CHAPITRE II
qui ne sait qu’à cette époque, c’était la conséquence fatalede tout passage d’un corps de troupe, ami ou ennemi, et qu’en outre toute mutation de pouvoir emportait une sorte de jus spolii? — D’hommage, il n’en est pas davantagequestion. Flodoard, l’unique source authentique et sûre* ne relate que la soumission des grands (proceres) 1 de la Flandre, et ce n’est que par une de ses paraphrases coutumières et sans valeur que Richer, qui suit pas à pas le récit de Flodoard, transforme cette soumission en un serment prêté par Arnoul lui-même avec ses chevaliers, après que Lothaire lui eut généreusement octroyé l’héritage paternel2.
11 n’en va pas mieux du prétendu abandon, — qui n’aurait pu être que très temporaire, — de l’Ostreventet de l'Artois, auquel l’héritier légitime ou son tuteur se seraient résignés. Les termes d ’invadere, d’ occupatio des chroniques3 s’entendent d’une incursion armée4, et l’on ne peut faire le moindre état du récit manifestement faux de Dudon, suivant lequel Richard de Normandie (alors en guerre avec Lothaire!) aurait fait restituer au jeune Arnoul son comté, confisqué par le roi pour refus de service8. Tout en rejetant ce récit, des érudits ont cher-
Chronicon Sigeberti, ad an. 964 (in fine) : « Arnulpho sene Flandrensium comité mortuo, Lotharius rex Francorum graviter Flandriasinfestât et vastat ».
1 il les oppose nettement au princeps. Voy. le texte, infrà, p. 62, note 1.
2 « Arnuifus Morinorum princeps bac viia decessit. Cujus terrain Lotharius rex ingressus, filio defuncti liberal iter reddit eumque cum militibus jure sacramentorum sibi annectit » (Richer, lit, 24).
3 Ann. Binon. Minores, ad an. 966 (SS. V, p. 49) : « Lotharius rex Atrebatum, Duacum, abbatiam S. Amandi et omnem terram usqueLis invadit ». — Gesta episc. Camerac., I, c. 400 (SS. Vit, 442), récit daté faussement de l’épiscopat de Tetdon (967-976), « !.. irruens... cum omni occupatione invasit ».
* M. Lot lui-même reconnaît que les chroniques flamandes nedisen rien d’une prétention de Lothaire à être l’héritier d’Arnoul Ier {Derniers Carolingiens, p. 46).
5 Dudon, éd. Lair, p. 294.
LA PREMIÈRE MAISON DE FLANDRE AUX IXe ET Xe SIÈCLES. 61
ché, dans une restitution ultérieure, la preuve indirecte de l’abandon à Lothaire d’Arras, de Douai et de Saint- Amand, sans qu’ils aient pu se mettre d’accord sur l’époque et les circonstances de cette prétendue restitution. Selon les uns, elle aurait été presque immédiate, mais demeure purement conjecturale’; selon d’autres1 2, elle aurait été faite par Hugues Capet au profit du fils d’Arnoul II, ce que permettrait de supposer une lettre de Gerbert (qui me semble précisément exclure cette hypothèse) 3 .
A mes yeux, toute conjecture devient inutile, quand on s’en tient au témoignage certain de Flodoard, dans ses deux relations de 962 et de 965, en entendant la première d’une sauvegarde royale et en remarquant que la seconde est totalement muette sur un abandon quelconque. C’est en vertu de la sauvegarde que le protecteur a pris possession pour son protégé (comme celui-ci l’aurait fait lui-même, s'il avait été en âge) du pouvoir comtal, en opérant l’entrée solennelle, inlroitus , ingressus , usitée en pareil cas, en occupant des places fortes et en recevant le serment de fidélité des chefs subalternes. Dans cette tâche, il fut secondé par l'évêque de Laon, Roricon, son oncle naturel et son plus sage
conseiller, qui, en sa qualité de carolingien, put user de
1 C’est l’opinion de M. Vanderkindere, t. I, p. 84.
2 Lot, op. cit., p. 219, note.
3 11 s’agit de la lettre à Adalberon, dont je parlerai plus loin et qui, si elle concerne réellement Baudoin IV, ne le dit avoir été investi que des possessions de son père Arnoul. — M. Lot se fonde en . outre sur la circonstance que des diplômes de Lothaire sont datés, l’un d’Arras (5 mai 967, en réalité 966), l’autre de Douai (976, plus exactement 975). Mais le seul fait que le roi ait séjourné ou passé soit à Saint- Vaast d’Arras, soit au château de Douai, est une preuve bien fragile qu’il fût maître alors de l'Artois et de l’Ostrevent. M. Vanderkindere a j ustement allégué en sens contraire des actes de disposition d’Arnoul II portant à la même époque sur ces régions.