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CHAPITRE VI

LA CONSTITUTION DU DUCHÉ

Guillaume 111 Tête d’Étoupe a, pendant les premières années qui ont suivi son avènement, entretenu, à l’exemple de son père1, de bonnes relations avec Hugues le Grand. Il n’a donc pu manquer de reconnaître de suite le jeune souverain Louis d’Outremer, que le duc des Francs avait fait revenir d’Angleterre pour le placer sur le trône2. Richer prétend même que les Aquitains auraient voulu élire Hugues le Grand3, ce qui s’explique par la partialité du chroniqueur pour le duc des Francs, mais est dénué de toute vraisemblance.

Nous ignorons si Guillaume Tête d’Étoupé figurait parmi les regni principes qui assistèrent au sacre de Laon. En tout cas, l’alliance qu’il venait de contracter avec la maison de Normandie en épousant, grâce aux bons offices de Hugues le Grand, la sœur de Guillaume

1 Ebles dans la charte de la Pancarte noire de Tours, n° cxvi (21 mai 926) publiée par Besly, p. 218-20 est appelé « specialis amicus » de Hugues le Grand.

2 11 y eut une sorte d’interrègne depuis la mort de Raoul (14 ou 15 janv. 936) jusqu’au couronnement de Louis IV le 19 juin 936, mais à la différence des chartes du Midi, celles du Poitou et de l’Auvergne ne le prolongent pas au delà. Voy. par exemple, Cartul. de Saint-Cyprien de Poitiers, n° 91 (notice d’une charte de Guillaume Tête d’Étoupe. datée Ludovico rege anno J), Cartul. de Brioude , n° 249 (novembre 936, anno 1° qaod Ludovicus rex cœpit regnare ), etc.

3 Richer II, 1 .

Longue Epée1, n’avait pu que rehausser sa situation et son prestige.

Toutes ces circonstances me paraissent exclure l’hypothèse, mise en avant par les historiens, que le jeune roi l’aurait obligé, dès la première année de son règne, à partager le comté de Poitiers avec Hugues le Grand, hypothèse que le silence de Flodoard suffirait déjà à écarter. Elle a été tirée de deux chartes de Saint-Cyprien de Poitiers dont on a exagéré la portée2. L’une d’elles, la charte de l’évêque Alboin, fournit en apparence un argument plausible. Elle est datée : « Mense aprilis, régnante Ludovico rege, et Hugo cornes Pictav. »; et dans le corps de l’acte on trouve, comme point de repère, la mention du mois de novembre 937. Ce serait la preuve que Hugues le Grand était alors comte de Poitiers, et cette preuve se corroborerait du fait que l’autre charte (datée, de la première année du règne de Louis) est signée par le « comte Guillaume » et le « comte Hugues >>.

11 y a, en tout ceci, beaucoup trop d’ambiguïté et d’incertitude pour faire admettre, dans l’absolu silence des chroniqueurs, un événement aussi grave que l’intrusion d’un copartageant indivis dans un comté patrimonial, moyennant un don royal qu’on nous dit avoir été ensuite repris3. En réalité, la première date s’explique infiniment mieux par l’allusion à un séjour « à Poitiers » de Hugues le Grand qui, en excellents termes alors avec Guillaume, a fort bien pu, selon l’usage, passer auprès de lui les fêtes de Pâques4. Quant aux signatures de la seconde charte, ce n’est pas un comte Hugues (sans autre désignation, du

1 Dudon, éd. Lair, p. 192. Dudon appelle Guillaume : « Cornes

Pictavensis » et un peu plus loin « clux Pictavensis ou Pictavensium ».

3 Cartul. de Saint-Cyprien , n°65, p. 58-61. Charte d’Alboin, évêque de Poitiers; n° 549, p. 325. Charte de donation d’importants domaines par une bienfaitrice de l’abbaye.

