CHAPITRE II
dureté de cœur, de tant d’énergie et de ténacité, cela semble déjà passer la mesure. Et que sera-ce si vous considérez l’acte qu’on lui attribue? Comment! Arnoul aurait non seulement déshérité, dépouillé son petit-fils au profit du roi, il aurait anéanti toute l’œuvre de plus de quarante ans de règne! L’œuvre de la création d’un principat pouvant aller de pair avec la royauté, la fondation d’une dynastie flamande, d’un lignage quasi-royal! Par gratitude ou par lassitude, il aurait tout abandonné! Ne le voyons-nous pas, au contraire, faire exactement l’inverse? N’avait-il pas manifesté le profond souci, qui lui tenait au cœur, de la pérennité de son œuvre, en associant son fils Baudoin à son pouvoir, comme le firent les rois de France de leurs fils, et quand celui-ci vint à disparaître, en instituant non seulement un tuteur à son petitfils, mais un régent à l’État flamand1, avec assistance d’exécuteurs testamentaires2? Ne pourrait-on pas lui appliquer les vers du poète :
Le souci d’un pouvoir immense et légitime
L’enveloppe, il se sent rigide, dur, haï.
De là la ligne de conduite que révèle le double passage de Flodoard. Arnoul rétablit la solidarité troublée de son lignage, en se réconciliant avec son neveu, puis il cherche,
1 Voyez, la note généalogique écrite (fin du x® ou début du xi® siècle) sur Je dos d’un diplôme de Lothaire : « Arnulfus major fihum ejusdem Baldwini juniorem, scilicet Arnulfum, consanguineo suo Baldvvino, cognornenlo Baldzoni nutriendum et ciistodiendum iradidit, eunderaque Baldzonem regimini tocius monarchiæ, quousque junior Arnull'us cresceret, prefecit » (SS., IX, p. 304). — Dans le diplôme lui-même (5 mai 966), Baudoin Balzo est qualifié par le roi « noster ejusque consanguineus nutriciusquc ( nutricius = bajulus ) Arnulfl pueri » (Actes de Lothaire , p. 61).
2 Charte du 28 mars 965 (lendemain de la mort d’Arnoul Ier) : « Theodericus cornes et Baldwinus cognomento Baklzo et Ericus et Everwinus ex voluntate et jussu senioris sui Arnulfl dcfuncti.. . » (Cartxil. de Saint-Pierre de Gand, p. 78).
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LA PREMIÈRE MAISON DE FLANDRE AUX IXe ET Xe SIÈCLES. 57
pour sa dynastie, qu’un enfant en bas âge va représenter, une garantie contre les périls extérieurs dans un accord avec le roi Lothaire. Le vrai mobile et la vraie nature de l’acte, nous les avons là.
De toutes les menaces du dehors, la plus grave venait, comme toujours, de la Normandie. Par la tutelle des fils de Hugues le Grand, que celui-ci lui avait confiée, Richard lor prétendait, au dire de Dudon, et dominer la France1 et subjuguer la Flandre2. Jamais peut-être, dans le passé, la rivalité des deux maisons n’avait été plus ardente, et, pour la couronne même, l’ambition normande plus redoutable. Lothaire et Brunon n’en eurent pas moins claire conscience qu’Arnoul, qui venait de s’associer son fils Baudoin (957). Ils appuient Thibaut de Chartres, dans sa lutte contre Richard, et, quand le duc a cimenté son alliance avec les Robertiens, en épousant la sœur de Hugues Capet (960), tous ensemble ils vont faire front contre les deux partis coalisés. Baudoin assiste au plaid que le roi a convoqué à Soissons (961), puis, avec Thibaut et Geoffroy d’Anjou, il met en fuite Richard, qui était, venu les attaquer, et l’oblige à se réfugier à Rouen.
C’est peu de mois après que Baudoin meurt (1er janv. 962), laissant, pour unique descendant, un enfant en bas âge. Comment le vieil Arnoul ne se serait-il pas prémuni aussitôt, dans la mesure du possible, contre les dangers que cet héritier de son œuvre allait courir, au jour prochain où il disparaîtrait lui-même?
Et ce n’est certes pas par un acte à la Gribouille qu'il a jamais pu songera protéger son petit-fils, en le dépouillant au bénéfice de la couronne. Rien, au contraire, était-il plus naturel qu’allié du roi dans un conflit armé, qui ne devait prendre fin que quatre ans plus tard, il
1 « Ricardo duce sagaci justoque legum moderamine terram pene totius Galliæ salubriter regente >> (Dudon, éd. Lair, p. 274, adile, p. 263).
2 « Flandrenses minât et dévastât » (lbid.f p. 263).