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LIVRE IV

gendre de Pépin Ier, et si la parenté de Rannulfe II avec les Carolingiens n’est pas absolument certaine1, l’étroitesse de ses rapports avec la famille carolingienne résulte du fait que c’est à lui que le jeune Charles le Simple fut confié 2 : Rannulfe enfin avait reconnu la suprématie

aussi bien de Charles le Gros que de Carloman3. A ces présomptions très fortes s’ajoute le témoignage du continuateur des Annales de Fulde 4 et celui de Hermann de Reichenau5, qui ne date, il est vrai, que du xie siècle, mais qui, en général, mérite confiance.

Deux circonstances ont dû faire échouer son dessein : la présence en face de lui d’un concurrrent, d’un copartageant de l’Aquitaine, tel que Guillaume le Pieux, l’intérêt vital qu’avait le roi Eudes de ne pas laisser s’établir un nouveau royaume à côté de la Neustrie. Mais Rannulfe n’en fut pas moins à la tête d’un puissant principat comprenant une grande partie de l’Aquitaine, sinon la plus grande — l’Aquitaine occidentale en somme, — tandis que l’Aquitaine orientale ou supérieure dépendait de Guillaume. Et tous deux ainsi purent être qualifiés ou se qualifier eux-mêmes dux Aguitaniæ 6 ou Aquitanorwn ,

I Elle est admise par M. Richard (I, p. 27, 38, etc.), et M. F. Lot

est porte' à l’admettre ( Fidèles ou Vassaux, p. 50, note 2).

3 Cf. Annales cle Saint-Vaast , p. 335.

3 Cf. Richard, I, p. 35-37.

4 Odo fllius Rodberti usque ad Ligerim fluvium vel Aquitanicam provinciam sibi in usura usurpavit; deinceps Ramnolfus se regem haberi statuit » ( Annales de Fulde, contin. Ratisbon., ad an. 888, p. 116).

5 « Multis regulis emerg entibus, Perengarius... in Italia regem se fecit ; Rodolfus... fllius Conradi in Burgundia... Odo filius Rudperti in Gallia usque ad Ligerim, et in Aquitania ultràque Gallia Ramnulfus regium nomen invasere » ( Hermann Contractus, ad an. 888, H. F., VJ II, p. 247).

II Les Annales de Saint-Vaast appellent Rannulfe « dux maximæ partis Aquitanise » (ad an. 889, p. 335). Dans une charte de Saint- Martin de Tours de 888-889 il est qualifié « Venerandus Aquitaniæ cornes » (Besly, Histoire des comtes de Poitou, Preuves, p. 202).

titre qui ne correspondait plus depuis longtemps à une région délimitée1, et dont le caractère imprécis s’accentue du fait qu’on l’avait donné parfois antérieurement à un simple comte2.

Rannulfe, d’autre part, tint tête à Eudes. Quand le roi neustrien fit en Aquitaine (889) une expédition plus diplomatique que militaire, ne se faisant accompagner que d’une escorte de Francs3, il n’obtint du duc Rannulfe qu’un serment de sécurité et nullement un hommage4.

Les chances de soumettre l’Aquitaine parurent plus favorables pour le roi Eudes, à la mort de Rannulfe II, qui ne laissait qu’un fils, très jeune encore, Ebles, le bâtard ( Manzer ). Eudes soutint les prétentions au comté de Poitiers du fils de l’ancien comte Emenon, devenu le petit-gendre de Wulgrin, et propre parent du roi. Il battit les frères de Rannulfe, Ebles et Gozbert, qui avaient

1 Je ne partage donc nullement l’opinion de dom Vaissète, réfutée par Mabille ( Histoire du Languedoc, II, p. 306), suivant laquelle le traité de Fleury-sur-Loire (845) aurait eu pour effet la division de l'Aquitaine en deux duchés qui auraient passé, l’un à la maison de Toulouse, et l’autre à la maison de Poitou.

2 Je trouve dans la collection Estiennot une translation de Saint- Oustrille, qui paraît inédite, où le titre de dux Aquitaniæ est donné au comte de Limoges, Roger, institué en 778 par Charlemagne (Bibl. nat., Ms. latin 12756, p. 479).

