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LIVRE IV

- VI CHAPITRE III

Seule, la puissance épiscopale que le souverain avait armée cle droits comtaux dans le but de faire échec au principal laïque, se trouva momentanément assujettie par l’octroi de ces concessions et par les fonctions dont elle fut investie. C’était l’époque où le Saint-Siège lui-même se voyait à la merci de l’Empire. Mais la querelle des investitures vint libérer l’épiscopat bourguignon et provençal. Les évêques excommuniés par Grégoire VII sont remplacés par des adversaires de l’empereur 1 . Les sièges de Besançon et de Lyon, de Grenoble et de Vienne ne reconnaissent que l’autorité du pape2.

Le principat laïque suit l’exemple des évêques. Par le triomphe de la papauté, la suzeraineté pontificale évince la souveraineté impériale3. Le comte de Provence Bertrand II proclame l’hégémonie mondiale du Saint-Siège 4 et lui soumet ses Etats. Il lui fait hommage 5, sans un assentiment quelconque de l’empereur. Les excommunications répétées de Henri IV 6 achèvent de dénouer en Gaule tous les liens de la domination impériale, qui, nominalement même, avait presque disparu dès la mort de Henri III le Noir7.

1 Voyez Jacob, Le royaume de Bourgogne sous les empereurs Franconiens , p. 84 et suiv.

2 Ibidem, p. 108 et suiv.

3 Cf. les chartes de 1077-1081 et de 1082 citées, plus loin.

4 Epistola B ( Bertrandi ) comitis Arelatensis ad Gregorium Vil Papam : ... Sublimissime Domine et princeps totius orbis terræ.... Ego... sum vestri servus, et de injustitia quam hactenus passus estis ab iniquo judice ita sum afflictus quasi corpore et mente flagellis maximis verberatus » (Baluze, Miscellanea, t. VII, p. 128, Gallia Chr. novissima, Arles, n° 443, H. F., XIV, p. 657-658).

s Hist. gén.du Languedoc (nouv. éd.), V, n° 348, col. 670(25 août 1081); Jaffé, Mon. Gregor., p. 486.

6 En 1076, 1078-1081 (février), 1004.

1 Une exploration des cartulaires du Lyonnais, du Viennois et de la"7 Provence en fournit la preuve certaine, et si nous étions moins

l’apparence et la réalité.

L’historien du Royaume de Bourgogne sous les empereurs Franconiens , M. Louis Jacob, est allé jusqu’à dire qu’après l’excommunication prononcée contre Henri IV par le concile d’Autun (16 oct. 1094), à la demande de

pauvres en cartulaires du comté de Bourgogne, nous y ferions, certainement une constatation analogue.

Je prendrai pour élément typique la datation des chartes :

I. Lyonnais. — Sur cent cinquante chartes environ, contemporaines du règne de Henri IV (1056-1106) que renferme le cartulaire de Savigny, aucune n’est datée des années de son règne en Bourgogne et cinq seulement le mentionnent d’une façon exclusive : n° 826 (1086) ; n09 825 et 827 (1087); n° 882 (1100); n° 865 (avant H06) (régnante ou imperante H. in Burgundia)', quatre autres indiquent vaguement sa royauté : n° 759 (1060) régnante Ilenrico rege ; n° 760 (1066); n° 757 (1079) ( H . régnante ); n° 756 (1086), et deux inexactement son empire; n° 743 (vers 1060); n° 765 (vers 1080) régnante H. imperatore.

Toutes les autres chartes passent son nom sous silence ou bien y adjoignent celui du roi de France Philippe Ier. Ces dernières sont les suivantes : n° 752 (1083) imperante Henrico imperatore, Philippo régnante in Gallia ; nos 822, 823 et 824 (1087) (concernant Grézieux, Rhône) régnante Philippo in Francia et Henrico in Burgundia ; n° 834 (1090) (Loire) imperante H. in Burgundia et Ph. in Francia; n° 807 (1096) régnante Ph. rege in Francia et H. in Burgundia; n° 819 (1101) (Feurs, Loire) régnante Ph. in Francia et H. in Burgundia. — L’abbé Decamps, dans une lettre écrite à Guichenon (1er janv. 1703), après étude du cartulaire ms. de Savigny, tirait des chartes qu’il contenait la preuve de « la haute souveraineté de nos roys sur le royaume et sur les roys de Bourgogne, bien que ces derniers se dissent ou fussent empereurs » ( Pièces diverses sur l'histoire de Lyon , publiées à la suite de l’Inventaire des titres de Guichenon, Lyon, 1851, p. 97, v°).

