LIVRE IV
de la maison de Toulouse à la maison de Poitou. Ce n’est qu’une coïncidence pure et sans portée. Le but du voyage du roi était étranger à la mort de Raimond. Louis d’Outremer venait, comme en 944, de se réconcilier avec Hugues le Grand, et se sentant les mains libres de ce côté, il voulut s’assurer de la fidélité des chefs régionaux. Charles Constantin et l’évêque Étienne lui font hommage, sui efficiuntur , dit Flodoard 1 ; mais il ne dit rien de pareil de Guillaume 2, et Richer pas davantage. D’après Richer, le « prince des Aquitains » se contenta même d’envoyer des députés qui prêtèrent en son nom un serment de fidélité 3. Nulle allusion, de près ou de loin, à une investiture du duché d’Aquitaine.
Il ne saurait davantage être question d’une vacance du duché d’Aquitaine, à laquelle la concession faite à Hugues le Grand en 954 et renouvelée à Hugues Capet aurait tant bien que mal et temporairement mis fin. La titulature ne justifie pas cette opinion, et M. Lot lui-même ne l’invoque que comme indice des prétentions robertiennes 4. Nous allons voir de plus la différence profonde qui sépare l’octroi fait aux deux Hugues et les prérogatives dont se prévalait de longue date la maison de Poitou.
La mort prématurée, en pleine vigueur d’âge, de Louis d’Outremer (10 sept. 954) mettait son fils Lothaire, à peine âgé de treize ans, à la merci des grands. Si des Aquitains prirent part à son élection et à son sacre (12 nov. 954), le fait indéniable n’en est pas moins qu’il dut à
1 « Ivarlus Constantinus, Viennæ princeps et Stephanus Arvernorum præsul ad eum venientes sui efficiuntur. Idem vero episcopus opimis eum honorât muneribus » (Flodoard, p. 129).
2 « Willelmus quoque Pictavensis obviam ei fuit » ( Ibid.)-
3 « Neenon et a Wilelmo, Aquitanorum principe , legati industrii alTuere, pro suo principe ex fidc habenda sacramento daturi » (Richer, II, 98).
4 Fidèles ou Vassaux, p. 66.
LA CONSTITUTION DU DUCHE
Hugues le Grand sa couronne. Ce prince alors, pour s’assurer le gouvernement du royaume tout entier, pour devenir un véritable vice-roi, se fit aussitôt non seulement renouveler la concession antérieure du ducatus l'rancorutn 1 et de la suzeraineté sur la Bourgogne, mais concéder en surplus l’Aquitaine 2.
Hugues le Grand n’entenclait pas se contenter d’un titre platonique. Son ambition était de se soumettre étroitement Guillaume Tête d’Étoupe, qui avait su maintenir à peu près complète son indépendance, tout en témoignant de son dévouement à la Couronne. Le duc des Francs organisa donc une expédition contre le Poitou, dans laquelle il emmènerait le jeune roi. Dès le mois de juin 95b, l’armée est prête et se met en marche pour Poitiers. Guillaume ne l’attend pas; il se hâte d’aller recruter des troupes en Auvergne. Richer, qui nous l’apprend, s’empresse d’ajouter que l’Auvergne faisait partie de l’Aquitaine3, montrant bien ainsi que c’était à titre de duc d’Aquitaine que l’ost était levé par le comte de Poitiers.
Je ne doute pas, en effet, que l’ancien comté d’Auvergne dont Ebles avait hérité cl’Acfred ne se fût, pour Guillaume Tête d’Etoupe, réduit à une suzeraineté. Ainsi que je l’ai dit plus haut, les vicomtes Robert Ier et Robert II ont dû ériger leur vicomté en comté. Nous avons une charte de 957 oû Gui, fils de Robert II et neveu de
1 « Hlotharius, jam juvenis... unctus est in regem Remis et Hugo Magnus factus est dux Francorum » (Historia Franc. Senon., Migne, 163, col. 838).
2 « Lotharius... rex consecratur... favente Hugone principe ac Brunone arcbiepiscopo, ceterisque præsulibus ae proceribus Franciæ, Burgundiæ atque Aquitaniæ. Burgunclia quoque et Aquitania Hugoni dantur ab ipso » (Flodoard, ad an. 954, p. 139). — Richer appelle les proceres : « Principes diversarum gentium » (III, 2).
