeminatus bona quæ nepoti suimet promisit, impedire eorum instinctu voluit, quibus relaxato justiciæ freno velud infelici vitulo per latum liberos eurrere placuit. Gum vero iterum ceptis persistere studuit, eorum contlacione et pessima reluctatione non potuit » (Thietmar, VIII, 30, p. 210-211).
3 Thietmar, IX, 7, p. 243.
de Rodolfe. Il marcha : « super Ruodolfum regem », disent les Annales d’Einsiedeln, et elles ajoutent « in dolo » % ce qui est plus vrai que le chroniqueur allemand ne l’entendait, car il a dû vouloir dire « par surprise ». L’expédition fut stérile « sine effectu » 1 2. Elle ne réussit pas à briser la résistance des principes du royaume et depuis cet échec jusqu’à la mort de Henri II (13 juillet 1024) il n’est plus question — remarquez-le bien — de rapports quelconques, moins encore de conventions , entre le roi de Bourgogne et l’empereur.
A quel titre son successeur Conrad le Salique, chef d’une nouvelle dynastie, aurait-il pu se prévaloir légitimement des accords de Strasbourg et de Mayence alors que ces accords, quelle qu’en fût la validité, avaient été rompus du vivant même de Henri II et que Conrad n’avait par lui-même aucun droit éventuel à la succession de Rodolfe III, n’étant que neveu par alliance et non pas neveu par le sang comme Henri? Aussi le biographe officiel de Conrad, Wipon avoue-t-il que Rodolfe 111 argua de nullité (et nous savons que c’est à bon droit) les promesses jadis faites par lui au prédécesseur de Conrad3.
Le titre faisant défaut, la force en tiendrait lieu et, selon le point de vue allemand traditionnel, son emploi
1 « Heinricus imperator in Burgundiam usque Rodanum fluvium super Rudolfum regem, avunculum. suum, in dolo » (Annales Ileremi, SS. III, 144).
2 « Qui postea sine effectu rediens, Turegum venit » (ibid.).
3 Wipon se fait, en ces termes, l’organe des prétentions impériales : « Ruodolfus rex Burgundiæ dum in senectute sua regnum molliter tractaret, maximam invidiam apud principes regni sui comparans, secundum Heinrictim imperatorem, fîlium sororis suæ, in regnum invitavit , eumque post vitam suam regem Burgundiæ designavit, et principes regni jurare sibi fecit. Ad quam rem commendandam imperator Heinricus infinitam pecuniam sæpe et sæpissime consumpsit. Sed defuncto imperatore Heinrico, Ruodolfus rex promissa sua irrita ficri voluit » (Wipon, Gesta Chuonradi, cbap. viii, éd. Bresslau, p. 23-24).
F. — Tome IV.
-VI-. CHAPITRE II
était doublement légitime, puisqu’il était juste que les grosses sommes employées, pour préparer l’annexion1, et les intrigues ourdies par Henri II ne le fussent pas en pure perte2, puisque d’autre part la sécurité de la Germanie voulait qu’on conjurât préventivement en Bourgogne l’arrivée au pouvoir du parent le plus proche de Rodolfe III, le seigneur français Eudes II de Blois, puisque enfin l’intérêt de l’Empire exigeait qu’on se rendît maître des passages des Alpes pour pouvoir dominer l’Italie. De par le droit de la force et de l’intérêt, il s’agissait donc de mettre à exécution comme bons et valables, au profit de Conrad, les pseudo-traités de Henri II.
L’exécution commença, de même que jadis en 1006, par une prise de possession violente de Bâle, qui dans l’intervalle était rentré sous l’autorité du roi de Bourgogne. Dès le mois de juin 1025, Conrad s’empare par force de la cité3 4, et il y dispose à prix d’argent de l’évêché L II ne se borne pas à ce trouble de possession, il en commet d’autres non moins graves en occupant, contre la volonté de Rodolfe, des territoires limitrophes en Bourgogne B.
Cela fait, les pays pris, on négocia. La femme de Conrad, Gisèle, nièce de Rodolfe, fut chargée d’amener son oncle à composition. Elle finit par le décider, sous la pression des occupations militaires en Bourgogne et des
1 Wipon ne manque pas de remarquer que cette préparation avait, à nombreuses reprises, coûté infiniment d’argent « infinitam pecaniam sæpe et sæpissime consumpsit » (Voy. la note précédente).
