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LIVRE IV

Charles de lui être fidèle comme le neveu doit l’être à son oncle paternel, «receptis ab eo sacramenlis fidelitatis, quatenuseta deinceps ei fidelis sicut nepos patruo existeret » 1 * .

On aperçoit clairement dans ce traité la nature juridique des seuls liens qui subsisteront entre l’Aquitaine et la Francie, entre le prince des Aquitains et le rex Francorurti , quand l’élément national sera représenté par un principat dont la puissance ira croissant à proportion de la faiblesse de la royauté.

Le régime est celui de la concorde carolingienne et franque, qui assure au roi des Français la prééminence et la suprématie sur les membres de la famille royale et sur les nationalités qui forment des dépendances de la Francie. Il ne saurait donc être question ni de cotnmendatio, ni d’hommage-lige. Cet hommage, Charles le Chauve ne se le réservait que des trois comtes nouveaux qu’il avait établis à Poitiers, Saintes et Angoulême*; il était dû à Pépin par les chefs des autres comtés.

Malheureusement pour lui, Pépin, au lieu de rester en harmonie avec le sentiment national, s’en sépara et fit jouer contre soi un de ses principaux ressorts, la solidarité dans la résistance à des envahisseurs étrangers.

Pépin II commença par compromettre sa cause en ne tentant rien pour délivrer Bordeaux, assiégé par les Normands (847-848), tandis que Charles le Chauve s’avança dans ce but jusqu’à la Dordogne, au delà des territoires sur lesquels l’autorité directe lui avait été attribuée par le traité de 845 3. Cette « inertie » de Pépin détacha

1 L’annaliste Prudence ajoute : « Et in quibuscumque necessitatibus ipsi pro viribu-i auxilium ferret ». Puis il constate que tous les partisans de Charles en Aquitaine se rallièrent à Pépin : « Unde et omnes Aquitanici, qui eatenus cum Karolo fuerant, ad euradem Pippinum continuo sui conversionem efficere studuerunt » [Ibid.).

* Ainsi le comte de Poitiers Rannulfe Ier, dont nous aurons à parler, ne devait plus, d’après ce traité, l'hommage au roi d’Aquitaine.

* Chronique de Saint-Wandrille ( Fontanellense ) ad an. 848 :

LE ROYAUME d’aQUITAINE.

de lui une partie au moins des Aquitains, tandis que, par l’effort militaire qu'il avait tenté, Charles le Chauve s’acquit au contraire de nombreux partisans. Son énergie renforça à ce point sa puissance chancelante de roi des Francs, qu’elle fut suivie à brève échéance de son sacre à Orléans, en cette qualité, mais non point en qualité de roi d’Aquitaine, ainsi que la concision du texte des Annales de Saint-Berlin 1 l’avait fait admettre à tort*.

La conséquence fut désastreuse pour le parti de Pépin. Le roi de France put faire une expédition victorieuse en Aquitaine (848-853). Les chefs aquitains vont au-devant de lui jusqu’à Limoges, et l’accueillent avec empressement comme un protecteur3. Il s’empare de Toulouse que lui livre le comte Fridolon, chargé par Pépin de défendre la cité 4, et Pépin lui-même sera livré par le duc des

« Carolus rex cum Francis Aquilaniam ingressus super fluvium Dorclonia, novem naves Danorum cepit, etc. » (H. F., VII, p. 41).

Amiales de Saint-Bertin , ad. an 848 (p. 67) : « Karolus NortmannorumBurdegalam oppugnantium partem aggressus viriliter superat».

1 Voy. le texte cité à la note suivante.

* M. Levillain ( Bibl . École des chartes , 1903, p. 31 et suiv.) et M. F. Lot et L. Halphen ( Charles le Chauve, p. 192 et suiv., Paris, 1909) l’ont excellemment prouvé. Un rapprochement défaits distincts reliés par la conjonction atque avait donné le change aux historiens. Voici le texte : « Dani Burdegalam Aquitaniæ... incendunt. Aquitani desidia inertiaque Pippini coacti Karolurn petunt, atque in urbe Aurelianorum pene omnes nobiliores cum episcopis et abbatibus in regem eligunt, sacroque chrismate delibutum et benedictione episcopali solemniter consecrant >> ( loc . cit., p. 68). C’était la première fois que cette cérémonie s’accomplissait pour Charles comme roi des Francs.

* « Ligere alveo transmisso, ad Lemovicam urbem accedit, occurentibus sibi obviam principibus Aquitanorum et cum summo favore suscipientibus » ( Chronique de Saint-}\ andrille , H. F., Vil, p. 42).

4 « Custos ejusdem urbis (Tolosæ), Fridolo nomine, in crastino, in deditionem venit. Datisque sacramentis, pôst rege urbem ingresso, reddita est ilh civitas ad custodiendam » (Ibid.). — Ce texte a un intérêt spécial, puisque Fridolon qui (d’après son nom et celui de son père Fulcoald) était certain ement un Franc, a transmis son comté à son frère Raimond et a fondé la maison des comtes de Toulouse.