3 Richard, op. cit , p. 79.

4 Pâques tombait le 22 avril en 938.

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reste), ce sont deux comtes Hugues qui l’ont signée, à la suite du comte Guillaume et avant toute une série de vicomtes divers1, et l’on peut remarquer, de plus, qu’une partie des biens donnés étaient sis en dehors du comté de Poitou.

Autant il serait anormal que le comté de Poitou eût pu être concédé indivisément par Louis IV à Guillaume Tête d’Etoupe et à Hugues le Grand, en 937 ou 938, autant est conforme à toutes nos données historiques, à la logique des faits et à l’esprit des institutions le récit de la chronique d’Adémar au sujet de l’avènement de Guillaume. Elle nous rapporte, en effet (sans dire expressément que ce fut par un octroi de Louis d’Outremer, mais en indiquant implicitement une sorte de confirmation par le souverain) que Guillaume acquit, à la mort de son père, outre l’Auvergne, le Yelay et le Limousin, le comté de Poitou ( cornes provectus) et par cela même se trouva être duc des Aquitains ( extitit dux Aquitaniæ)2. Telle paraît, en effet, la vraie situation : suzeraineté plus ou moins effective sur l’Auvergne, le Velay, le Limousin, etc., comitatus , autorité directe, sur le Poitou, prééminence ou suprématie sur l’ensemble de l’Aquitaine. Si donc il y a eu une concession royale, elle n’a porté que sur les comtés; il n’y pas eu de concession d’un duché proprement dit, mais reconnaissance indirecte d’un titre qui correspondait à une hégémonie. Et le témoignage de la chronique d’Adémar est confirmé par d’autres chroniques très anciennes qui donnent le titre de duc à Ebles

1 « Sign. Willelmi comitis, Hugoni comitis, item Hugoni, Savarici, vicecomitis, etc. ».

2 « Interea defuncto Eblo duce, (11 ii ejus, alter cornes, alter episcopus factus est. Eblus enim, annuente Ludovico rege , pontifex Lemovicæ factus est. Willelmus vero, cognomento Caput stuppe, Avernis, Vellatis, Lemovice et Pictavis cornes provectus, dux Aquitaniæ extitit » (Adémar de Chabannes, Texte H (le plus ancien) (Ms. latin 6190), éd. Chavanon, p. 201).

et à Guillaume et présentent sous la même face l’acquisition du principat par Je dernier1. v

Mais voici que le comte de Toulouse Raimond III Pons entre en concurrence avec Guillaume Tête d’Étoupe. -Il veut lui disputer la suzeraineté sur l’Auvergne et le Velay, et prétend au titre de prince ou de duc d’Aquitaine. Ce titre, il le prend pour la première fois en signant une charte du 28 août 936, conservée dans le cartulaire de Brioude, la charte de fondation de l’abbaye de Chanteuge, dont il se déclare le protecteur ou le garant 2. •

Raimond 111 Pons se décorera du même titre dans deux chartes de 1 année qui suit 3, et on le lui donnera

1 Chronique dite de Pétau (688-1115) (Besly, p. 244) : « Ludovicus filius Karoli insipientis dédit Vuillelmo Caput-Stupæ civitatem Arvernis , fecitipie episcopum Lemovicæ eivitatis Eblum fratrem Vuillelmi prædicti qui erat cornes Pictavensis et dux Aquitanorum. Hi duo fratres filii fuerunt Eblouis clucis ». Cf. Chronique de Maillezais, ad an. 936 ( Chronique des Églises d'Anjou , p. 376).

2 C’est la charte dont j’ai parlé plus haut, p. 514, note 3. Le prévit de Brioude Cunibert, auteur de la fondation, qualifie Raimond de princeps Aquitanorum et lui-même signe (ou on le fait signer) : S. Raimundi, ducis Aquitanorum , cui aliquid nutu Dei nomen est Poneii » ( Cartul . de Brioude, n° 355, p. 344, 347).

