LES PRINC1PATS PRÉCURSEURS DU DUCHÉ
La longue excursion que nous venons de faire à travers le lointain passé de l’Aquitaine ne saurait être regardée comme un hors-d’œuvre. C’est pour l’avoir négligée que l’origine du duché seigneurial et féodal a été l’objet de tant de méprises et de tant d’opinions contradictoires. Les conclusions qui en ressortent me paraissent nettes : persistance d’une unité ethnique à l’intérieur de grandes frontières géographiques et de leurs subdivisions naturelles ; développement continu d’un sentiment national que la lutte contre des dominations étrangères ne cesse de fortifier ou d’exalter, mais que la mobilité et l’ardeur du tempérament méridional font diverger en tout sens, et empêchent de s’incorporer en une nationalité homogène.
De là, des alternatives intarissables d’oppression et de licence, d’ordre imposé et d’anarchie déchaînée. L’anarchie atteint son point culminant quand, par la dissolution du vaste empire carolingien, toutes les ambitions sont aux prises, tous les ressorts de la société politique détendus ou rompus. Le grand groupe ethnique passe à l’état de masse diffuse et inorganique *. Mais alors aussi s’opère
1 Les invasions normandes si nombreuses et si cruelles en Aquitaine j contribuèrent pour une large part. Selon le mot de Camille Jullian ( Histoire de Bordeaux, p. 103), elles détruisirent les monuments, mais elles désagrégèrent aussi la société politique.
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un jeu d’attraction et de répulsion autour de points de résistance et de noyaux de cristallisation. Des dominations émergent auxquelles les populations se rallient ou se soumettent, qu’elles aident à consolider et à développer. Une sorte de concurrence vitale s’établit entre elles; elles s’éliminent ou se subordonnent. Celles qui l’emportent se disputent ou se partagent une hégémonie plus ou moins étendue et plus ou moins durable.
Je voudrais esquisser les grandes lignes de ce tableau, sauf à reprendre plus en détail les éléments qui sont entrés directement dans la constitution du duché d’Aquitaine et qui ont présidé à ses relations avec la Couronne.
Dans la période anarchique qui va de la mort de Pépin lor (838) à la mort de son fils Pépin II et à celle de Charles l’Enfant (865-866), l’Aquitaine, en dehors de la Gascogne dont les destinées furent très mouvementées, eut quatre chefs régionaux à la tête de ses grandes divisions ethniques : en Auvergne, Gérard Ier, le gendre de Pépin 1er (839-841), puis successivement son frère Guillaume et son neveu Bernard (842-864) ; en Poitou, le fils de Gérard, Rannulfe Ier (839-8GG) ; dans le Toulousain, après Fridolon que nous avons vu institué en 849, son frère Raimond (851-863); enfin, en Gothie, le célèbre Bernard, gendre de Charlemagne, époux de Dhuoda, qui soutint Pépin II et fut exécuté en 844. Son fils Bernard le Veau s’efforça de le venger en embrassant la même cause, et en se maintenant jusqu’en 872 dans son comté d’Autun, malgré la destitution dont il avait été frappé en 864.
Quand Charles le Chauve eut pu ressaisir, après 866 et jusqu’à sa mort (877), la domination sur T Aquitaine, le comte-duc Wulgrin fut nanti, nous l’avons vu, des comtés de Poitou, d’Angoulême, de Périgord, etc., et devint ainsi le maître de la région poitevine, sous l’autorité directe du rex Francorum. Mais dans les autres régions, de véritables principats se constituèrent aux mains de ceux que les contemporains ont appelés les trois
LES PRITs C1PATS PRÉCURSEURS DU DUCHÉ.
Bernard ou les trois marquis. Bernard III Plante velue, en Auvergne (864-885) ; Bernard, 01s de Raymond, dans la marche toulousaine (863-875) ; Bernard, fils de Blichikle, neveu de l’ancien comte du Poitou, Émenon, investi en 865 du marquisat de Gothie, et en 872 du comté d’Autun. Je juge utile de suivre le sort de cette triple puissance et sa réduction à un principat bicéphale .
Il est visible que les trois Bernard ont poursuivi, cha cun de son côté, la création d’un État indépendant. Leur attitude, leurs actes, en partie leurs destinées, s’expliquent par cette visée.
Quand Louis le Bègue est fait roi d'Aquitaine par son père (867), ils semblent affecter de n’entretenir de relations directes qu’avec ce dernier. C’est à lui qu’ils vont faire acte de fidélité au concile de Pitres (août 868) *, et cette fidélité même est très précaire, car l’année suivante, Charles le Chauve les attend en vain à Cosne sur la Loire, où il avait convoqué les Aquitains. Leur absence lui cause de graves soucis 1 2. Le roi de France ne saurait, en effet, sans leur concours et sans leur appui, gouverner l’Aquitaine. Il se voit réduit à en confier l’administration aux deux principaux d’entre eux, Bernard Plantevelue et Bernard, fils de Blicliilde, en même temps qu’il charge son beau-frère Boson de remplir les fonctions de charnbrier auprès du jeune roi (872) 3 .
1 « Secl et eodem placito rex markiones, Bemardum scilicet Tholosæ, et iterum Bemardum Gothiæ, itemque Bemardum alium suscepit » {Annales de Saint-Bertin, ad an. 868, p. 182).
2 « Quosdam Aquitanos habuit; sed markiones, très videlicet Bernardos, quos sibi occurrere putavit, non habens obvios, non sine sollicitudine et sine utilitatis effectu, ad Silvanectum rediit » {Ibid., ad an. 869, p. 185).
* « Karolus autem fîlio suo Hludowico Bosonem fratrem uxoris ejus, camerarium et hostariorum magistrum constituens, ... eum cum Bernardo, itemque cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et dispositionem ipsius regni ei commisit » {Ibid., ad an. 872, p. 227). — Sur l’office de chambrier, voy. T. lit, p. 463.