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LIVRE IV

surtout ici de cet érudit, c’est qu’à ses yeux Raimond Pons a, de sa propre autorité, mis la main sur un duché , tandis qu’aux miens il ne s’est approprié et très momentanément qu’un titre , auquel s’attachaient de l’influence et du prestige, sans qu’on puisse dire que la maison de Poitou s’en trouvait dépouillée. Celle-ci obtint presque aussitôt un appui de la Couronne en échange de la fidélité que Guillaume Tête d’Étoupe témoigna à Louis d’Outremer. Dès 938, les rapports se resserrèrent entre le monarque et le comte. Quand, au courant de cette année, Hugues le Grand entra en hostilité ouverte avec le roi, quand il forma contre lui une ligue dont fit partie le beau-frère de Guillaume, le duc des Normands, quand deux ans plus tard il poussa la trahison jusqu’à engager sa foi au roi de Germanie1, le comte de Poitiers ne cessa de rester fidèle au roi. Il se porta à son secours avec Hugues le Noir pour repousser l’invasion allemande2.

Attaqué de toute part dans la Francie, Louis IV chercha asile au sud de la Loire. Il fit appel à T Aquitaine et à la Bourgogne contre les Francs de France et leurs alliés normands ou saxons. En 941, après sa défaite en Porcien s, il poussa jusqu’à Vienne pour affermir sa souveraineté sur la marche viennoise et s’assurer la fidélité

Août 940 . — Charte d’Aymeri, archevêque de Narbonne : « Domnus Pontius, dux Aquitanorum et cornes Tolosanus ». — « Sign. domni P . ducis Aquitanorum et comitis Tolosani » {Ibid., n°74, col. 185-187).

Même date. — Charte de Rodoald, e'vêque de Béziers : « Sign. D. Pontii comitis Tolosani et ducis Aquitanorum » {Ibid., même numéro, col. 188).

5 décembre 941 . — Diplôme confirmatif de Louis d'Outremer pour Chanteuge « per consensum Ragemundi principis Aquitanorum, nec non et aliorum ipsius provinciæ procerum » {Ibid., n° 75, col. 188-9).

1 Suprà, p. 47.

3 Flodoard, ad an. 940, p. 77. Cf. Lauer, Louis d’Outremer, p. 59, note 4.

3 Flodoard, ad an. 941, p. 82.

LA CONSTITUTION DU DUCHÉ

et le concours de Charles Constantin *. Des Aquitains, nous apprend Flodoard, vinrent le rejoindre et se soumettre à lui 1 2.

Le comte de Toulouse Raimond III Pons n’aurait-il pas été du nombre? N’aurait-il pas cherché l’occasion de se faire reconnaître par le roi la dignité de duc des Aquitains, qu’il s’était attribuée cinq ans auparavant dans la charte de fondation de Chanteuge ? Cette charte c’est, en effet, le 5 décembre 941, que Louis d’Outremer la confirme, et tout me porte à croire que la confirmation a eu lieu à Vienne où le roi, qui était à Tournus le 8 novembre et à Poitiers fin décembre ou tout au début de janvier, devait se trouver à la date de la charte3. Si Raimond, en obtenant cette confirmation royale, a pu accroître son prestige et faire montre d’inlluence, le diplôme ne lui donne que la qualité de princeps AquiLanorum qui figure dans le corps de l’acte primitif, et non point le titre de dnx Aquita?iorum ajouté à la signature.

Il n’est pas douteux, au surplus, que si la qualification même de princeps AquiLanorum avait pu porter préjudice ou ombrage à Guillaume Tête d’Etoupe, Louis IV se serait abstenu de la reconnaître au comte de Toulouse,

1 Suprà, p. 392-3.

2 « Ludowicus rex a Karlo Constantino in Vienna recipitur, et Aquitani ad eum venmnt,illumque suscipiunt » (Flodoard, ad an. 941, p. 83).

3 C’est par inadvertance que le savant éditeur de Flodoard, M. Lauer (p. 83, note 2) attribue à l’acte la date du 3 novembre 941, et le place à Chanteuge. La charte porte : « Datum nouas decembris, ind. XV, anno autem VI regn. Ludovico gloriosissimo rege », et toute indication de lieu en est absente. Il n’est donc pas exact d’en conclure que Louis se trouvait à Chanteuge soit le 5 novembre, soit le 5 décembre 941 .

