V. — Zone intermédiaire
Une zone mixte s’étend entre les quatre régions que je viens d’esquisser. Son épine dorsale est représentée par la longue ligne de contreforts et de plateaux, avec leurs
vallées latérales et leurs brèches naturelles1, qui contourne au sud le Massif central, et où courait la voie romaine reliant Agde à Saintes, à travers la Haute- Marche et le Rouergue, le Quercy et le Périgord. Région mitoyenne où l’on retrouve des descendants des populations primitives de la vallée de la Vézère et de Cromagnon, et que son esprit local cramponné au sol a rendu impropre à former un large organisme politique. Sorte de chaussée humaine, avec pentes de dérivation, que devaient se disputer les dominations des régions voisines.
2° Élément ethnographique.
C’est, à mes yeux, un élément secondaire, sauf en Gascogne, pour l’histoire de l’Aquitaine du x* et du xi* siècle* Je n’ai donc pas à m’y appesantir. Il me suffira de dire que l’unité de race a été rompue de longue date, si elle a jamais existé. Des infiltrations et des intercalations se sont opérées et un large métissage s’est accompli dans la masse, où l’élément celtique s’était superposé, plus ou moins dense, à la population autochtone, ligure, ibère, préhistorique. Aux brachycéphales ou aux mésocéphales, des dolicocéphales se sont mêlés dans le Limousin, le Bas- Poitou, le Périgord, le Quercy. Seule la Gascogne a conservé une sorte d’homogénéité de la race que des ethnologues ont appelée littorale : brune, à grande taille, dolicocéphale modérée ou mésocéphale, représentée par les Aquitains proprement dit romanisés (Ibères anciennement fixés et Vascons d’Espagne immigrés à la fin du vi° siècle) et par les Vascons qui ont gardé leur langue primitive (Basques). Mais là même une enclave a été créée par l’arrivée dans le promontoire maritime de Bordeaux des Bituriges Vivisques, rameau implanté en sol méridional (sans doute au second siècle avant notre ère) de la nation des Bituriges, dont le chef avait tenu le sceptre du grand
1 Lodève commande une de ces brèches.
LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS
empire celtique qui s’étendait de l’Océan aux Balkans.
En résumé, le substratum de race faisait défaut pour une unification de l’Aquitaine, entre la Loire et les Pyrénées.
3° Les éléments politiqnes.
Les deux autres « composantes » que j'ai distinguées doivent nous retenir plus longtemps, puisqu’elles sont en étroite connexité avec la naissance et le développement des principats aquitains, de même qu’elles ont déterminé, dans une large mesure, les relations de ceux-ci avec la Couronne. A envisager d’un coup d’œil leur aspect général, on saisira mieux, à ce double égard, leur portée, telle que nous devrons la décrire en détail. Je définirai l’une la force agissante des éléments indigènes, l’autre l’action dynamique du dehors.
1° Action indigène . — J’entends par là la coordination que l’Aquitaine a pu tirer de son propre fonds. C’est l’Auvergne et c’est la Gascogne qui y ont eu d’abord le principal rôle. Il fut repris ensuite par l’Auvergne et passa plus tard au Poitou et au Toulousain.
Au ne siècle avant notre ère, les Arvernes avaient étendu leur suprématie de la Loire aux Pyrénées *. Les Humains durent briser leur puissance pour créer la Province romaine, et quand ils voulurent conquérir la Gaule, ils rencontrèrent chez eux le boulevard de la résistance. Le glorieux défenseur de l'indépendance gauloise, Vercingétorix, était un roi arverne. Ce sont encore les Arvernes qui au v° siècle luttent victorieusement contre la conquête gothique et ils semblent bien représenter le patriotisme de l’Aquitaine gallo-romaine quand ils protestent avec une noble énergie contre la cession que l’empereur romain en avait consentie aux Visigoths a.
1 Ci". Strabon, liv. IV, chap. 12, 3.
5 Vov. la lettre célèbre de Sidoine Apollinaire à l’évêque de Marseille Graecus (lettre 96).