LIVRE IV
de la Province romaine. Celle-ci était bordée par le cours de l’Agout, puis de là jusqu'aux sources de la Loire par les Cévennes.
A la veille de l’invasion gothique, au début donc du ve siècle de notre ère, les trois Gaules et la Province se trouvaient démembrées, l'Aquitaine en Novempopulanie (future Gascogne), en Aquitaine orientale (lre) (métropole Bourges) et en Aquitaine occidentale (2e) (métropole Bordeaux), la Province en Narbonnaise i™ et seconde et en Viennoise, Toulouse faisant partie de la Narbonnaise lr® avec Narbonne comme métropole *.
Mais ce démembrement, sauf pour la Novempopulanie, était de date toute récente et fut donc de très courte durée. Tandis que T Aquitaine primitive avait repris son individualité dès l’époque de Néron, sous le nom de Novempopulanie et sous la forme d’une province procuratorienne, dont Lectoure était le chef-lieu, la scission en deux Aquitaines du surplus de la Gaule aquitanique ne remonte qu’entre les années 363 et 386. Elle n’a donc pu avoir qu’une faible influence, durant la période romaine, sur les groupements ethniques 1 2.
11 est difficile, du reste, de savoir s’il existait déjà, dans cette période, un esprit d’indépendance nationale commun à la Gaule aquitanique. Tout au plus peut-on observer que les premiers soulèvements après la conquête romaine (de l’an 38 à l’an 30 avant J.-C.) furent surtout l’œuvre des Aquitains, et qu’au siècle suivant (l’an 68
1 Remarquons que la première Narbonnaise avait son extrémité Nord-Est aux sources de V Ardèche, qui font face sur le versant opposé aux sources de la Loire, point de départ de la frontière Sud- Est de l’Aquitaine:
2 Une circonstance importante ne doit pas être perdue de vue. Les démembrements étaient dirigés contre les empiétements des grands fonctionnaires et non contre l’esprit d’indépendance des populations dont les empereurs n’ont ni entravé ni cherché à faire disparaître les groupements ethniques traditionnels.
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après J.-C.), c’est encore un Aquitain, Vinclex, qui groupe autour de lui contre Néron les cités du Sud, du Centre et de l’Ouest. L’Aquitaine joua aussi un rôle de premier plan dans l’histoire de l’éphémère empire gaulois que fonda Posthume (257-273). Le principal successeur de Posthume, Tetricus, avait été gouverneur de l’Aquitaine et il fît de Bordeaux sa capitale.
Le patriotisme gallo-romain des Aquitains, en face des conquérants visigoths (malgré d’inévitables défaillances), n’est, en tout cas, pas niable. J’ai dit plus haut avec quelle ferveur il s’était manifesté chez les Arvernes, et j’ajoute qu’il se combinait chez eux avec leurs traditions nationales. Leur porte-parole, Sidoine Apollinaire, invoque la descendance troyenne1, dont, au dire de Lucain, ils se prévalaient dès le Ier siècle de notre ère2.
Nous voici arrivé à l’invasion gothique qui va opérer une unification politique, contemporaine de celle du royaume de Bourgogne, et anticipant sur celle du royaume franc. Il n’est pas indifférent de suivre la marche de cette conquête qui, de la Narbonnaise, gagne la seconde Aquitaine, et de là s’étend à la première.
De 412 à 413, le beau-frère et successeur d’Alaric Ier, Athaulf, prend Narbonne et Toulouse, puis Bordeaux qui lui ouvre ses portes. C’est à Narbonne qu’il épouse, en 414, Placidie, la fille de Théodose (sœur d’Honorius), emmenée en captivité de Rome. En 419, son successeur W allia obtient, dit-on, de l’empereur Honorius la cession à la nation gothique, à titre de fédérés, de la deuxième Aquitaine, et si Narbonne reste encore aux mains des
1 « Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ. Arvernorum, proh dolor! servitus : qui, si prisca replicarentur, audebant se quondam fratres Latio diceré, et sanguine ab Iliaco populos computare » (Sidoine Apollinaire, lettre 96).
- Lucain, Phàrsale , I, v. 427-428 :
« Arvernique ausi Latio se (ingéré fratres,
Sanguine ab Iliaco populi... ».