8 « Wilelmus vero Arverniæ fines perlustrans, quæ est Aquitaniæ pars, ab oppidis milites educebat, ad pugnam exercitum colligens » (Richer, III, 4). Voy. sur l’expédition, Flodoard, ad an. 955, p. 141.
i’évêque Étienne, prend le titre de princeps Arvertiorum 1 et, dans le cartnlaire imprimé de Sauxillanges il figure, à diverses reprises, avec la qualité de comte , sous le règne de Lothaire 2. Même la suzeraineté de la maison de Poitou était devenue précaire; les seigneurs du pays cherchaient à s’y soustraire. Ils se rallièrent pourtant à Guillaume pour résister à l’invasion de Hugues le Grand. Une charte de Cluny, datée de juin 955, mentionne qu’à cette date les seigneurs d’Auvergne se sont soumis à lui3.
Hugues le Grand tenta en vain de s’emparer de Poitiers. Après un siège de deux mois (août et septembre), il dut lever le camp. Dans sa retraite, il se heurta à l’armée de Guillaume. Une bataille acharnée s’engagea d’où le duc des Francs sortit vainqueur, mais avec une armée trop épuisée pour tirer parti de sa victoire. Son entreprise avait
I Août 957. — Brequigny, I, p. 427.
% Cartul. de Sauxillanges, n° 93, p. 106 : « Sign. domni Widoni comitis ’»; n° 182, p. 163; n° 340, p. 263; n° 358, p. 278 : « S. Widoni comitis, defensore nostri >>. — Dans charte n° 367, p. 284 : « Sign. Widoni vicecomitis ». Les Roberts, qualifiés comités , sont du xie siècle.
3 « Hec carta, jubente domno Stephano lecta est in curie Eniziaco (Ennezat), ante domnum Willelmum comitem, in presentia domni Stephani, Arvernorum episcopi (Étienne II, évêque de Clermont, frère du vicomte Robert Ier), die Mo quando senior es Avernici cum comité supra nominato convenerunt eique se commendaverunt » ( Chartes de Cluny, n° 825, p. 780).
Nous n’avons plus l’original de cette charte, mais seulement sa transcription dans le Cartulaire de Cluny (xie siècle). Cette transcription, avant le passage que je viens de citer, donne la date suivante, acceptée à tort par l’éditeur M. Bruel : « Mense junio, anno incarnationis Dominice DCCCCLII, indictione III, regni autem Hlotharii regis anno I, qui de eadem donacione preceptum jussit fieri et sigillo suo insigniri ».
II y a là une double erreur certaine : 1° La première année de Lothaire n’a commencé que le 10 septembre 954, car, ainsi que M. Lot l’a prouvé ( Carolingiens , p. 318), Lothaire n’a pas été associé au trône du vivant de Louis IV.
LA CONSTITUTION DU DUCHÉ
échoué. Il regagna la Francie avec le roi, et six mois après il mourait (8 avr. 956)1.
Hugues Capet n’abandonna pas de suite les visées de son père. On le voit, en novembre 958, à une assemblée tenue sur les confins de l’Aquitaine, à Marsy, dans le Nivernais, concerter avec le roi une nouvelle offensive contre Guillaume Tête d’Étoupe2. Elle n’a pas dû avoir de suite, puisque les relations de Hugues avec le roi ne tardèrent pas à se rompre. Deux ans plus tard (960), quand Hugues Capet se fut réconcilié avec Lothaire, il obtint du souverain le renouvellement de la concession, faite en 954 à Hugues le Grand, des duchés d’Aquitaine et de Bourgogne, et l’octroi, en plus, du comté même de Poitou, c’est-à-dire le droit de déposséder Guillaume de son domaine patrimonial3.
Le roi fit échec à ses propres concessions. Pour que
2° Le chiffre de l’indiction en 952 est 10 et non pas 3.
On s’explique l’erreur, qui se rectifie par suite d’elle-même. Le copiste a lu II au lieu de U (forme onciale de V) et il a passé le chiffre X après le mot indiction. L’indiction en 955 était en effet XIII.
1 II est assez remarquable que les Annales Floriacenses , en relatant cette mort, appellent Hugues le Grand prince des Francs, des Bourguignons, des Bretons et des Normands, et point des Aquitains : « Secuta est statim mors Hugonis Magni principis Francorum, Burgundionuin, Brittonum atque Normannorum » (Migne, 139, col. 584).
2 C’est ainsi que je comprends l’expression contra Guillelmum dans le texte des Annales de Nevers qui relatent cette assemblée : « In ipso anno venit rex et mater sua et Ugo, filius Ugonis, et mater sua, apud Marziacum vicum juxta Nevernis ad placitum contra Guillelmum, comitem Aquitaniæ, post missa sancti Martini » (SS. XIII, 88).