2« Chuonradus rex magis augere quam minuere regnum intentus, antecessoris sui labores metere volens » (Wipon, ibid.).
3 « Basileam sibi subjugavit ut animadverteret, si rex Rudolfus promissa attenderet » (ibid.).
4 « Dum rex et regina a quodam clerico, nobili viro nomine Uodalrico, qui ibi tune episcopus efîectus est, immensam pecuniam pro episcopatu susciperent » (Wipon, ibid., p. 23).
3 « Rex... terminis Burgundiæ ultra voluntatemRudolfi... diligenter præoccupatis, per Rhenum usque Saxoniam pervenit » (ibid.).
succès de Conrad en Italie, à se soumettre aux exigences de l’empereur. Rodolfe III s’engagea à se rendre à Rome et à figurer dans la cérémonie du couronnement impérial (26 mars 1027) (à laquelle participait du reste aussi le roi d’Angleterre Canut) 1 et quand Conrad fut revenu d’Italie, le roi de Rourgogne consentit à le rejoindre à Bâle (probablement en août 1027) pour ratifier la parole qu’avait obtenue de lui Gisèle, de renouveler vis-à-vis de lui le pacte conclu avec Henri II, moyennant, bien entendu, de nouvelles largesses2.
Ce renouvellement laissait subsister, — et avec la vocation successorale en moins, — tous les vices du pacte originaire puisqu’il y manquait toujours la condition substantielle et indispensable du concours des principes de la Bourgogne, les détenteurs effectifs du pouvoir.
11 aurait fallu de plus, pour sa légitimité, la renonciation des rois de France à leur souveraineté ou à leur suprématie, renonciation à laquelle jamais le roi Robert ne s’est prêté.
Rodolfe III meurt sans descendants légitimes dans les premiers jours de septembre 1032, et le moment paraît venu à l’empereur germanique de mettre le sceau à la politique de captation d’héritage et d’usurpation violente inaugurée cent ans auparavant par la mainmise d’Otton Ier
1 « In duorum regum præsentia, Ruodolfî regis Burgundiæ et Cbnutonis regis Anglorum, divino officio finito, imperator duorum regum médius ad cubiculum suum bonorifice ductus est » (Wipon, cap. 16, p. 27).
2 « Pei vemens usque ad Basileam Ruodolfum regem Burgundiæ alloquitur, qui illic sibi occurrabat extra urbem... et habito familiari colloquio, imperator regem secum duxit in urbem. Confirmata inter eos pace, Gisela impératrice hæc omnia mediante, regnoque Burgundiæ imperatori tradito, eodem pacto, quemadmodum prius antecessori suo Heinrico imperatori datum fuerat, rex iterum donis ampliatus, cum suis reversus est in Burgundiam » (Wipon, cap. 21, p. 31). Nous retrouvons ici la même expression impropre de traditio dont Thietmar s’était servi.
sur la personne du jeune roi bourguignon. Pas plus que ne l’avait été Otton, Conrad le Salique n’est héritier par le sang. Comme lui, plus énergiquement encore, il est repoussé par les chefs de la population, et ce n’est pas la promesse de succession future arrachée à Rodolfe III qui peut lui conférer une vocation héréditaire valable. Ni la loi ni la coutume n’admettaient une telle institution d’héritier, au profit d’un étranger, par un souverain qui n’avait aucun droit propre, dont l’autorité, devenue presque purement nominale, ne dérivait que d’une tradition dynastique en étroit rapport avec celle du regnum Francorum , et qui n’avait pas acquis de puissance légale sur les marches viennoise et provençale.
Que Conrad ait obtenu du roi Rodolfe III mourant l’envoi des insignes royaux dont les historiens allemands ont fait grand bruit, ou qu’il se les soit fait apporter d’autorité, par un de ses fidèles1 (la question est douteuse), leur possession en tout cas ne pouvait remédier à l’invalidité juridique de la désignation d’héritier. Tout au plus permit-elle à l’usurpateur d’entraver l’action de l’héritier
1 Cette seconde supposition me paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Le seul texte pouvant être contemporain qui parle d’un envoi d'insignes royaux (la couronne) par Rodolfe mourant à Conrad est la courte chronique connue jusqu’ici sous le nom d’Epitome Sangallensis et regardée comme un simple dérivé de la chronique de Hermann de Reicbenau. Voici ce qu’elle dit sous l’année 1032 : « Rodolfus rex Burgundiæ moriens diadema suum Chonrado imperatori Romanorum misit » (éd. Bresslau [1878], à la suite de Wipon,
Or, la théorie de Bresslau, qui a fait donner à ce document le nom de Chronicon Suevicum universale, en le rattachant à d’hypothétiques annales royales de Souabe, est fort loin d’être établie, ni dès lors la valeur propre et originale du texte.