D’autre part, le roi aurait dû, pour s’y rendre, faire un grand détour vers le Sud, puis remonter vers le Nord pour gagner Poitiers, détour que rien ne paraît motiver et qui, avec les difficultés du voyage, est assez invraisemblable dans les limites de temps que nous connais-

dont on ne voit pas qu’il ait été jusque-là servi. Guillaume, au contraire, avait donné au roi de grandes preuves de fidélité, et le roi en attendait d’autres de lui en se rendant à Poitiers.

De fait, la balance protocolaire pencha aussitôt en faveur du comte poitevin. Guillaume n’est pas seulement qualifié cornes et marchio dans un diplôme royal qui lui est délivré à Poitiers même le 5 janvier 942 \ il prend personnellement, pendant le séjour du roi et de son aveu, le titre de cornes patatinus qui était au moins équivalent au titre de duc1 2 3. Guillaume le Pieux déjà avait été qualifié ainsi, et je crois bien plutôt qu’à une concession ou un octroi du souverain, à la reconnaissance d’un état de fait et de droit préexistant.

En même temps se consolidaient les liens qui attachaient l’Aquitaine au roi de France. Flodoard ne manque pas de dire, en faisant une allusion certaine au séjour de Louis IV à Poitiers, que les Aquitains ont été confirmés en leur obéissance au roi4, et dans l’automne de la même année, Guillaume, que Richer appelle à cette occasion dux Aquitanornm, se rencontra avec le roi et avec le duc des Bretons Alain 5 à la cour de Guillaume Longue Epée, pour contracter une alliance commune contre Hugues le Grand et Herbert de Vermandois6.

1 Gartul. de Saint-Hilaire de Poitiers , n° 19, p. 23. — Le titre de marchio devait se référer à la Gothie sur laquelle Guillaume n’avait pas abandonné encore ses droits, car l’acte concerne, entre autres, des biens du Carcassès et il a pris place dans le Cartulaire de Saint- Sernin de Toulouse (n° 289).

2 « Guillelmus gracia Dei Pictavorum cornes palacii ». Janvier 942 {Ibid., n° 20, p. 25).

3 Voy. T. 111, p. 458.

4 « Anno DCCCGXLII, Ludowicus rex, firmatis sibi Aquitanis , Laudunum revertitur » (Flodoard, p. 83).

5 « Wilelmus Aquitanorum dux, Brittannorumque Alan us. .. regem adeunt (Richer, II, 28).

6 Sur le caractère de cette re ncontre, suprà , p. 230-231.

LA CONSTITUTION DU DUCHÉ. 545

En 944 reparaît sur la scène Raimond III Pons ou plutôt peut-être son cousin germain le comte de Rouergue Raimond II. Voici dans quelles circonstances, et à quel égard. Louis d’Outremer, réconcilié pour un court temps avec Hugues le Grand, venait, à la fin de l’année précédente, de lui réitérer la concession du ducatus de la Francie et de lui subordonner la Bourgogne *, c’est-àdire, comme je l’ai montré1 2, de lui octroyer la suprématie royale sur cette dernière région. Il n’avait rien fait de pareil quant à l’Aquitaine et j’en aperçois une double raison. Dans la partie placée sous l’hégémonie du comte de Poitiers, dont il avait éprouvé maintes fois la fidélité, le roi entendait se réserver le concours direct de celui-ci, et là où la maison de Toulouse prétendait à une suzeraineté, le pouvoir royal était trop précaire pour pouvoir être concédé. Si, comme je l’ai dit probable, Raimond III Pons était en 941 parmi les Aquitains qui se soumirent au roi, à Vienne, d’autres ont pu faire défaut, tel notamment que Raimond II qui devait être alors le vrai duc de Gothie.

On s’explique ainsi qu’accompagné de la reine Gerberge, Louis IV se soit, dès le début de l’année 944, quand il se croyait tranquille du côté de Hugues le Grand, rendu en Aquitaine et soit entré en colloque avec Raimond le prince des Golhs et les autres chefs (i proceres ) des Aquitains. Flodoard n’en dit pas davantage : locutiis est le terme dont il se sert 3, et cette réserve de l’annaliste n’a pas empêché la plupart des historiens de prendre pour argent comptant les amplifications que Richer a

1 « Rex ei ducatum Franciæ delegavit cmnemque Burgundiam ipsius ditioni subjecit » (Flodoard, ad an. 943, p. 90).

2 Svprà , p. 347-348, où l’on a imprimé par erreur 953 au lieu de

3 Anno DCCCCXLIV, Ludowicus rex in Aquitaniam proficiscitur cum regin a Gerberga, et locutus cum Regimundo Gothorum principe t ceterisque proceribus Aquitanorum revertitur in Franciam » (Flodoard, p. 90).