II. Viennois. — Sur soixante-huit chartes de 1056 à 1106 des cartulaires viennois, publiées dans le corps ou en appendice du Cartul. de Saint- Andrê-le-Bas , pas une n’est datée de Henri IV seul. Deux mentionnent son règne en même temps que celui du roi de France et du pape. Cartul. de Saint- André-le-Bas, n° 249 (1061-1070), Charte de Léger de Vienne : « Présidente sedis apostolice Alexandro papa, Heinrico régnante in Teutonica terra et Philippo in Francia; n° 257 (janvier 1081) régnante Heinrico in Alamannia et Filippo in Francia , et présidente Romane et apostolice sedi Gregorio papa >k — Toutes les autres chartes ne sont datées que de l'incarnation, ou

l’archevêque Hugues de Die, « l’autorité impériale dans les vallées de la Saône et du Rhône était complètement anéantie » (p. 99).

bien signalent la vacance de la souveraineté soit expressément, soit par la formule « régnante J. Chr. ».

Cartul. de Saint-Maurice (7 mars 1062) (appendice, n° 57) : « Burgundia rege ca rente, Domino nostro J. X. hic et ubique régnante in secula seculorum ». — Ibid. (29 sept. 1067) (app., n° 58), Charte de l'archevêque Léger : « Domino régnante et rege expectante ». — Ibid., 2 mars 1059. Descript. du cartul. de Saint- Maurice, appendiçe, p. 60 : « Domino nostro J esu Christo régnante ». — 1070-1076. Ibid., p. 56, régnante Domino nostro J. Christo in secula seculorum amen. — 1057, 1065, n° 77, p. 26; n° 93, p. 28 (même formule).

Dans le Cartul. de Saint-Barnard-de-Romans le nom de Henri IV ne figure pas dans les chartes postérieures à 1074, sauf dans une où il est précédé du nom du pape, Urbano papa, Henrico rege (1095), t. II, n° 168, p. 33, et on ne le trouve que dans sept seulement avant cette date, dont la plupart : nos 12 bis, t. I, p. 33; n° 14 6is; n° 56; n° 63; n° 64 (1064-1068), ont la qualification inexacte imperator. Par contre un grand nombre de chartes portent la formule : « Domino régnante et regem (ou rege) expectante » : nos 38, 40 à 46, 48-49, 53 à 55,57- 58 (1057-1065); n° 138 (I, p. 156) (30 avr. 1096) « régnante Domino nostro J. Christo ».

III. Provence. — Le nom de Henri IV manque totalement dans les nombreuses chartes contemporaines du Cartul. de Lérins (éd. de Flamare) et dans le Cartul. de Nice.

Plus instructive encore est l’étude du Cartul. de Saint-Victor-de- Marseille. 11 contient plus de trois cents chartes des années 1056 à 1106, sans compter un grand nombre d’autres du xie siècle qui ne peuvent être datées exactement. Or, après 1069, le nom de Henri IV n’est pas mentionné une seule fois, et il ne figure que dans douze chartes antérieures à cette date : 1056 (nos 117, 595, 764, 1073); 1057 (nos 184, 545-567); 1058 (n° 307); 1065 (n°121); 1067 (n° 1081); 1069 (nos 491, 717).

Encore est-il infiniment problable que les huit d’entre elles qui sont datées de 1056 à 1058 le confondent avec Henri III, qui venait de mourir : confusion certaine dans une charte de 1057 (n° 1074) où Henri est dit fils de Conrad. Tous ces actes sont, du reste, bien antérieurs à la première excommunication de Henri IV (1076).

Les autres chartes sont sans date ou datées le plus souvent de l’incarnation. Quelques-unes ont la formule régnante Domino Deo ou J.

l’apparence et la réalité.

Henri V, par sa révolte, perdit ce qu’il avait pu survivre de partisans de son père. Son pouvoir en Bourgogne reçut le coup de grâce de la sentence rendue contre lui par le concile de Vienne (16 sept. 1112), à l’instigation de l’archevêque Gui de Bourgogne, chef pendant trente ans d’une opposition indomptable contre l’Empire.