Scientifiquement, nous devons nous en tenir à Hermann de Reichenau dont la relation se borne à ceci : « Roudolfus, ignavus Burgundiæ regulus obiit, et diadema ejus regnique insignia Counrado imperatori per Seligerum allata sunt » (Chron. Iierimanni Augiensis, ad an. 1032, même édition, p. 73).
le plus proche, Eudes II de Blois, en l’empêchant de faire procéder à la cérémonie de couronnement, alors qu’il était porté au trône parla grande majorité des principes, le comte de Bourgogne, les comtes de Provence et l'archevêque d’Arles, le comte de Genevois et l’archevêque de Lyon.
Dès l’année 1032, donc presque aussitôt après la mort de Rodolfe III (6-7 sept. 1032), Eudes de Blois se présente en Bourgogne et y occupe une vaste région i. Il pousse jusqu’à Vienne et s’en fait ouvrir les portes par l’archevêque Léger2.
Manifestement le sentiment national bourguignon et provençal (le sentiment des populations et de leurs chefs)
Quant au passage de Hugues de Flavigny d’où l’on a déduit l'envoi par Rodolfe, sur son lit de mort, de la lance de Saint Maurice à Conrad, il doit se rapporter à la remise symbolique des insignes royaux que Thietmar raconte avoir eu lieu à Mayence (1018), et qui a pu être renouvelée pour Conrad. Le texte, en effet, fait manifestement allusion aux conventions dont le royaume a été l’objet du vivant de Rodolfe. Après quoi il mentionne sa mort sans plus parler de la lance : « Rodulfus rex absque liberis existens, Conrado regnum dereliquit, dans ei lanceam S. Mauricii, quod erat insigne regni Burgundiæ. Eo vero defuncto, et Conrado regno petito, Odo, etc. (Chronicon Hugonis , II, 29; Migne, 154, c. 258; H. F. XI, 143 c).
Remarquons, du reste, que Hugues de Flavigny n’a écrit qu’à l’extrême fin du xie siècle et n’a fait que compiler des sources, qu’il n’a pas toujours exactement utilisées, tandis que Hermann, Souabe d’origine, a été informé directement à Reichenau, où il était moine depuis 1026, et a composé sa chronique de 1048 à 1054. Un envoi in extremis de la lance de Saint Maurice n’aurait pas manqué de le frapper.
1 « Magnam partem Burgundiæ distraxit » (Wipon, Gesla Chuonradi , cap. 29, p. 36). — « Eandem regionem (Burgundiam) sibi... tyrannice usurpaverat » ( Annales de Hildesheim, éd. Waitz, p. 37). — « Regnum Burgundionum... valida manu affectavit » ( Annales de Saint Gall , 1032, H. F., XI, 8). — « Irrupit fines Burgundiæ, obtinuitque civitates et castella usque ad Juram et Montem Jovis » (Hugues de Flavigny, loc. cit.).
a Hugues de Flavigny, loc. cit.
va au-devaiï§ de lui. Il se prononce meme en sa faveur avec une unanimité frappante. Le chroniqueur Rupert de Tuy met dans la bouche du duc de Lorraine Gozelon ce propos péremptoire : « Tous les Français et toute la Bourgogne se sont conjurés avec lui » 1 .
Gomment en eût-il été autrement? Eudes s’opposait, prince français, à un souverain étranger, faisait barrière à son intrusion. Le reconnaître pour chef et aider à sa victoire, ce n’était pas seulement sauvegarder l’unité de la Gaule contre l’ambition tudesque, c’était maintenir debout le royaume traditionnel de Bourgogne que l’empereur allemand voulait réduire à la condition de simple province 2, c’était encore assurer la transmission régulière de la couronne, au moyen de l’élection par les grands, à l’héritier le yjlus proche.