F. — Tome IV.

546 LIVRE IV". § VI. -Il-, CHAPITRE VI.

fait subir à son texte 1 . Les uns y ont vu la preuve d’une investiture, par le roi, des fiefs (!) que les Aquitains tenaient de lui, et notamment du duché d’Aquitaine2 * * * * * 8, à Raimond Pons; d’autres, et non des moindres, ont pris si bien au pied de la lettre la rhétorique de Richer qu’ils ont prêté à l’autorité royale le dessein ou 1 ''affectation « de reprendre ou de retirer à elle radministration des provinces, puis de la donner en toute liberté à ceux qui s’en trouvaient les détenteurs » *.

En réalité Richer a brodé, à l’aide de ses souvenirs classiques, toute une phraséologie sur le texte de Flodoard.

Une fois Raimond Pons descendu dans la tombe (950- 951), il y a unanimité pour reconnaître que le « duché d’Aquitaine » cesse d’appartenir à la maison de Toulouse et revient à la maison de Poitou de manière à lui rester

1 Richer commence par une erreur sur la concession faite par le roi

à Hugues le Grand; il l’étend dès 944 à la Gaule entière, alors que

Flodoard ne parle que de la Francie et de la Bourgogne : «• eum rex omnium Galliarum ducem constituit ». Puis il continue : « Quo duce,

rex equitatum parans, cum Gerberga regina in Aquitaniam proficiscitur, ac urbem Nivernicam deveniens, Gothorum ducem Rage-

mundum Aquitanorumque præcipuos illic obvios excepit.

« Apud quos de provinciarum cura pertractans, ut illorum omnia sui juris videretur, ab eis provincias recepit. Nec distulit earum administrationem eis credere. Commisit itaque ac suo dono illos principari constituit, regia hilaritate hilares redire permittens » (Richer, II, p. 39).

* « A Nevers, il reçut l’hommage du duc d’Aquitaine Raimond, et d’autres seigneurs du Midi auxquels il conféra l'investiture de leurs fiefs >* (Lauer, op. cit., p. 109). Cf. Richard, op. cit., p. 85-86. M. Lot (p. 55 et suiv.) n’a admis que la possibilité d’un hommage par Raimond Pons, en 944, et montré lui-même tout ce que cette hypothèse avait de fragile.

8 Luchaire, Histoire des institutions sous les premiers Capétiens , II, p. 3 (Paris, 1883).

F. A CONSTITUTION DU DUC1IÉ

bientôt définitivement. Comment? pourquoi? à quel instant précis ? Nul n’est en mesure de le dire avec certitude, ce qui n’a rien d’étonnant si, comme je le pense, il n’y avait jamais eu ni perte d’un duché par l’une des maisons ni acquisition par l’autre.

On a allégué, en général, qu’une concession royale avait dû être faite à Guillaume Tête cl’Étoupe après la mort de Raimond Pons. Mais M. Lot a fort bien prouvé que d’une telle concession, il n’existait pas le moindre vestige, et il en est venu à l’idée que « le plus probable » était une vacance du duché « pendant quelques années » 1 2 . Hugues le Grand, puis Hugues Capet auraient pu ainsi se le faire concéder par le jeune roi Lothaire. Mais l’opposition victorieuse de Guillaume Tête d’Étoupe aux actes du roi empêcha que ces actes préjudiciassent aux droits de Guillaume Fierabras le jour où celui-ci revendiqua le titre de duc d’Aquitaine.

L’ensemble des faits et leur déroulement logique se présentent pour moi sous une autre figure. Observons-les.

Depuis l’ assassinat de son beau-frère Guillaume Longue Épée (déc. 942), et pendant près de dix ans, le comte de Poitiers paraît s’être tenu à l’écart des luttes désastreuses au milieu desquelles Louis cl’Outremer s’est débattu. Ce n’est qu’en 951 qu’il est fait de nouveau mention par Flodoard de ses rapports avec le roi. Louis IV s’était, au début de cette année, mis en route pour l’Aquitaine et avant qu’il pénétrât dans le pays, le comte de Vienne Charles Constantin , et l’évêque de Clermont Étienne s’étaient rendus auprès de lui. Guillaume Tête d’Etoupe alla de même à sa rencontre obviant ei fuit 2 . Cette rencontre et sa coïncidence approximative avec la mort de Raimond III Pons, voilà le seul fondement sur lequel a été appuyée la prétendue translation du duché d'Aquitaine

1 Fidèles ou Vassaux , p. 60.

2 Flodoard, ad an. 951, p. 129.

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