Devenu pape, sous le nom de Calixte II (1119), Gui exerça une véritable souveraineté dans l’ancien royaume de Bourgogne, dont les principaux seigneurs vinrent, en 1120, lui faire hommage à Cluny 1 .

C’était du Saint-Siège, ce n’était plus de l’Empire que le royaume dépendait2. Il est vrai que le concordat de Worms (1122) restitua à l’empereur une autorité théo-

Christo: n° 680 (1er mai 1065), datée à tort de 1055; n° 162(1067); n° 86 (1072); n° 527 (1074) : « Nullo nobis alio rege, solo Christo Domino in perpctuum » ; n° 88 (1077) ; n° 38 (1078) ; nos 820-821 (1080). Un certain nombre enfin — fait important à retenir — sont datées du règne du roi de France Philippe Ier, bien qu'elles concernent des domaines provençaux : n° 704 (1060) (Basses-Alpes) (citée plus haut); n° 492 (1063); n° 1079 (1064) (Marseille); n° 292 (1064-1079) (Comté d’Aix); n° 742 (1069) (Vaucluse); n° 304 (1076) (Comté d’Avignon); n° 449 (Toulonnais) (1079).

On trouve, en dehors du Cartulaire de Saint-Victor, quelques chartes de l’archevêque d’Arles, après 1080, datées de Henri IV. Mais elles émanent de l’archevêque Aicard déposé en 1080 par Hugues de Die et qui s’était maintenu de fait sur son siège (Voy. notamment charte de 1082, Gallia Novissima , Arles, n° 441).

1 Chronique de Cluny (ms. latin 9875 ; Marrier, Bibliotheca Cluniacensis , col. 1627) : « Die autem Epyphanie Dornini processit papa sollemniter coronatus, copiosa pontificum et cardinalium choro constipatus. Huic Romana presens militia more suo famulahatur; hune quammulti Burgundie nobiles sequebantur ». Cf. Ulysse Robert, Hist. du jxipe Calixte II (Paris, 1891), p. 100.

2 De là, sans doute, des datations comme celles-ci : Domino nostro régnante , et domino nostro papa Grcgorio Romanum imperium tenente (1077-1081) ( Cartul . de Homans, n° 177, t. I, p. 147). — Anno dominice Incarnationis MLXXX1I... Domno nostro papa Gregorio, etc. (même formule) (1082), Charte de Gontard, évêque de Valence ( ibid n° 119, p. 148).

F. — Tome IV.

rique, mais il est notable qu’aucun évêque bourguignon n’y a souscrit1. Du reste, les efforts de Henri V, qui en avait été réduit jusque-là à quelques rares concessions de privilèges, n’allèrent guère au delà2. A peine si la datation impériale survécut, et celle des rois de France va de plus en plus entrer en concurrence avec elle 3.

La domination pontificale subsiste. Elle fraye la voie au retour légitime à la France, que préparent des rapports de plus en plus suivis, et une affinité croissante de mœurs, de sentiments, de culture intellectuelle, que poursuit, dès le xne siècle, la politique de revendication de Louis VI et de Louis VII, et que consacrera, en 1378, la renonciation impériale qui a mis fin au royaume d’Arles.

M. Poupardin a écrit, dans son excellent livre Le royaume de Bourgogne1* , que « l’histoire des pays de la vallée du Rhône, au xi° et au xne siècle, s’est déroulée presque comme si ces pays n’avaient pas été soumis à la domination impériale ». — La proposition ne me semble pas excessive, et je souscris à cette conclusion du même auteur sur les destinées ultimes du royaume de Bourgogne : « Le royaume d’Arles n’a jamais eu d’unité véritable, et c’est pourquoi, morceau par morceau, lentement, mais sans secousse violente, il a fait retour au royaume de l’Ouest, auquel, en somme, le rattachaient tant de liens géographiques, politiques et ethnographiques ».

1 Cf. Jacob, op. cit., p. 122.

2 Ibid., p. 122-123.

a Voy., par exemple, la charte de Ponce, abbé de Savigny, concernant Duerne (Rhône), Cartul. de Savigny , n° 907 (1121) : « Régnante in Francia Lndovico, in Alemania vero imperante Hehrico » ; n° 916 (1127) régnante in Francia piissimo rege Ludovico ; n° 913 (1128), même formule.

* Bourgogne, p. 348-349.

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