Du vivant déjà de son oncle Rodolphe III, Eudes s’était mis à l’œuvre pour se faire bien venir des princes bourguignons. Raoul Glaber, dont l’injustice à son égard est criante, lui reproche les libéralités qu’il aurait répandues à cette fin3. N’était-ce pas plus légitime que les « indicibles » dépenses de Henri II et de Conrad pour arracher à Rodolphe III leur désignation au trône? Quand Eudes s’empare de Vienne, une des clauses de la capitulation qu’il conclut avec l’archevêque Léger est qu’une assemblée sera convoquée dans la ville pour procéder à son élection et à son couronnement4.
1 « Omnes Francigenas, omnemque Burgundiam conjurasse cum
illo » ( llistoria inonasl. St. Laurentii Leodiensis , H. F., XI, 171 C).
3 « Regnum Burgundiæ... quod a tempore Arnulphi imperaloris per annos plus quam centuna triginta generis suæ reges tenuerant... BurguncLici ilerum redacta est in provinciam » (Sigebert de Gembloux, Chronique, ad an. 1034, éd. princeps, Paris, 1513, p. 92).
3 « Conl'erens multa donaria, ut ei assensum preberent, primoribus patriæ » (R. Glaber, III, 9, 37, p. 86).
4 « Obsedit Viennamquam ea conditione in fœdus recepit, ut præstituto termino, in eadem urbe r ex apellari et coronari debuisset (Hugues de Flavigny, loc. cit.).
Tout ici est significatif pour prouver le rattachement à la Gaule et le respect des traditions nationales : le choix de la cité viennoise au lieu de Lausanne, l’élection par les grands du pays1, enfin le couronnement par un évêque qui était uni aux Capétiens par les liens de la parenté2.
Il n’est pas moins remarquable, dans le même ordre d’idées, qu’Eudes de Blois se soit abstenu dans ses diplômes — n’ayant été ni élu, ni couronné — de se qualifier roi, bien qu’on lui donnât ce titre dans les chartes du Midi3. L’Allemand Wipon n’y a rien compris, et c’est ainsi qu’il lui a prêté ce propos célèbre, qüi devait à ses yeux stigmatiser l’ambition effrénée d’Eudes, « qu’il ne voulait pas du titre de roi, afin d’être le maître du roi » « nunqnam rex fieri vetle, sed semper magister esse regis »4.
11 est beaucoup plus vraisemblable qu’Eudes, comme prince français, n’admettait pas qu’il y eût d’autre souverain en Gaule que le rex Francoriun et qu’il voulait se contenter d’une élection et d’un couronnement en qualité de duc de la Gaule cisalpine. N’avait-il pas, en effet, l’ambition beaucoup plus haute de ceindre lui-même un jour la couronne de France5, voire même peut-être de restaurer l’empire de Charlemagne, en joignant à cette couronne celle d’Italie qui lui fut, en effet, offerte?
1 L’expression « Rex appellari » ne peut pas avoir d’autre sens. Elle correspond au « vocare episcopum » (élire un évêque) et à l’expression cicéronienne « cippellare aliquem regem » « D. filius, qui rex ab senatu appellatus est » (Lettre 209 ad Atticum, V, 17).
* D’après Jean Dubois, qui dit de l'archevêque Léger : « Henrico primo Galliarum régi consanguinitate junctus » (J. a Bosco, FLoriacensis vetus bibliotheca, Lyon, 1605, p. 66).
8 Voyez Lex, Eudes , comte de Blois, Troyes, 1892, p. 81, et le catalogue des actes d’Eudes, dressé par cet érudit (p. 99 et suiv.).
4 « Referebant quidam ilium dixisse sæpe quod nunquam rex fieri vellet, sed tamen semper magister esse regis » (Wipon, loc. cit.).
8 T. III, p. 519 et suiv.
Quoi qu’il en soit, Eudes de Blois n’a jamais pu s’engager à titre transactionnel, comme des historiens l’ont cru trop aisément* , de faire hommage à l’empereur allemand , en échange d’une concession de la Bourgogne. Tout au plus avais-je admis jadis moi-même qu’Eudes, avant d’en venir aux mains, avait proposé de se placer sous la suprématie de l’empereur1 2. Mais je ne crois plus qu’il ait jamais eu cette défaillance. Le projet d’accord sur cette base n’est relaté que par Sigebert de Gembloux3, fougueux partisan de l’Empire, qui n’a écrit sa chronique que dans les premières années du xn° siècle. Toutes les annales contemporaines, celles de Saint-Mihiel en tête, composées de 1034 à 1044, gardent le silence sur cette convention prétendue, de même qu'elles présentent tout autrement que Wipon les promesses faites par Eudes en 1033. D’après Wipon, dont la partialité est hors de doute, Eudes aurait promis de renoncer à la Bourgogne4, et aurait ensuite violé ses promesses5. Les annalistes, au
1 En 1035, d’après d’Arbois de Jubainville ( Histoire des dzics et des comtes de Champagne, I [1839], p. 335); dès 1032, d’après M. Lex ( op . cit., p. 48).
