CHAPITRE V
LA SUCCESSION d’aCFRED ET LA NATURE DU DUCHÉ D’AQU1TA(NE.
Les divergences de vues sur la succession d’Auvergne ont jeté la confusion dans les esprits et suscité une contradiction en apparence insoluble. On s’est disputé, de part et d’autre, une dépouille qui manquait de réalité ou d’unité objective, certains la réclamant pour la maison de Toulouse, certains 1a. revendiquant pour la maison de Poitou, puis l’abandonnant en son nom, les uns et les autres soit en vertu d’une délation successorale, soit en conformité d’un acte du souverain.
Baluze seul me semble avoir vu clair quand il a distingué le titre de duc d’Aquitaine de la qualité de duc en Aquitaine. Si Raimond III Pons, remarque-t-il, prend le titre de duc des Aquitains, cela ne veut pas dire qu’il était duc d’Aquitaine, mais seulement qu’il avait des possessions considérables dans l’Aquitaine, où il était comte de Querci, de Rouergue et d’ Albigeois ' .
Jetons un coup d’œil sur les aspects opposés qui ont été défendus. Je dirai ensuite quel me paraît le véritable point de vue historique, aussi bien pour le duché d’Aquitaine que pour le duché de Gothie.
Pour dom Vaissète et les nouveaux éditeurs de son Histoire du Languedoc , le duché de Gothie avait été, après la mort de Guillaume le Pieux, concédé par Charles
1 Cf. Histoire généalogique clc la maison d’ Auvergne, I, p. 20 et
le Simple au comte de Toulouse Eudes ou à son lils Raimond II1. Je me suis expliqué plus haut sur ce sujet. La succession d’Acfred n’aurait donc plus compris que le duché d’Aquitaine avec l’Auvergne et le Velay. Le tout aurait passé à Ébles, en sa qualité de plus proche parent. Mais, après 932, Raoul en aurait dépouillé le comte de Poitou pour l’octroyer à Raimond ÎII Pons, comte de Toulouse2. Ici se place l’objection de Raluze que dom Vaissète n’a pu tenter de réfuter qu’en se mettant en contradiction avec soi-même3.
L’opinion de M. Lot est beaucoup plus cohérente et paraît donc plus solide. M. Lot avait admis que le duché de Gothie fut hérité, à titre de parent, ou bien par le comte de Toulouse Eudes, ou par ses fils Raimond II et Ermengaud entre lesquels il serait resté indivis4, et c’est apparemment au même titre que Raimond III a dû, après la mort d’Acfred, « mettre La main » sur le duché d’Aquitaine3. Cela fait, il serait allé, en 932, faire hommage
1 Histoire du Languedoc, nouv. éd , t. IV, note VII, p. 24 et suiv. : « Époque et circonstance de l’union du marquisat de Gothie au domaine des comtes de Toulouse ».
- Ibid ., note XVI, p. 79 et suiv. : « Si Raimond Pons succéda à Acfred, dans le duché d' Aquitaine et le comté d' Auvergne ».
:t Cf. Histoire du Languedoc, II, p. 265.
4 M. Lot s’est appuyé sur une lettre d’Agio, archevêque de Narbonne, publiée dans 1* Histoire du Languedoc , V, n° xlvi, col. 145, qu’il date de 921-922 ( Fidèles ou Vassaux , p. 119). La lettre est adressée à deux évêques de la province de Narbonne et on y lit : a Ad depreeandum comités nostros perreximus, Ermingaudum et Raimundum ». Ce serait la preuve que « Raimond et Ermengaud étaient cosouverains de la Gothie » peu de temps après la mort de Guillaume le Pieux. Mais la date de cette lettre est tout à fait incertaine : on sait seulement qu'elle est antérieure à 928, puisque Jean X a été déposé celle année-là. D’autre part, il suffit, pour expliquer la qualification « comités nostros », de songer aux possessions que la maison de Toulouse avait en Septimanie, telles, par exemple, qu’Alzonne, dont j’ai parlé précédemment.
;i Lot, op. cit.y p. 55.