Gascons, Sanche, puis enfermé à Saint-Médard de Soissons (853) 1 .

Presque aussitôt se produit un brusque sursaut de la nationalité aquitaine, qui ne veut pas de la sujétion effective à un chef du dehors. Dès la prise de Toulouse et le départ de l’armée franque, les Aquitains se soulèvent contre la domination que Charles le Chauve veut leur imposer2. Ils cherchent un contrepoids à la puissance du roi de la France occidentale en proposant à Lords le Germanique, qui s’empresse d’v consentir, de reconnaître son fils pour roi d’Aquitaine3. Sur ces entrefaites Pépin s’échappe de sa prison et se fait accueillir à bras ouverts 4 *. Quand, enfin, Charles le Chauve, après avoir mis le prétendant germain en fuite, veut lui substituer son fils Charles l’Enfant, âgé de huit ans, qu’il fait sacrer roi à Limoges6, et sous le nom duquel il aurait gouverné en maître, Pépin est, une fois de plus, acclamé roi 6.

Mais voici qu’à peine rétabli, Pépin fit pis que compromettre sa cause; il la ruine de fond en comble en s’alliant, comme en 848, et à diverses reprises (857-864), avec les pirates normands. Il voulait consolider son trône; c’était

1 Annales de Saint-Berlin, ad an. 852, p. 79.

5 « Dominus rex Carolus de Aquitania regressus est. Et Aquitani promissam fidem fef ellerunt, et itcrum Pippino se conjunxerunt » {Chronique de Saint- Wandrille, loc. cit.).

8 « Aquitani penè omnes a Carolo recedunt, atque ad Ludovicum regem Germaniæ legatos suæ ditionis obsidibus mittunt » {Annales de Saint-Bertin, ad an. 853, p. 82-83).

* « Pippinus Aquitaniara ingreditur, parsque maxima populi terne ad eum convolât » {Ibid., ad an. 854, p. 85).

3 Les Aquitains dont parle Hincmar comme ayant demandé cette intronisation et y ayant participé {Ibid., ad an. 855, p. 86-87) n’ont

pu êLre que le parti franc qui, nous l’avons vu, formait une faible minorité, ou des habitants de régions que dévastaient de nouveau les

Normands.

6 « Aquitani Karlum puerum... spernentes, Pippinum... reg»m simulant »> {Ibid., ad an. 856, p. 88).

LE ROYAUME d’aQUITAINE.

le sûr moyen d’en être renversé. Ses adversaires eurentbeau jeu. Ils l’accusèrent d’apostasie *, et le comte de Poitiers Rannulfe, lequel devait, deux ans plus tard, périr glorieusement avec Robert le Fort à Brissarthe, n’eut pas de peine à s’emparer de lui par surprise et le remit aux mains de Charles le Chauve qui l’envoya mourir à Senlis (865).

L’année suivante, disparaissait le compétiteur de Pépin au trône d’Aquitaine, Charles l’Enfant, qui n’avait jamais pu se maintenir qu’avec l’appui de son père et qui avait manifesté s eulement, poussé par son entourage franco-aquitain, quelques velléités d’indépendance, sitôt réprimées.

Charles le Chauve s’applique alors à se soumettre étroitement l’Aquitaine, à la gouverner, sous le nom d’un roi de plus en plus fictif, de manière à étouffer l’esprit national. Les chefs aquitains sont convoqués auprès de lui à Pouilly-sur-Loire, à la mi-carême 867, et il leur impose pour roi son fils Louis (alors âgé de vingt et un ans) en lui adjoignant un conseil formé des officiers de son palais 1 2. Au préalable, il avait envoyé dans l’Aquitaine, pour l’administrer en son nom, un de ses proches, le comte Wulgrin, qui, en qualité de missus , préside les plaids 3 4 5 et est mis en possession- des comtés d’Angoulême, de Périgueux v et sans doute de Poitiers et de Saintes %

1 Annales de Saint-Bertin, acl an. 864, p. 128, 137.

s u Primores Aquitanorum sibi obviam accersivit el filium suum Hiudowicum ordinatis illi ministerialibus de palatio suo, eisdem Aquitanis regem præfecil » {Ibid., ad an. 867, p. 165).

3 « Missus fuit in Aquitaniæ urbes uno cum raimburgis propter justicias faciendas » ( Chronique d’ Adcmar de Chabannes, p. 137, note 2, texte C).

4 « CaroJus... Vulgrimnum propinquum suum... prel’ecit Engolisme et Petragorice « {Chronique d’Adémar, p. 137).

5 Les jeunes fils de Rannulfe Ier furent privés de ses honneurs(a filiis Ramnulfi tultis j aternis honoribus {Annales de Saint-Bertin, ad an. 868, p. 172) et depuis ce moment jusqu’à la mort de Charles le Chauve, il n'est fait mention d’aucun comte particulier à Poitiers, pas plus qu’à Saintes depuis 866.

dont les chefs avaient disparu précisément en 866 *.