3 « Anno Domini 889. Post nativitatem vero Domini cum paucis Francis Aquitaniam perrexit, ut sibi eos sociaret » ( Annales de Saint- Vaast, p. 335).

* .« Quo audito Ramnulfus, dux maximæ partis Aquitaniæ, cum sibi faventibus, venit ad eum, adducens secum Karolum puerum, filium Hludowici regis ; et juravit illi quæ digna fuerunt, simul et de ipso puerulo, ne quid mali de eo suspicaretur » (suite du texte de la note précédente). — M. F. Lot ( Fidèles ou Vassaux, p. 50) a vu là un « hommage », tout en reconnaissant que ce n’était qu’une interprétation. D’autres historiens récents ont donné une interprétation beaucoup plus exacte, M. Favre [Eudes, p. 123) et M. Richard (I, p. 40) en concluant à une « vague fidélité », M. Eckel ( Charles le Simple, p. 10) à de « vagues promesses » et « à une soumission qui était loin d’être complète ».

pris la défense de leur neveu, et s’empara de Poitiers. Mais le jeune Ebles que son père en mourant avait confié à Saint-Géraud, alors comte ou seigneur d’Aurillac, fut placé par celui-ci sous la garde de Guillaume le Pieux1, lequel défendit avec la plus grande énergie et avec un plein succès l’indépendance de l’Aquitaine contre le roi de Neustrie. Guillaume défit et tua de sa propre main le comte de Bourges, Hugues, à qui Eudes avait prétendu donner ses honneurs2. Il attira môme dans son alliance le protégé d’Eudes, Adémar3, qui, après la prise de Poitiers, s’était brouillé avec ce dernier pour avoir chassé de la ville la garnison royale, et il fît définitivement avorter le projet du roi d’imposer aux Aquitains son frère Robert comme duc4.

Par cette politique habile, Guillaume le Pieux donna au fils de Rannulfe le temps et la possibilité de reconstituer ses forces, de récupérer ses États en s’emparant de Poitiers (902) et de contraindre Adémar à se retirer dans le Périgord jusqu’à sa mort.

Nous nous trouvons donc de nouveau devant une situation analogue à celle qui existait du vivant de Rannulfe Iï, le partage de la domination de l’Aquitaine entre les deux maisons apparentées d’Auvergne et de Poitou.

* La charte d’Ava, sœur de Guillaume le Pieux, du 1er novembre 893 ( Cluny , n° 53, I, p. 61) est datée : « Anno 1° certantibus duobus regibus de regno , Odono videlicet et Karolo ».

2 Abbo, De bellis Paris, urbis, II, v. 548-566.

3 Annales de Saint-Vaast, ad an. 893 (p. 346).

4 Les actes des fondations pieuses faites par Guillaume Longtemps après la mort d’Eudes, où se trouve la formule « pro anima senioris mei Odonis regis » ne prouvent pas, comme le voudrait M. Lot (p. 52;, que Guillaume le Pieux a « ■prêté hommage » à Eudes, mais tout au plus qu’il l’a reconnu pour roi. S’il en était autrement, et si Guillaume avait réellement fait hommage, ce n’aurait pu être qu’à titre de comte de Mâcon ou de comte de Bourges. L’historien d’Eudes, M. Favre s’estcontenté de dire : Eudes « semble s’être assuré la neutralité de Guillaume d’Auvergne » (p. 160).

Et nous allons montrer comment, de la convergence de ces deux dominations le duché proprement dit d’Aquitaine est sorti, sous la simple suprématie du rex Francorum .

Je regarde comme de pures illusions d’optique l’existence d’un duché d’Aquitaine tout constitué aux mains exclusives de la maison d’Auvergne, après la mort de Rannulfe II, et sa transmission intégrale aux comtes de Toulouse, quand cette maison s’éteignit avec Acfred (926-927). En fait, un dualisme à degrés inégaux, et avec une condition mal définie au regard de la Couronne, a subsisté jusque-là, et si l’unité constitutionnelle s’est ensuite élaborée, ce n’est qu’après la mort de Raymond III Pons qu’elle fut pleinement réalisée, par la prépondérance décisive de la maison de Poitou. Tel est le premier point que nous avons à, établir.