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du duché à Raoul, en même temps que du Toulousain et de sa part du duché de GoLhie. Mais M. Lot n’apporte aucune preuve ni de la parenté alléguée ni d’une investiture quelconque, soit du duché d’Aquitaine soit de l’Auvergne; et Flodoard ne parle de rien de pareil.
Tout récemment, M Richard a repris l’opinion de dom Vaissète en la renforçant d’un prétendu abandon de ses droits qu’Ébles1 2 aurait consenti.
Cet historien commence par établir que le comte de Poitou était bien le plus proche parent d’Aclred en ligne masculine, non pas, comme il le dit, au dixième degré, mais en réalité au neuvième. Il admet, en conséquence, qu’Ebles a hérité tout ensemble du titre ducal Aquitaine et des comtés d’Auvergne et de Velay, et que cet héritage lui a été confirmé par Charles le Simple, momentanément hors de captivité. Orl nous dit ensuite qu’après la mort du roi carolingien, qui « aurait enlevé à Raoul toute crainte au sujet de la fidélité des grands seigneurs du royaume » (?), Raoul a poursuivi la « domination directe » sur l’Aquitaine, qu’il fît pour cela des expéditions dans ce pays en 930 et 931 % et « qu’il s’assura la neutralité et peut-être l’aide des seigneurs du Midi », en leur promettant la « dépouille d’Ébles ». (Étrange manière de poursuivre la domination directe !) Ébles n’aurait plus eu d’autre parti à prendre que de renoncer au duché d’Aquitaine et au comté d’Auvergne. — Mais où donc est la preuve de cette renonciation? il n’y en a pas l’ombre de trace dans les textes, et elle est contredite formellement aussi bien par tout ce que nous savons de la politique d’Ébles au regard de Raoul que par les destinées certaines du principat sous son successeur Guillaume Tête d’Étoupe.
Les diverses opinions que je viens de passer en revue
1 Richard, Histoire des comtes de Poitou , I, p. 65 et suiv.
2 Nous avons vu plus haut à quoi ces prétendues expéditions se réduisent. Cf. aussi Lauer, Raoul, p. 68.
ont chacune sa part de vérité, mais j’espère montrer qu’elles pèchent par la base en attribuant au duché d’Aquitaine un caractère qu’il n’a acquis que dans la seconde moitié du x° siècle.
Voici comment, à mes yeux, la situation se présente.
Jri ne doute pas qu’Ébles ait succédé, comme parent le plus proche à Acfred dans le comté d’Auvergne et le \ elay, et je croirais volontiers qu’il y a été confirmé par Charles le Simple. Le témoignage de la chronique dite d’Adémar de Chabannes ne me paraît pas à négliger sur ce point1 *. Mais je ne saurais admettre que succession et confirmation lui aient fait acquérir le duché d’Aquitaine, et cela pour la raison essentielle que ce duché ne formait encore ni une circonscription ou région strictement définie, ni un principat proprement dit, mais une suzeraineté partagée jusque-là entre la maison d’Auvergne et celle de Poitou. Ebles était déjà duc des Aquitains ; il ne le devint pas, il le resta. Sans doute pourrait-on songer à une unification ou consolidation de cette suzeraineté avec extension même par l’acquisition du duché de Gothie. Mais encore faut-il s’entendre, et sur cette suzeraineté et sur les termes qui l'expriment.
La suzeraineté ducale était elle-même encore mal définie et les titres qui y correspondent n’étaient encore ni exclusifs, ni rigoureux3. Si cela est vrai pour d’autres nationa-
1 M. Jules Lair, dans ses Études critiques sur divers textes des Xe et xte siècles, t. II (Paris, 1899), a prouvé que le texte C (Ms. latin Î5926) qui avait été regardé, à la suite de Waitz, comme une interpolation du xiic siècle, est une rédaction primitive, voisine du texte original (Voy. p. 282-284); ce qui est vrai seulement, c’est que
nous n’en possédons qu’une copie postérieure, faite par un scribe ignorant. Or le passage du livre III, cap. 23 (éd. Chavanon, p. 143) : « Eblus, Arvernis et Pictavis simul (mention inexacte en ce qui concerne le Poitou) cornes promotus est », se termine ainsi dans le texte C : « a Carolo rege supradicto ».