2 T. III, p. 519.
8 « Odo Campaniensis regnum Rodulphi regis avunculi sui a Conrado imperatore nepote suo repetens, ut sub eo regat Burgundiam efflagitat ». Le texte est placé sous la date de 1036 dans les éditions courantes (H. F., XI, 163 B; SS. VI, 357). Il porte la date de 1035 dans l’édition princeps.
4 C’est ainsi que M. Lex entend le texte de Wipon (op. cit., p. 50).
6 Wipon, chap. xxxi : « Ejusdem anni æstate ^août 1033) imperator cum exercitu suo super Oudonem consulem in Gallias Francorum
venit Tune in regno Heinrici regis Francorum, in prædiis tamen et
beneficiis Oudonis, tantas devastationes et incendia fecit imperator, ut ipse Oudo necessitate compulsus, humiliter veniens quæreret veniam, promittens Burgundiam dimittere et secundum jussionem illius sibi satisfacere ». Chap. xxxn : « Hujus anni æstate, dum Oudo præfatus promissa non attenderet, sed adhuc quamdam partem Burgundiæ,
quam injuste invaserat, obtineret, imperator Burgundiam acute
adiit ». Il apparaît du rapprochement de ces deux chapitres que di-
contraire, sont d’accord pour dire qu’Eudes s’est simplement engagé à donner satisfaction du chef de l’occupation militaire qu’il avait faite de la Bourgogne et à se soumettre, sur ce point, au jugement de la cour de l’empereur1. C’était une négociation d’armistice en pleine guerre, plus exactement (les annalistes eux-mêmes le disent) une ruse de guerre pour arrêter l’ennemi. ' Sigebert de Gembloux paraît avoir combiné les deux versions en brouillant les dates, et c’est de la sorte qu’il a pu représenter Eudes comme ayant commencé par supplier l’empereur dé lui concéder la Bourgogne « sud eo ».
Avant d’en venir à la lutte qui fut presque aussitôt reprise, il convient d’insister sur le fait que durant cette lutte et même après son dénouement funeste par la mort d’Eudes, le sentiment populaire ne cessa d’être du côté du champion français. C’est la preuve que le souverain allemand ne fut jamais accepté pour souverain légitime, mais seulement comme un souverain nominal ou fictif qui n’avait pour titre que la force, dans la mesure où il était capable de la faire prévaloir sur le droit.
La datation des chartes reflète admirablement, à cet égard, l’état des esprits, le sentiment public.
mittere Burgundiam ne signifie pas renoncer à ses prétentions sur la Bourgogne, mais retirer ses troupes de la Bourgogne.
1 La relation la plus complète est fournie par la Chronique de Saint- Mihiel. Cap. 30 : « Audito ejus adventu Odo extimuit... et ut in tali re solet, quia congredi armis non valebat Goscelonem ducem et Theodoricum Metensern episcopum ad imperatorem pro pacis obtentu dirigit. Quorum fide datis utrimque dextris et acceptis per semet ipsum ante imperatorem accessit. Obsidibus deinde datis juramento se obligat infra sui regni fines, ubi si bi libeat, se venturum juxtaque judicium palatinorum omnem justitiam Cæsari facturum » ( Chronicon S. Michaelis, in pago Virdunensi. SS. IV, 84). Cf. Hermann de Reichenau (H. F., XI, 18) : « 1032. Odo Princeps Gallicæ Campaniæ regnum Burgundiæ invasit. — 1033. Imperator... Campaniam prædis et incendiis devastavit ; donec ipse Odo supplex ad eum veniret, et clementer susceptus satisfactionem, licet fictè promitteret ».
Eudes, dès 1033-1034, est reconnu pour roi jusqu’au fond de la Provence1, puis, dans la période de luttes, d’alternatives de succès et de défaites (1032-1037), les chartes sont datées soit du « règne du Christ » % soit de l’incarnation 3.