En môme temps que Raimond, l’abbé de Brioude, le vicomte Dalmace, 1 évêque du Puy Arnaud (dont la signature est remplacée par celle de son successeur Gotescalc), le vicomte Robert, etc., ont confirmé la fondation et requis leurs successeurs de la défendre en tout temps :

« In hoc autem decreto, tam princeps Aquitanorum Raimundus quam et abbas noster... quin eliam hujus regionis excellentes viri Bertrandus scilicet ac Robertus vicecomes... ita consenserunt ut non mediocriter gaudere videantur, hoc equidem successores suos... contestantes ut hanc nostram constitutionem quisque eorum in suo tempore sic pro possibilitate sua defendat, uteam nullatenus infringi patiatur » (Ibid., p. 345). Il est à noter que les intervenants ou garants sont désignés collectivement : « Senioribus seu supradictis principibus nostris ». La qualification de princeps était donc appliquée aussi bien à l'évêque et aux vicomtes qu’à Raimond Pons

«Une de novembre 936, l’autre de 937. Voy. la note suivante.

aimond ajoute, on le verra, au titre de duc, celui de primarchio ,

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dans quelques actes postérieurs. Ces actes ne vont pas au delà de 941. Et c’est tout. Trompés pourtant par ces quelques chartes où la qualité de duc est accolée au nom de Raimond Pons, les historiens ont admis qu’il avait obtenu de Louis d’Outremer une concession et une investiture du duché d' Aquitaine. Or, M. Lot lui-même s’est chargé de démonter qu’il n’en existe pas la moindre preuve, qu’on en est réduit à de pures suppositions L Ce qui me sépare

dont il n’existe pas d’autre exemple dans les documents de l’époque. On y rencontre seulement la qualification de trimarchio, prise parles Robertiens (Cf. Lauer, Louis d’Outremer, p. 7, note 3).

1 Voici, par ordre chronologique, la titulature de Raimond III Pons depuis 932, où nous l’avons vu se soumettre à Raoul, jusqu’à 941, où s’arrête pour lui toute qualification de dux ou princeps Aquitanorum :

il mars 933. — Plaid à Narbonne devant l’archevêque Aimeri et le comte ou marquis Pons : « Domino Pontione comité seu et marckio ». — « Sign. P. comiti et marchione » ( Histoire du Languedoc, V, n° 57, col. 160).

Vers 936. — Charte de l’évêque de Clermont, Arnaud, pour Saint- Allire, « à la prière et avec le secours du comte Raimond » (Justel, Histoire générale d' Auvergne, Paris, 1645, Preuves , p. 18).

28 août 936. — Charte de fondation de Cbanteuge ( suprà ), dans le corps de l’acte R. princeps Aquitanorum. — « Sign. S. R. ducis Aquitanorum ».

Novembre 936. — Dotation de l’abhaye de Saint-Pons de Thomières, par Raimond Pons : « Ego Pontius, gratia Dei cornes Tolosanus, primarchio et dux Aquitanorum ». — « Sign. Pontii marchionis » ( Histoire du Languedoc, V, ti° 67, col. 173-175).

i 7 janvier 937 . — Notice d'une tradition faite par Raimond Pons : « Hic est andalangus donationis vel traditionis, quem fecit Poncio cornes et marchio ». « S. Poncio cornes et marchio » (Ibid., n° 68, col. 176).

937. — Dédicace de l’Église de Thomières : « Anno secundo régnante domno Ludovico rege, ego Raimundus, qui et Pontius primarchio et dux Aquitanorum ». — « S. Raimundi excellentissimi ducis » (Ibid., n° 69, col. 176-9).

4 avril 939 (Lyon). — Diplôme de Louis d’Outremer pour l’ahbaye de Thomières : « Quidam illustris vir ac dilectus cornes seu marchio Raimundus... dirigens legatos... deprecatus est » (Ibid., n° 73, col. 183).

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