- Voy. ce que j’ai dit plus haut à ce sujet.
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lités régionales, telles que la Bourgogne1 *, à combien plus forte raison d’un ensemble aussi vaste et aussi complexe que l’ Aquitaine, pour des populations aussi diverses dont le nom collectif était surtout une survivance de l’histoire.
J’ai dit qu’Ebles se trouvait déjà duc des Aquitains, au moment de la mort d’Acfred et j’ai ajouté qu’il ait pris ou non ce titré.
A maintes reprises déjà, j’ai prouvé qu’au xe siècle les désignations de marchio, dux, princeps, cornes , etc., s’employaient les unes pour les autres et que le titre de cornes les impliquait toutes quand il s’agissait d’un véritable dynaste, du chef ethnique d’une région étendue. La titulature de Guillaume le Pieux, auquel nul historien ne dénie la qualité de duc des Aquitains ou d’Aquitaine, en fournit une preuve nouvelle et décisives.
Le choix entre les qualifications et leur fréquence relative dans les chartes qui nous sont parvenues (en proportions très inégales), ont dépendu d’une foule de circonstances : habitudes des scribes, emploi de formulaires traditionnels, relations et hiérarchie locales, sentiments et intérêts des corps religieux qui exaltaient, par des qualificatifs pompeux ou prestigieux, leurs protecteurs et leurs grands donateurs, et, au contraire, rabaissaient volontiers les seigneurs dont ils avaient à se plaindre, etc.
La portée de la qualification varie de même. Le titre de cornes est souvent plus fort que celui de dux ; le premier marquant l’autorité réelle et effective sur un pays ou des populations, l’autre pouvant ne désigner qu’une suzeraineté ou une prééminence purement nominale3.
1 Voy. suprày p. 338.
4 Voy. plus haut, p. 507-509.
3 Raimond III Pons a pu être appelé en 936 dans une charte de Brioude dux Aqui tanorum. Il n’aurait sans doute pu être appelé « cornes Avernensis » même s’il n’existait à ce moment que des vicomtes en Auvergne. Cf. plus loin.
C’est ainsi que le duché de Gothie a pu, à raison de l’éloignement où il se trouvait de l’Auvergne, et de la puissance des seigneurs locaux ou régionaux, se réduire progressivement dans les mains de Guillaume II et d’Acfred à une sorte de suprématie, sauf à se reconstituer ensuite en domination directe aux mains de la maison de Toulouse, grâce notamment à l’acquisition du comté de Narbonne par Raimond II de Rouergue1.
Un phénomène analogue a dû se produire en Auvergne, comme il s’était produit, pour la maison d’Auvergne, dans le comté de Mâcon'2. De même que les vicomtes Racoux et Liétaud ont transformé leur autorité en pouvoir comtal, de même les vicomtes Robert (I et II) et Dalmace, que le cartulaire de Brioude met constamment en scène, ont, sans doute, acquis graduellement le comitatus de l’Auvergne.
Par le fait, la suzeraineté sur ce dernier pays ainsi que celle sur la Gothie se trouvèrent, dans une mesure plus ou moins large, vacante à la mort d’Acfred, et c’est dans l’espoir de s’en rendre maîtres que Raimond III Pons et Ermengaud ont recherché l’appui de Raoul, en le reconnaissant et en se recommandant à lui.
Mais Kbles et, après lui, son fils Guillaume Tête d’Étoupe n’en furent pas moins les principaux ducs des Aquitains, en d’autres termes, les chefs ethniques exerçant l’hégémonie sur la plus grande partie de l’ancienne Aquitaine, et c’est au profit de leur maison que le véritable duché d’Aquitaine allait se constituer.
La transformation s’est opérée sous le principal de Guillaume Tête d’Étoupe. Il convient d’en étudier les phases.
1 Voy. Art de vérifier les dates , II, p. 302.
3 Supra, p. 376.