‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 227 sur 244 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Exagération certaine, provoquée par une antinomie apparente entre la vassalité et l’indépendance, qui se dissipe quand on distingue la suprématie du rex Francorum de la suzeraineté du seigneur féodal.

Souveraineté ducale et suprématie royale marchent en réalité de pair. Ce sont les deux faces sous lesquelles nous avons à envisager le gouvernement de Guillaume le Grand et de ses descendants.

Les caractères distinctifs et marquants du grand principat, tels qu'ils se sont présentés jusqu’ici à nos yeux dans l’exploration méthodique de la Grande France, se manifestent dans tout leur éclat durant les trente-cinq années où Guillaume V fut à la tête de l’Aquitaine.

Parmi ces caractères, il en est deux qui prévalent : le principat est une image réduite de la royauté gallo-franque; il est une émanation directe du nationalisme régional. Par le premier de ces caractères, il se rattache à la tradition de Charlemagne et il a la pairie pour aboutissant logique. Par le second, il procède des sentiments ethniques ou particularistes qui plongent leurs racines au lointain passé de la région, et il représente ou incorpore à la fois la sauvegarde de l’autonomie politique et le maintien d’une hiérarchie territoriale.

Guillaume le Grand a tout le prestige d’un roi, et il en a 1 autorité. Tel nous le dépeint Adémar dans le portrait célèbre qu’il a tracé de lui1. Le chroniqueur nous le

1 « Dux vero Aquitanorum, cornes Pictavinus, Willelmus gloriosissimus et potentissimus, extitit cunctis amabilis, etc. Cui a juventute consuetudo fuit, ut semper omni anno ad limina Apostolorum llomam propeiaret, et eo quo Ftomam non properabat ad Sanction Jacobum Galliciæ recompensaret iter devotum. Et quocumque iter ageret, vel convention publicum exerceret, potius rex quam esse dux putabatur, honestate et claritudine qua affluebat honoris.

» Non solum vero omnem Aquitaniam suo subjecit imperjo, ut nemo contra eum levare manurn auderet, verum etiam regem Francorum sibi habuit complacitum.

» Immo Hispamæ regem Adefonsum, regemque Navarræ Santium,

montre traitant d’égal à égal

avec les souverains étrangers, et honoré par le pape comme un auguste. Pour le roi de France, il est un « pair » ou un « allié » ( compla citas ) h II se donne à soi-même le titre de dominas patriæ 2; on le qualifie monarchus totius Aquitaniæ* . Par là n’apparaît pas seulement l’étendue, mais la consistance territoriale que prend son pouvoir. Le duché n’est pas encore un État territorial proprement dit. L’autorité du duc porte essentiellement soit sur des domaines, soit sur des seigneuries, soit sur des groupes d’habitants. Mais un État régional se fait jour, comme le prouve le titre de / lux Aquitanicæ regionis

necnon et regem Danamarchorum et Anglorum nomine Canotum, ita sibi summo favore clevinxerat, ut singulis annis legationes eorum. exciperet.... Gum imperalore Hainrico ita amiciçiis copulatus est,

ut muneribus alterutrum se honorarent Romani pontifîces eum

venientem Romam sic reverenter excipiebant, acsi esset eorum augustus » (Adémar, III, 41, p. 163-164).

1 « Complacitus » est synonyme à'amicus qui a lui-même le sens d’allié. Cf. le texte C d’ Adémar, p. 163, note z.

2 « Ego Wilelmus, dux Aquitanorum... mihi, qui dominus patriæ... Dei gratia existo » (3 août 1016) ( Chartes de Saint-Hilaire de Poitiers, n° 61, p. 79).

3 « Cornes Williermus, totius tune temporis Aquitaniæ monarchus... cogitare cœpit... Sign. Williermi comitis » (10 mars 1010) ( Chartes de Saint-Maixent , n° 64, p. 91).

4 « Divina ordinante clementia, Willelmus ego Aquitanice dux regionis » (vers 1025) ( Chartes de Saint-Hilaire, n° 77, p. 85). Cf. Charte de donation de Guillaume le Grand en faveur du Chapitre cathédral Saint-Pierre de Poitiers : « W. cornes Pictavensium et dux Aequitaniæ » (1025) (Orig. Arch. de la Vienne, Chap. Cath., n° 1. — Copie Fonteneau, II, p. il).