* « Hugonem rex ducem constituit, addito illi pago Pictavensi ad terram quam pater ipsius tenuerat , concessa Othoni Burgundia » (Flodoard, ad an. 960, p. 149).
On ne saurait voir là, avecM. Lot (p. 64), un « augment de fief » au duché des Francs. Il y a une répartition des trois duchés, Francie, Aquitaine et Bourgogne. Le dernier est concédé à Eudes, les deux autres à Hugues, qui est nommé duc sans autre désignation, à la place de son père, et qui, en surplus de la concession paternelle, reçoit le comté de Poitou.
l’année suivante, les Aquitains soient allés au-devant de Lothaire qui s’était rendu en Bourgogne % il faut qu’ils aient cherché auprès de lui un appui contre Hugues Capet, et cet appui, il a dû le leur accorder, puisqu’il délivrait en 963 un diplôme à Adèle, femme de Guillaume Tête d’Étoupe, sur la prière de ce dernier1 2. De nouvelles hostilités, en effet, avaient éclaté entre Lothaire et Hugues Capet, et, à partir de ce moment, il apparaît clairement que Hugues Capet a fini par se désister de ses prétentions sur l’Aquitaine 3. Au lieu de combattre le comte de Poitiers pour l’évincer, il se rapproche de lui et il cherchera à se faire un allié de Guillaume Fierabras dans son dessein d’usurper la couronne. Vers 970, il épousera sa sœur Adélaïde 4.
En résumé, la maison de Poitou n’a été dépossédée à aucun moment de ses droits traditionnels d’hégémonie ou de suzeraineté sur l’Aquitaine, et ces droits, au contraire, ne pouvaient que se fixer et s’étendre par l’issue victorieuse de sa lutte contre les Robertiens.
Ce que Hugues le Grand avait poursuivi, et, après lui, Hugues Capet, c’était en somme la reviviscence, sous forme de duché, de l’ancien royaume d’ Aquitaine , que le titre de rex Francûrum et Aquitanorum continuait à rappeler, et qui théoriquement n’avait jamais cessé d’exister s.
Il en allait différemment dans le duché de Bourgogne', qui s’était autrement constitué. Là ce n’était qu’une suze-
1 « Lotharius rex cum matre Gerberga regina el quibusdam Francité proceribus Burgundiam petiit; quo quidam ex Aquitania præsules ac primates ad eum veniunt » (Flodoard, ad an. 961, p. 150).
s 14 octobre 963: — Diplômes de Lothaire , n° xx, p. 41.
8 M. Lot le reconnaît (p. 64); il croit seulement qu’à défaut d’autorité effective, Hugues Capet a. revendiqué du moins une sorte de prééminence sur la maison de Poitou, ce qui serait admissible, mais n’est point prouvé. Voy. plus loin.
4 Voy. T. III, p. 134, note.
8 Suprà, p. 495.
LA CONSTITUTION DU DUCHE
raineté qui était en cause et l’accord par suite a pu se faire entre Hugues le Noir ou Gilbert et Hugues le Grand sans sérieuse difficulté1. Entre Guillaume Tète d’Étoupe et les Robertiens, raccommodement ne fut possible que quand Hugues Capet eut renoncé aux prétentions qu’il avait héritées de Hugues le Grand, et si, comme l’induit M. Lot, il avait réclamé à ce moment une sorte de suprématie, la situation en Aquitaine serait devenue analogue à ce qu’elle avait été en Bourgogne. Par l’avènement au trône de Hugues Capet, la suprématie déléguée se serait confondue avec la suprématie royale.
A y regarder de près, les convoitises des Robertiens sur l’Aquitaine tournèrent au profit de la maison de Poitou. La domination qu’ils avaient poursuivie pour leur compte influa avantageusement sur la nature du principat à la tête duquel Guillaume Tête d’Étoupe fut placé.
On pourrait même penser que la renaissance du duché primitif auquel le royaume d’Aquitaine avait succédé fut le but secret de l’ambition des Robertiens. N’est-il pas frappant que Lothaire, comme s’il voulait porter un coup droit à une telle ambition, en même temps qu’à la puissance croissante de Guillaume Fierabras, allié avec Hugues Capet, tenta de ressaisir l’autorité royale sur T Aquitaine? qu’il ait voulu restaurer l’ancien royaume aquitain au profit de son fils Louis Y, comme Charles le Chauve l’avait fait cent ans auparavant au profit de Louis le Bègue? Dès 979, alors que Louis n’avait que treize ans, il l’associe au trône en le faisant couronner à Compiègne (8 juin), et peu de temps après, il prétend en faire un roi d’Aquitaine.
