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CHAPITRE VII

LA PUISSANCE DU DUCHÉ ET SES RAPPORTS AVEC LA COURONNE DEPUIS GUILLAUME V LE GRAND JUSQU’A GUILLAUME X LE TOULOUSAIN.

La transformation qui vient d’être décrite se trouvait accomplie et acquise quand Guillaume Fierabras mourut, ■et ce fut là ce qui permit à son fils de mériter ce titre de « grand » que des historiens se sont étonnés de n’avoir pas été réservé à Guillaume VIII ou, sous son autre nom, Gui-GeofFroi (1058-1086). Ce dernier a pu accroître et renforcer le pouvoir à l’intérieur, l’étendre au dehors, mais la figure de son père n’en domine pas moins l’histoire du duché, parce qu’il fut, en réalité, le premier duc véritable de l’Aquitaine, parce qu’il n’avait de moins de l’ancienne royauté que le titre de roi, et que, par ses qualités personnelles et l’esprit de suite de sa politique, il imprima au principat aquitain le mouvement ascensionnel dont le gouvernement de ses fils marquera l’apogée.

De tous les Etats princiers que nous avons passés en revue, comme gravitant, en dehors de la Francie, dans l’orbite de la Couronne, il n’en est aucun qui, par la continuité de sa filiation historique, la consistance qu’il a acquise dès la fin du xe siècle, par sa situation géographique enfin, présente une physionomie plus nette et plus accentuée, en face de la royauté, que l’Etat aquitain. Il n’en est donc pas où se puisse mieux éprouver la doctrine qui prétend rattacher, dès avant le xne siècle, à titre de grands fiefs , les principats de la Gaule au regnum Fran- F. — Tome IV. 3G

comm. Nous y pouvons trouver une pierre de touche d’autant plus précieuse et plus sûre que ses ducs ont été au premier plan de l’histoire durant le xi° siècle, et que l'Aquitaine nous offre une riche mine documentaire h

Cette mine, nos modernes érudits l’ont, je n’en doute pas, explorée avec le plus grand soin pour y chercher des preuves à l’appui de la théorie des grands fiefs , et leur effort n’a abouti qu’à un procès-verbal de carence pour tous les ducs qui se sont succédé de Guillaume le Grand à Guillaume le Toulousain. Il a fallu se rejeter sur un texte ambigu et sur les hommages liges des princes anglais, le tout en plein xn° siècle. Les hommages anglais sont devenus en réalité le grand argument pour suppléera l’absence totale de preuves, durant les siècles antérieurs. Si les Plantagenets, a-t-on dit, puissants, comme ils Tétaient,, ont consenti à se soumettre à un hommage aussi humiliant que l’hommage lige, tel qu’il est décrit pour eux, c’est que cet hommage était « traditionnel ». A supposer, en effet, que les ducs précédents n’eussent dû qu’une simple fidélité, jamais les princes anglais ne seraient allés au delà1 2.

L’argument se retourne de lui-même. Les ducs de la maison de Poitou n’étaient-ils pas proportionnellement tout aussi puissants par rapport au roi de France, et pourquoi alors se seraient-ils résignés à un hommage lige? Et qu'ils ne s’y sont pas résignés, c’est précisément ce que démontre le mutisme complet des textes.

Il m’est donc bien permis de dire qu’en reculant ainsi jusqu’à une tradition hypothétique, on ne fait que sauter dans le vide. Je rappellerai, au surplus, à quel intérêt

1 Dans la seule collection Fonteneau, j’ai compté 727 chartes allant de l’avènement de Guillaume V à la fin du xie siècle.

* Lot, Fidèles ou Vassaux, p. 84 : « Les Anglais retardent autant qu’ils le peuvent l’hommago pour l’Aquitaine, mais quand ils sont obligés de le prêter, ils font hommage lige. Celui-ci est donc traditionnel. Autrement les Plantagenets chicaneraient de toutes leurs forces pour ne donner qu’un simple et dérisoire serment de fidélité ».

majeur les Plantagenets ont obéi, en conformité avec les institutions du xne siècle1.

Alors que les historiens admettent, sans preuve documentaire, l’existence aux x° et xi° siècles d’une vassalité féodale du duché, l’évidence des faits les oblige de constater, à la même époque, une toute-puissance presque absolue du duc % si grande que M. Luchaire est allé jusqu’à dire : « C'est le duc d’ Aquitaine qui est le vrairoi de France » 3.

1 Nous avons affaire, du reste, à de simples affirmations que pas la moindre preuve d'hommage ne vient étayer. Voy. ces affirmations à la note suivante.

2 M. Richard ( Histoire des comtes de Poitiers , I, p. 201) parle

vaguement « des obligations qui incombaient à Guillaume V envers le roi de France » et il ne peut alléguer que des « actes de déférence publique ». — « Guillaume V fut un des princes les plus brillants de son temps. Il gouvernait le tiers du royaume, et, au nom près, jouissait de toutes les prérogatives royales Ce prince très puissant,

n’en fut pas moins le vassal du faible roi Robert auquel il avait dû en sa jeunesse d’échapper aux attaques d’Audibert de Périgord » (Lot, Fidèles ou Vassaux , p. 71).

D’après M. Pfister : « C’était un personnage bien puissant que le duc d’Aquitaine puisqu’il était seigneur ou suzerain des diocèses de Poitiers, Saintes, Angoulême, Limoges, Périgueux, d’une partie de celui de Bourges, des diocèses de Clermont, de Mende et du Puv. Son autorité égalait presque celle du roi... Guillaume était un vassal très redoutable; mais ce n’était qu’un vassal ». — « Guillaume souffrit très certainement de la suzeraineté que Robert exerçait sur ses États; mais il ne secoua pas le joug , parce qu’il sentit que l’appui du roi lui était nécessaire ».

« Les intérêts du suzerain et du vassal, l'un voulant maintenir son autorité, l’autre cherchant à être maître absolu chez lui, étaient trop divers pour qu’il n’y eût pas beaucoup de froissements » (Pfister, liobert le Pieux, p. 282, 284, 287).

« Les Guilhelm ou Guillaume, dit M. Luchaire, rois de la France centrale , furent des souverains de grande apparence ». — « L'indépendance de Guillaume V à l’égard de la royauté capétienne est absolue. Il se sentait l’ égal du roi de France. Le roi et le f eudataire se trouvèrent en conflit » (Luchaire, Histoire de Lavisse, II2, p. 70, 71) (Cf. Instit. des premiers Capétiens, II, p. 212 où Guillaume est appelé vassal).

3 Luchaire, Histoire de Lavisse, II2, p. 73.

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