La mainmise du roi de France dura dix ans, jusqu’à la mort de Charles le Chauve, et plus la compression avait été forte, plus elle disposa les populations à se grouper autour des chefs puissants qui poursuivirent la formation de principats indépendants.

Wulgrin a dû avoir une autorité globale analogue à celle d’un duc, mais d’un duc franc, gouvernant en représentant du rex Francomm, et non d’un duc national ou autonome de l’Aquitaine. Il se heurta donc infailliblement à l’opposition du parti aquitain, et ce n’est sans doute pas uniquement contre les Normands qu’il dut soutenir de nombreux combats* .

Si le parti de l’indépendance nationale n’était pas assez fort ni surtout assez uni pour tenter un soulèvement général contre le roi de France, il l’était assez pour que Charles le Chauve ait dû ajourner dans le Capitulaire de Kiersy de 877 toute organisation de l’Aquitaine. Celle-ci n’y figure que par la simple rubrique d’un chapitre inexistant : cap. 24, De regno Aquitanico* . Les grands étaient en désaccord ou en lutte, toute cohésion paraissait rompue.

De là me paraît être née la traditionnelle erreur que le royaume d’Aquitaine disparut et fit place à un duché d’Aquitaine créé par Louis le Bègue quand, de roi des Aquitains, il devint roi de France. D’une telle création de duché, il n’est aucune trace dans les documents, pas plus que du nom d’un personnage qui en aurait été pourvu. Quant à l’abolition du royaume d’Aquitaine elle ne s’ac-

1 Rannulfe r,r a péri à Brissarthe le 2 juillet 866 ; l’ancien comte de Poitiers Eraenon, devenu comte d’Angoulême et de Périgord, et le comte de Saintes, Landri se sont entretués le 21 juin 866 ( Chronicon Aquitanicum, H. F., VII, p. 224).

s « Vulgrimnus multis preliis laboraverat fréquenter cum Norman nis... » ( Chronique cTAdhcmar , p. 138).

8 Capitul., éd. Boretius, II, p. 360.

LE ROYAUME ü’aQUITAINE.

corde ni avec l’attribution de ce royaume trois ans plus tard (880) à Carloman, ni avec la tentative faite un siècle après (979-980) par Lothaire de le réorganiser au profit de son fils. La réalité est autre. A la faveur de la période de dissolution qui s’est ouverte par la mort de Charles le Chauve et, dans un laps de dix ans, aggravée, coup sur coup, par la mort de Louis de Bègue, l’avènement et la déposition de Charles le Gros, des principats nationaux se constituèrent et réussirent à se substituer en fait au royaume d’Aquitaine, réduit à une existence nominale ou de pure tradition, mais qui se survivra tout au moins dans la formule rex Francorum et Aquitanomm et dont le souvenir pourra contribuer plus tard à l’expansion d’un nouveau duché et au maintien de la suprématie royale.

Dès la mort de Charles le Chauve, un mouvement de bascule s’opère, au profit de la maison de Poitou. Les fils de Rannulfe Ier rentrèrent en possession des honneurs paternels. Ils furent de ceux que l’ancien roi d’Aquitaine, devenu roi des Francs, Louis le Bègue, dut se concilier en leur cédant, selon leur demande, abbayes, comtés et domaines 1 2. L’aîné Rannulfe II devint comte de Poitiers, Ebles abbé de Saint-Hilaire, Gozbert peut-être comte de Saintes 3.

Leur ascension va être rapide. Rannulfe II acquerra le titre de duc de la plus grande partie de l’Aquitaine,

1 Ct‘. Lot, Derniers Carolingiens, p. 128. J’ajoute que dès la première année de son avènement Eudes est qualifié rex Francorum seu Aquitanorum » ( Cartul . de Briouda , u° 278, p. 286) (juin 889).

2 « Hludowicus, accepto nuntio de morte patris sui Karoli, quos potuit conciliavit sibi, dans eis abbatias et comitatus ac villas secundum uniuscujusque postulationem » ( Annales de Saint-Bertin, ad. an. 877, p. 259).

8 Gozbert, dès 878, prend la qualité de comte, et donne à Saint- Hilaire un domaine in pago Santonico ( Cartul . de Saint-Hilaire de Poitiers, ch. 8, p. 11).

Ebles s’élèvera aux premiers rangs dans le royaume, — abbé de Saint- Germain -des- Prés, de Saint- Denis, de Jumièges, chancelier, — et s’illustrera au siège de Paris (885-886) *. Avec eux naîtra une des puissances qui contribuera le plus à la constitution du duché historique d’Aquitaine.

1 Mabille ( Histoire du Languedoc, II, p. 282) et Favre (Eudes, p. 33, note dO), ont voulu faire deux personnages de l’abbé de Saint- Hilaire et de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés, malgré le témoignage formel de Reginon. Leur opinion n’a pas prévalu (Voy. Richard, on. cit., p. 39 et Poupardin, Bull, de la Faculté des Lettres de Paris, III, p. 93).

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