1 Dès le mois de janvier 1033, l’archevêque d’Arles Raimbaud date une charte du règne d’Eudes comme roi de Provence « régnante Oclone rege AJamannorum sive Provinciæ » ( Cartul. de Saint-Victor de Marseille, n° 101, p. 128). De même (1033-1037, n° 64, p. 92). C’est surtout de 1034 à 1035, qu’ Eudes a été reconnu pour souverain en Provence : nous avons une charte du 18 février 1035 ( ibid ., n° 176, p. 207) et une autre du 1er mars 1035 {ibid., n° 183, p. 212) toutes les deux d’Arles, qui portent : « Anno primo quod Odo rex cepit regnare ». Une charte du Lyonnais qui paraît de l’an 1034 est datée comme suit : « Oddone Campanensi regnum Galliæ summis juribus sibi vindicante » ( Cartul . d'Ainay , n° 22, p. 568).
2 Régnante Domino nostro Jhesu Christo. — 1032 (20 novembre), Cartul. de Lérins , n° 145, p. 183. — 1033 (mai), ibid., n° 148, p. 186. — 1033, ibid., n° 150, p. 192 ( rognante Deo in Trinitate perfecta per secula elerna); Cartul. de Saint-André-le-Bas, append. 55, p. 266. — 1035, Cartul. de Lérins, n° 718, p. 64 ( régnante domino Deo). — 1036 (6 mars), ibid., n° 151, p. 193. — 1033-1036, Chantelou, Hist. de Montmajour , éd. du Rouie, p. 137-138. — 1036, Cartul. de Saint-Victor, n° 180, p. 210; n° 60, p. 88 (Ch. de l’archevêque Raimbaud); n° 564 {Fréjus). — 1038 (12 juin), n° 625, p. 622. — 1038, n° 721, p. 66; n° 719, p. 65; n° 229, p. 256; n° 45, p. 69 (Ch. de Ponce, évêque de Marseille).
Domino gubemante (ou régnante) et rege (ou regem) expectante. — Cartul. de Saint-André-le-Bas , n° 32, p. 31 ; n° 142, p. 105; Cartul. de Saint-Barnard-de- Romans, n° 113, p. 20. — 1036-1037 (novembre), Cartul. de Grenoble, A., XVII, p. 28 {Deurn adorantem, regem expectantcm).
Nuilo nobis alio rege, Christo Domino in perpetuum. — 1038 (novembre), Cartul. de Saint-Victor, n° 526, p. 520. — Ajoutez une charte du Cartul. de Grenoble (A., XIII, p. 21) datée du 24 janvier 1034 : « Anno tertio post obitum Radulfi regis ».
3 Les chartes datées uniquement de l’incarnation sont très nombreuses dans le cartulaire de Lérins. Dans le cartulaire de Savigny, il ne s’en trouve pas une seule qui soit datée de Conrad le Salique, alors que la datation de Conrad le Pacifique abonde. Voici d’autre part, à titre d’exemple, une série de chartes du cartulaire de
On voit seulement apparaître parfois, après l’année de l’incarnation, la formule « régnante Chona, Cono, imperatore ou rege », sans indication d’année de règne1, ou très exceptionnellement avec indication de l’année d’empire 2.
L’emploi de cette formule, ou d’une formule analogue, ne devient plus fréquent qu’à partir de 1038 3, mais même sous le successeur de Conrad, son fils Henri II ï,
Saint-Victor de Marseille ne portant que le millésime de l’ère chrétienne. — 1035 (1er mars), nos 123-126; (6 août), n° 406 (Ch. de l’archevêque Raimbaud); (15 octobre), n° 59. — 1035, n° 56 (Ch. de Guillaume et Foulques, vicomtes de Marseille); n° 57 (Ch. de l’archevêque Raimbaud), nos 234, 743, 747. — 1036, n°3 131-132, 382, 461, 549. — 1037, nos 320, 457, 789. — 1038 (5 février), n° 570; (16 mai), n° 738 ; (12 juin), n° 625.
1 1034 ou 1035 (novembre), Cartul. de Grenoble, A., XV, p. 25 ( régnante Conone imperatore). — 1035 (8 juin), Cartul. de Saint- Victor, n° 556; (10 juin), n° 568 ( Chona imperatore)-, (1er septembre), n° 451 ( régnante Conra rege). — 1035, n° 592. — 1037 (février), ibid., n° 243; (décembre), nos 246, 380, 621.