Romains, Toulouse (qu’elle ait été ou non comprise dans la cession) devient, jusqu’au début du siècle suivant, la capitale des Visigoths. Toutefois, Bordeaux est également le siège de leur autorité, puisque c’est là que Sidoine Apollinaire décrit la cour d’Euric, comme un foyer de domination dé l’Occident, presque comme une cour impériale *.
De même que les Burgondes, en effet, les Visigolhs ont prétendu continuer l’empire et maintenir debout la société romaine*, et peut-être y auraient-ils mieux réussi qu’eux s’ils ne s’étaient brisés contre le même écueil religieux, leur arianisme, plus intolérant encore que celui des Burgondes. Ils nourrissaient l’ambition de partager la' Gaule avec ces derniers, en reconstituant à leur profit la grande province d’Aquitaine des Pyrénées à la Loire et en l’étendant jusqu’au Rhône. Un de leurs partisans gallo-romains, le préfet du prétoire des Gaules, Arvandus, n’a-t-il pas écrit dans une lettre à Euric (véritable acte de haute trahison pour lequel il fut condamné par le Sénat de Rome), que selon le droit des gens, les Gaules devaient être partagées avec les Burgondes 1 * 3 * * * * 8? et nous savons pertinemment par ailleurs que la part que
1 Sidoine Apollinaire, lettre 108.
* Voy. les déclarations d’Athaulf rapportées par Orose : «Mon idée
était jadis de faire de ma nation la nation dominante dans le
monde, et que l’Empire romain devînt l’Empire gothique.... Mais
après avoir reconnu que mes Goths étaient d’un caractère trop dur
et trop violent pour porter le joug des loix civiles, et après avoir
d’un autre côté fait réflexion qu’un État où les loix civiles ne sont pas respectées par tous les sujets ne peut subsister, j’ai senti que mon salut et. ma gloire consistaient à employer les armes des Goths à rétablir et même augmenter encore l’Empire romain. Dès que je ne saurais venir à bout d'en changer la constitution, je veux en être le restaurateur, et que l'avenir me célèbre en cette qualité » (Orose, Histoires , liv. VII, 29, cité par l’Art de vérifier les dates, I, p. 727).
8 « Cum Burgundionibus jure gentium Galbas dividi debere » (Sidoine Apollinaire, lettre 20).
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s’assignaient les Goths était celle que j’ai dite, l’Aquitaine délimitée par l’Océan, la Loire et le Rhône b
Cette ambition fut progressivement réalisée par leurs rois. Après une victoire remportée sur les Romains, le successeur de Wallia, Théodoric 1er se fît céder, dès 439, par Valentinien III la N ovein popul ap i e . Théodoric II, après avoir contribué à l’avènement au trône impérial d’Avitus, le beau-père de Sidoine, profita de sa déposition pour envahir la Provence, et en 462 il réussit à se faire livrer, par trahison, Narbonne. Euric achèvera l’œuvre en conquérant la première Aquitaine.
En 468, il prend Bourges, puis occupe successivement le Limousin et le Velay. Ce n’est qu’en Auvergne qu’il rencontre une résistance indomptable, grâce à la défense organisée par Ecdicius, le maître de la milice, beau-frère de Sidoine, et par l’évêque Sidoine lui-même. Il ne parvient pas à se rendre maître de Clermont, mais obtient de la faiblesse de l’empereur Julien Nepos, et de la connivence, semble-t-il, des conseillers impériaux, la cession de l’Auvergne et la ratification de ses conquêtes.
La grande Aquitaine était reconstituée avec l’adjonction non seulement de la première Narbonnaise, mais de Tours, et elle fut accrue encore de la Provence, dont Euric prit possession (475-485). Mais ce fut pour un court temps. L’intolérance arienne d’Euric et de son fils Alaric II, les persécutions dirigées contre les évêques amenèrent l’intervention de Clovis, appelé, sous main, sans aucun doute, par de nombreux partisans que lui recruta l’Eglise romaine. Les intelligences et les concours qu’il trouva dans la population permettent seuls d’expliquer l’effondrement subit du royaume visigothique en Gaule, par la seule défaite de Vouillé (506). Clovis s’empara définitivement de Toulouse, mais les Visigoths reprirent Narbonne et conservèrent le lit forai avec l’aide que leur porta Théodoric le
1 Sidoine Apollinaire, lettres 81 et 84. K. — Tome IV.
Grand. La première Narbonnaise fut scindée de la sorte : d’une part la Septimanie gothique qui forma, pour les Goths, le trait d’union de l’Italie et de l’Espagne et plus tard, pour les Francs, le marquisat de Gothie ; d’autre part le Toulousain qui devint le centre même de la domination franque en Aquitaine dont Toulouse se trouva ainsi la capitale.
