CHAPITRE II
cherchât à assurer son appui et au jeune Arnoul et au tuteur qu’il allait lui nommer, en plaçant ses Etats dans le mainbour, sous la sauvegarde royale?
Quelques jours précisément après la mort de Baudoin, le 7 janvier 962, il avait obtenu de Lothaire la confirmation de la protection royale pour l’abbaye de Saint-Bertin, où son fils fut enterré1. C’est cette même protection qu'il voulut procurer à l’héritier de ses Etats, et c’est pourquoi il fit ce qu’avait fait, six ans auparavant, le comte de Bourgogne, Gilbert, quand, se sentant près de sa fin et laissant une fille mineure, celui-ci avait confié son duché à Hugues le Grand, « monarchiam in manibus committens »2. Arnoul plaça, de même, au cours de l’année 962, sa « monarchie » dans la main, sous la garde du roi3. Et, de fait, aucun témoignage contemporain, ou immédiatement postérieur, ne met en doute qu’ Arnoul II n’ait succédé directement et légitimement à son grand-père4.
Nous pouvons donc conclure, non seulement que l’acte rapporté par Flodoard n’a rien de commun avec un legs ou une donation, et moins encore avec une reprise de fief, mais qu’il fournit une preuve nouvelle que la Flandre, en ce temps, n’était point un grand fief de la couronne,
1 (( Ut illud cum omnibus ad se pertinenlibus sub perpétua eorum defensionis maneret securitate » [Actes de Lothaire , t. I, p. 34).
2 Voyez infra, § IV.
3 V«y. Origines, t. III, p. 259 et suiv., p. 340 et suiv. — Ducange a très bien senti qu’il ne pouvait s’agir d’autre chose, puisqu’il suppose que c’est « sous prétexte de garde royale » que Lothaire a tenté de s’emparer des possessions du jeune Arnoul II après la mort de son père ( Histoire des comtés d'Amiens, éd. 1840, p. 127).
4 Hariulf, par exemple, dira : « Flandrensi Arnulfo dudum morte prærepto, et ejus potestaiis hærede nati fîiio substituto » (éd. Lot, p. 153). — Il y a plus; un contemporain nous dit expressément qu’Arnoul avait institué son petit-fils pour son héritier :
« Ilac jam longævus deponens tegmina carnis Filius ut nati jussit fieri suus heres ».
(Angilrammi, llelatio S. Richarii ; Mabillon, sæc. V, p. 563).
LA PREMIÈRE MAISON DE FLANDRE AUX IXe ET Xe SIÈCLES. O 9
sans quoi, en effet, la garde ou bail de l’héritier mineur aurait appartenu, de plein droit, au suzerain.
La suite des événements va nous permettre de vérifier la justesse de notre conclusion. Si Lothaire avait vraiment été institué par Arnoul Ie1' héritier de ses États, quelles résolutions, quelle attitude aurait-on pu attendre de lui, au moment de la mort du comte de Flandre? 1) se serait approprié, — lui si soucieux de reconstituer le royaume franc, — fût-ce au prix d'une lutte acharnée contre les rebelles, le florissant comté qui échéait à la couronne. Au lieu de cela, que fait-il? Il occupe Douai, Arras, Saint-Amand, le pays en deçà de la Lys, il reçoit la soumission des chefs flamands, reconnaît sans difficulté le jeune Arnoul pour successeur de son père, et puis s’en retourne à Laon, d’où il était venu. Et tout cela s’effectue en un mois, à peine, puisque Arnoul Ier est mort le 27 mars 965, et que, dès la fin d’avril, selon M. Lot1, il y a paix et accord entre le roi et Arnoul 11 ou son représentant.
Le même historien assure, sans doute, que ce fut une véritable conquête d’une partie de la Flandre qu’opéra Lothaire, et qu’il ne consentit à renoncer à ses droits et à accepter Arnoul pour héritier de son père qu’à condition de « garder ses conquêtes »2 et « à charge », par le jeune enfant, de lui « faire hommage »3. Or, de tout cela, pas la moindre preuve, je dirais presque pas le moindre indice, dans les documents historiques dignes de foi. Nulle allusion, ni dans Flodoard, ni dans les chroniques locales, à une résistance, à une lutte, à une conquête. Seuls les Annales de Lobbes (sous la fausse date de 963) et Sigebert de Gembloux parlent de dévastation4. Mais
1 Derniers Carolingiens, p. 48, note 1.
2 Ibid., p. 47.
3 Fidèles ou vassaux, g. 11.
4 Annales Laubienses ^SS. IV, p. 17), ad an. 963 : « Arnulplio comité mortuo, Lotharius rex F.ancorum Elandrias vastat ». —