D’autre part, la controverse si vivement agitée et si obscure au sujet des successions de Guillaume le Pieux et d’Acfred doit être, de ce point de vue, ramenée à ses justes proportions. La trancher en faveur de l’une ou de l’autre des maisons de Toulouse et de Poitou ne résoud pas, du même coup, le problème des destinées du duché d’Aquitaine. Il importe de s’en convaincre et de rechercher en même temps la part de vérité des deux thèses opposées qui sont en présence.

Ébles réunissait, tel que jadis Rannulfe II, son père, toutes les conditions requises pour l’indépendance d’un grand principat et sa puissance effective devait être sensiblement égale, puisque son rival Adémar fut entièrement dépossédé par lui, et que rien ne laisse croire qu’il n’ait pas mis la main sur toutes les seigneuries paternelles. En outre, lors de son avènement, ce n’était pas Eudes, son ancien adversaire qui régnait, c’était Charles le Sim-

pie, le compagnon cle son jeune âge, au temps où le futur roi était placé sous la garde de Rannulfe II. Il n’y a donc nulle raison de ne pas admettre (sinon peut-être en fait , pendant la période décennale de 892 à 902, où son rival Adémar s’était emparé de Poitiers et, d’après Adémar de Chabannes, avait été fait comte de Poitiers par Eudes)1, qu’Ébles ait eu le dncatas Aq uitanorum concurremment avec Guillaume le Pieux, comme celui-ci, à mes yeux, l’avait eu avec Rannulfe II. Ebles trouva, au surplus, un nouveau titre à la dignité de chef national dans ses luttes contre les Normands. Il partagea avec le comte d’Autun Riciiard la gloire de la délivrance de Chartres2, et si cette action d’éclat eut une large part, ainsi que je l’ai montré, dans la naissance du duché des Bourguignons aux mains de Richard3, elle contribua certainement de même à faire d’Ebles un dnx maximæ partis Aquitaniæ 4.

Mais pas plus en Aquitaine qu’en Bourgogne, le principat ou duché n’avait encore à cette époque (902-920) une consistance définie, pas plus ici que là il ne s’était concréfié en une entité stable et fixe. Leduc ou prince n’avait pas nécessairement la suzeraineté sur tous les seigneurs de la région. Il était, en définitive, le præcipuus cornes ou Y archicotnes , et c’est la raison même pour laquelle le titre de cornes ou de marchio équivalait alors au titre de duc. Les titulatures que j’ai données pour toutes les régions de la Gaule en fournissent la preuve évidente.

L’objection que le titre de duc n’est pas donné à Ébles

1 « Qui a rege Odone vocatus ad palatium provectus est Pictavis cornes » (Adémar, Chronique , III, 21, p. 140).

9 Toutes les sources normandes citent côte à côte Richard et Ébles comme les chefs des armées victorieuses. Cf. suprà , p. 331 et suiv., et Vogel, op.cit ., p. 398, note. — Voy. notamment Dudon, II, 22-24, p. 162 et suiv., et Wace, cité plus loin.

* Suprà, p. 330 et suiv.

* M. Lot (p. 51) affirme que « le titre de duc d’Aquitaine passa à Guillaume le Pieux » après la mort de Rannulfe, mais il se garde bien de dire de quel droit.

n’a donc aucune portée. Il n’est pas exact, au surplus, que ce titre ne se trouve dans aucun texte, ainsi que l’assure M. Lot1. Il est vrai seulement qu’à la différence de Guillaume le Pieux2, nous ne connaissons pas de chartes où

1 M. Lot cite lui -même le texte d’Adémar : « Defuncto Eblo duce » (III, 25, p. 146), mais il l’écarte en prétendant qu’Adémar « a commis un anachronisme » ( Fidèles ou Vassaux, p. 55, note 1). C’est une pure pétition de principes. Du reste, l’anachronisme serait d’autant plus étrange, que la leçon « duce » se trouve dans le manuscrit le plus ancien, le Ms H (Pithou, Ms latin 6190) annoté de la main d'Adémar (f° 54), tandis que le lexte que préfère M. Lot (p. 59) et qui porte « comité Pictavino », ne nous est parvenu que dans une transcription très postérieure et moins sûre.