Pendant plus d’un siècle (506 à 628) l’Aquitaine est soumise au système des enclaves mérovingiennes, c’est-àdire déchiquetée et partagée de mille manières, sans ordre et sans méthode, entre les divers royaumes francs. Le résultat de ce régime ne pouvait être qu’un affaiblissement continu de la domination franque et la persistance ou le réveil du patriotisme régional, qui trouvait un aliment dans la civilisation gallo-romaine, adoptée ou ménagée par les Goths ’, et un appui chez les Yascons des deux versants des Pyrénées. Ce sentiment se fait jour violemment quand, sous Gontran, la majeure partie de l’Aquitaine est subordonnée à la Bourgogne. Un bâtard de Clotaire 1er, frère naturel donc de Gontran, Gondovald soulève tout le pays, occupe Toulouse, que le duc Didier lui livre, Bordeaux, Angoulême, Périgueux (584), et ce n’est que l’alliance de Gontran avec le roi d’Austrasie Childebert II (duquel dépendait l’Auvergne), qui fait échouer la révolte.
L’unité du royaume franc rétablie sous Clotaire II (613) ne pouvait arrêter le mouvement national, puisqu’elle
1 II convient de rappeler ici ce qu’a si bien dit mon cher et savant confrère Camille Jullian : « Si l’Aquitaine fit partie du royaume des Francs, elle ne vit point se former une civilisation franque. L’apport des Germains dans les traditions et l’esprit du Sud-Ouest se réduit à rien. Combien peu de Francs s’établirent au Sud de la Loire! quelques centaines tout au plus prirent demeure dans ces pays. Ce n’est pas une poignée de barbares qui pouvaient changer le cours de la vie, si foncièrement latine depuis des siècles» ( Histoire cle Bordeaux, Bordeaux, 1895, p. 78).
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n’était pas un triomphe du pouvoir souverain, mais l’œuvre d’une aristocratie régionale, l’aristocratie austrasienne. Ses chefs Pépin l’ancien (dit de Landen) et l’évêque Arnoul de Metz, inaugurent de loin la politique d’unification des Carolingiens, politique à certains égards plus fédéraliste que centraliste. L’espèce de charte constitutionnelle que Clotaire II dut promulguer dès son avènement, le capitulaire de 614 stipule toute une série de garanties pour l’autonomie régionale, telles notamment que le recrutement des comtes (judices) dans le pays même qu’ils doivent administrer L
Chacune des trois grandes divisions de la Gaule, en dehors de Y Aquitaine, la Neustrie, l’Austrasie, la Bourgogne eut son maire du palais. Comment l’Aquitaine n’aurait-elle pas réclamé une condition analogue? — Il y a plus. Tout semble indiquer que c’est l’aristocratie austrasienne elle-même qui a servi la cause aquitaine, quand non contente de la mairie du palais que détenait Pépin de Landen, elle obtint l’érection del’Austrasie en royaume distinct au profit du jeune fils de Clotaire II, Dagobert (625).
L’Aquitaine, qui dépendait jusque-là de l’Austrasie et de son maire du palais, fut retenue, il est vrai, par Clotaire II sous son autorité propre lors de cette érection. Mais la mesure ne fut que temporaire. Il y allait de l’intérêt de l’aristocratie austrasienne qui possédait en Aquitaine de vastes domaines et y avait noué de nombreuses relations matrimoniales. Pépin l’ancien lui-même n’avait-il pas
1 Cap. i2 : « Et nullus judex de aliis provinciis aut. regionibus in alia loca ordinetur; ut si aliquid mali de quibuslibet condicionibus perpetraverit, de suis propriis rebus exinde quod male abstolerit juxta legis ordine debeat restau rare ».
Cap. 19 : « Episcopi vero vel potentes, qui in alias possèdent regionis, judicis vel missus discursoris de alias provincias non instituant, nisi de loco, qui justicia peroipiant et aliis reddant » ( Chlotharii Edictum, 614-, oct. 18, Capitul., éd. Borelius, I, p. 22-23).