2 1036 (3 novembre) (Ch. de Léger, archevêque de Vienne), anno VIH imper atoris Romanorum Conradi (Martène et Durand, Amplis sima collectio, I, col. 402; Migne, 143, c. 1403).
1037 (2 octobre) (Ch. de l’archevêque Léger, donnée dans un synode tenu à Romans) : Cesaris Augusti Cuonradi anno X° ( Cartul . de Romans, Giraud, Essai, Preuves, I, p. 68-69, n° 33).
1037 (décembre) (Ch. de l’archevêque Léger) : « Anno VII1I imperatoris Romanorum Conradi » (Martène, c. 404; Cartul. de Saint- Victor, n° 1064).
La divergence entre les dates de ces chartes doit provenir de ce que la computation plus ou moins approximative de la seconde remonte au couronnement de Conrad, roi des Romains, et celle des deux autres à son couronnement comme empereur, postérieur d’une année. Rien n’autorise donc à supposer, avec M. Manteyer ( Origines de la maisoyi de Savoie, p. 396, note 2) que « le début du règne partait de la donation de Bourgogne faite à Bâle par Rodolphe à Conrad dans l’été de 1027 ».
3 Cartul. de Saint-Victor, 1038 (janvier), n° 295; (5 mai), n° 603; (15 décembre), n° 293. — 1038, nos 154, 321, 377, 379, 447. — 1039, nos 322, 381, etc.
la simple datation de l’ère du Christ ou de son règne persiste *, et nous verrons combien elle deviendra fréquente sous Henri IV. La preuve, du reste, que le nom du souverain est une simple fiction , c’est que les noms de Rodolphe et de Conrad se perpétuent longtemps après leur mort, en prolongeant fantastiquement la durée de leur règne. Si l’on s’en tenait aux dates indiquées, on arriverait pour Conrad le Pacifique à une durée de règne de cent quarante-quatre ans 2; et les
1 Je prends de nouveau comme exemple le cartulaire si riche de Saint-Victor de Marseille :
Ère de l’incarnation : 1040, n° 769; 1041, n° 552; 1048, n° 441; 1052, n° 553; 1054, n°8 502, 555, etc.
Règne du Christ : 1046, n° 239; 1047, n° 242; 1051, n° 559; 1056, n° 238. — Adde, page suivante, note 2. Cf. aussi dans Chantelou, Montmajour , p. 134-137, Chartes de 1040 et 1040-1044.
— Vers 1041, Cartulaire d'Apt (Ms. latin 17.778, jadis nouv. acq. 1119A; Invent. Revue historique de Provence, T. I, n° 27, p. 123) :
Facta est hæc donatio In Aptæ dicæsoris Sexta ulne sub Tulio Régnante Christo domino.
â Voici quelques preuves typiques, dont on pourra suivre la progression, en se rappelant que Rodolfe III a régné trente-neuf ans moins un mois et demi (19 oct. 993 à 6 sept. 1032), comme roi de Bourgogne, et Conrad II le Salique, douze ans comme empereur (26 mars 1027 à 4 juin 1039).
40e année de Rodolfe (Charte du 2 février) ( Cartul . de Saint-Maurice de Vienne. App. à Çartul. de Saint-André-le-Bas, n° 95, p.312).
41e année du règne de Rodolfe (Charte du mois de mars) ( ibid . , n» 77, p. 60).
43e année de Rodolfe ( Cartul . de Saint-André-le-Bas, n°77, p. 60).
année ( ibid ., n° 73, p. 58).
46e année (Charte du 22 octobre 1038), régnante Rodulfo rege {Cartul. de Saint-Victor, n° 371, p. 377).
54e année de Rodolfe (juin 1046), rognante Rodulfo rege ( Cartul . de Savigny, n° 730).
33® année d’empire de Conrad II. Charte de 1060, Cona imperatore
noms sont déformés de la façon la plus bizarre1.
Il faut remarquer encore que la seule formule qui aurait visé une souveraineté bourguignonne, une transmission de la royauté rodolfîenne, la formule rex Alamannorum sive Provintie 2 n’est pour ainsi dire employée
Alamannorum, et Philippo rege Francorum ( Cartul . de Saint-Victor , n° 704, p. 52).
Survie fantastique de Conrad le Pacifique. Charte du Cartul. de Savigny (n° 754), datée par l’éditenr du 1er août 1081 : « Vigesimo