1 Suprà, p. 347-348.
Le projet était habile. Il paraît avoir été combiné avec la maison d’Anjou qui cherchait à s’agrandir en Aquitaine1, et il devait être réalisé par une manœuvre d’enveloppement dirigée à la fois contre Hugues et contre Guillaume Fierabras, le mariage de Louis avec la sœur de Geoffroi Grisegonelle et de Gui, évêque du Puy, Adélaïde, veuve du comte de Gévaudan, Étienne 2. Tout marcha d’abord à souhait. Une brillante chevauchée royale fut organisée, on emporta les insignes royaux pour un nouveau couronnement ; les deux rois furent reçus à Brioude en grande pompe ; le mariage fut célébré; et les évêques d’Auvergne couronnèrent les deux époux à titre de roi et de reine d’Aquitaine3.
Malheureusement, le plan péchait par la base. Le mariage était contre nature. On unissait un jouvenceau de quatorze ou quinze ans à une femme d’une maturité avancée, veuve depuis vingt ans (961), mère de fils beaucoup plus âgés que son nouvel époux. Une séparation presque immédiate s’ensuivit, et elle fît tomber le jeune roi dans une existence dissolue qui lui fît perdre toute autorité sur les chefs du pays4 et d’où son père dut venir le tirer pour le ramener en France (982).
1 Voy. T. III, p. 538-9.
* « Possibile fleri, totam Aquitaniam simulaue et Gothiam suo imperio asstringi posse, postquam ex jure ductæ uxoris oppida munitissima ad suum jus retorqueret. Magnum etiam quiddam in hac re, et utile comparari, si pâtre hinc posito, et illinc fîlio, dux ceterique hostes in medio conclusi perpetuo urgeantur » (Richer, III, 92).
3 « Collectis regni principibus, equitatus regius disponitur, insignia regia invehuntur... Ludovicus rex eam sibi uxorem copulavit, atque secum coronatam per episcopos in regnum promovit » (Richer, ibid ., 93-94). M. Lot ( Derniers Carolingiens, p. 127, note 2) met en doute le couronnement de Louis en qualité de roi d’Aquitaine, en proposant de placer « coronatam per episcopos » entre deux virgules. Logiquement alors « secum » devrait être rejeté après « episcopos », et cette interprétation ne s’accorde pas avec la rubrique : « Promotio Ludovici in regnum Aquitatiise ejusque uxoratio ».
* « Non tamen regium nomen sic in eis valuit ut ullatenus regnandi
LA CONSTITUTION OU DUCHÉ
Le royaume d’Aquitaine avait vécu. Il avait eu pour seuls résultats, en resserrant les liens entre Guillaume Fierabras et Hugues Capet, de rendre définitif le désistement des Robertiens au duché qui leur avait été concédé, et, en renouant la chaîne de la tradition avec le royaume issu du duché primitif d’Aquitaine, de faire interpréter les concessions royales comme la restauration d’un duché indépendant désormais acquis à la maison de Poitou.
Celle-ci n’eut plus seulement une hégémonie plus ou moins nominale sur une région mal définie, mais un principat véritable plongeant ses racines dans un passé lointain et finalement reconnu par la royauté capétienne sous la suprématie de laquelle il se trouva constitué.
Il semble presque qu’on puisse marquer ou tout au moins symboliser les étapes de la transformation progressive qui s’est opérée en mettant en regard le curieux titre de « totins Aquitaniæ ducatus comes » que prend Guillaume Tête d’Etoupe en 959 *, et celui de « Dux lotius monarchiæ Aquilanorum » dont se qualifie, vers 984 % son successeur Guillaume Fierabras3.
M. Lot a cru voir dans la titulature de ces deux
dominationem in principibus exercere valerent. » (Richer, III, 94).
1 Cartul. de Saint-Maixent, n° 20, p. 32 (juillet 959).
* La date de 975 que donne Besly à cette charte, qu’il a tirée (p. 290) du Cartul. de Bourgueil , est arbitraire. L’acte doit être de la fin du règne de Lothaire. La charte est signée par la comtesse Emma, or de 975 à 984 ou 85 les époux vivaient séparés. Il est probable qu’il faut lire, au lieu de « anno 40 régnante rege Lothario » (erreur évidente), « anno 30 », et dater l’acte de 984.
Au point de vue de la valeur relative des titres de comte et de duc, il faut retenir la formule entière : « [n dignitate comitum positus ego Guillelmus dux totius monarchiæ Aquitanorum ».
* Guillaume IV Fierabras prend le titre de « Guillelmus Aquitanorum omnium princeps » dans une charte de Bourgueil de septembre 989 (Besly, p. 273-274).