Nous voyons, de plus, par Wace que, dans la tradition, Ébles était duc des Gascons ou Aquitains au même titre que Richard le Justicier, duc des Bourguignons :

Roman de Rou, v. 718-19 (éd. Andresen, p. 64) :

« Jeble, quens de Peitiers, ki sire ert des Gascuns,

E Richart, ki ert sire e dus des Bourguignuns »,

(Ibid., v. 838-839, p. 69) :

« Le duc Richart manda, ki sire ert de Burguigne,

E Jeble de Peitiers, ki sire ert de Gascuigne ».

Je reviendrai, du reste, sur la titulature d’Ébles, et spécialement pour l’époque postérieure à l’extinction de la maison d’Auvergne.

2 II faut prendre grandement garde de ne pas s’exagérer cette différence. La titulature indiquée par M. Lot (p. 51, note 3) ne doit pas faire illusion. Après avoir dit que Guillaume le Pieux « s'intitule dans ses actes dux Aquitanorum et marchio », cet érudit renvoie pour preuve à dix chartes qu’il énumère. Or de ces chartes trois seulement sont des actes de Guillaume et dans un seul de ces actes Guillaume prend le titre en question (Brioude, n° 51, p. 73-74). Dans le second, il s’intitule cornes et dux, dans le dernier princeps marchiæ (?). — Des sept chartes qui restent il en est une que M. Lot attribue à tort à Guillaume le Pieux puisqu’elle est de Guillaume V (1032-1052) ( Cartul . Sauxillanges, p. 424), et quatre sont postérieures à sa mort. De celles-ci deux le qualifient rétrospectivement dux, deux vir magnificus. Les deux seules qui soient contemporaines de Guillaume le Pieux (Brioude, nos 23 [p. 45-46] et 45 [p. 68- 69]), l’appellent gratia Dei dux. De sorte qu’en résumé M. Lot ne nous fournit que deux exemples où Guillaume le Pieux s'intitule

la qualification de duc soit attribuée à Ebles ou soit prise par lui. Celapeut s’expliquer déjà par la rareté relative des

soit dux Aquitanorum , soit cornes et dux, et deux autres où on lui donne, de son vivant, le titre de gratia Dei dux.

En regard de cela, je vais le montrer, il y a une proportion énorme de chartes où Guillaume le Pieux prend ou reçoit le simple titre de cornes, et ces chartes vont de 893 à 919. Jointes à celles qui lui donnent le titre spécial de marchio, par référence à la Gothie, ou un titre vague tel que princeps ouvir magnificus, elles constituent une énorme majorité comparativement au titre de dux. Pour qu’on s’enrende bien compte, j’ai recueilli 41 chartes en dehors de celles qu’allègue M. Lot. Nous avons donc un ensemble de 50, et dans ce nombre, le titre de dux ne figure que 16 fois au total, dont 4 fois seulement pris par Guillaume lui-même.

Je vais en dresser la liste. Il me paraît inutile d’y joindre les qualifications des sources narratives, puisqu’elles sont presque toutes, sinon toutes, d’une époque postérieure, où Guillaume le Pieux a été exalté à titre de fondateur de Cluny.

Cornes. — 893 (novembre). Charte d’Ava, sœur de Guillaume : « W. fratri meo glorioso comiti » {Cluny, n° 53).

894 à 902. — 894. Cartul. de Brioude (nos 98, 165, 183, 208-227); 895 (nos 145, 159, 277); 897 (n° 215); 898 (n° 85); 900 (n° 317); 901 (n° 32); 902 (n° 41).

905. Diplôme de Charles le Simple pour Saint-Denis : « W. cornes venerandus » (H. F., 500 B).

906. Brioude (nos 294, 330) ; 907 {Ibid., n° 214) ; 898-909 (n° 118); 912 (n° 180) ; 912-919 (n° 121).

91 2 (mai). Charte pour Saint-Laumer : «Ego W . gratia Dei cornes » (à la fin W. princeps ) (Mabillon, Acta SS. Bened., Sæc. IV, 2, p. 254).

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