Il ne me paraît pas aussi certain qu’à M. Elie Berger (La formule « rex Francorum et dux Aquitanorum », Bibl. École des chartes, XLV, 1884, p. 306), que la formule des actes de Louis VII, après son mariage avec Alienor, doive toujours se résoudre en « dux Aquitanorum » et jamais en « dux Aquitam'a? ». Pourquoi donc? puisque Louis VII a fait frapper des monnaies portant au revers :DVX-AQVI- TANI-E (Engel et Serrure, II, p. 367).

tP

jj,

* mj

MMm

j ’mr

Si nous n’avons pas, je crois, d’exemple que Guillaume le Grand ait, avant son fils Gui-Geoffroi, fait figurer le titre de dux Aquitanie 1 sur des monnaies, et témoigné par là d’un lien de continuité entre le duché et l’ancien royaume d’Aquitaine, il n’y aurait rien d’invraisemblable pourtant à ce qu’il eût fait frapper des monnaies à ce type 2.

Les rites de son intronisation ne nous sont pas exactement connus, puisque le cérémonial dont M. Luchaire, comme M. Pfister, a relevé la splendeur, ne se rapporte avec certitude qu’à la fin du xn° siècle3, mais le fait même du couronnement solennel ne saurait être douteux 4.

I Les ateliers monétaires des comtes de Poitiers ont continué jusqu’au xue siècle à frapper des monnaies au type de Charles le Chauve :

CARLUS REX, avec la légende metullo ou metalo (Engel et Serrure, II, p. 422).

Mais les Guillaume en ont également émis avec la légende AQUI- TANIE et dans le champ soit DUX, soit REX {Ibid., p. 432, et Poey •d’Avant, Monnaies seigneuriales , p. 176>note2).

II existe notamment des deniers portant :

GOFR1DLS CO. — AQUITANIE. Dans le champ REX (Poey ■d Avant, ibid., p. 176 et PI. XI, n° 14). M. de Longpérier déjà, et depuis Poey d’Avant ( loc . cit.) et Engel-Serrure (p. 432) les attribuent, à bon droit, me semble-t-il, à Gui Geoffroi (Guillaume VIII).

* 11 n’est pas indifférent de remarquer que la première femme de Guillaume le Grand, Aumode, était la belle-fille du roi Louis V, et que sa mère Adélaïde avait été couronnée reine d’Aquitaine ( suprà , p. 554).

’ Il s’agit de 1 ’Ordo ad benedicendum dueem Aquitaniæ publié par Lesly, p. 183 (H. F., XII, p. 451) et qui a été rédigé par le préchantre de Saint-Etienne de Limoges Hélie, qu’on trouve en fonctions en 1218. Peut-être n’a-t-on pas fait suffisante attention qu’il y a deux parties très distinctes dans ce document. La première qui est une liturgie dont Hélie se dit le rédacteur, la seconde où il décrit un cérémonial qu’il déclaie antique et qui a pu être seulement remanié dans l’intérêt du •chapitre cathédral de Limoges.

Je reviendrai sur ce sujet en traitant, au volume suivant, du régime du principat.

L’image de la royauté est partout 1 , et elle se rehausse de la parenté ou de l’alliance avec la nouvelle dynastie royale, puisque, Hugues Capet ayant épousé la sœur de Guillaume Fierabras, Robert II et Guillaume le Grand étaient cousins germains et que Robert, par ses mariages successifs avec Berthe de Blois et Constance, devint l’oncle par alliance, puis le beau-frère du duc d’Aquitaine.

Ces liens du sang entrent, pour une part certaine, dans les rapports du duc et du roi, et ils contribuent, en les plaçant sous le régime familial hérité des Carolingiens, à maintenir la suprématie que le roi atteste quand il appelle Guillaume V son comte2.

C’est la qualité d 'oncle que Riclier met en avant pour justifier l’aide prêtée par le roi Robert à Guillaume contre le comte Audebert de Périgord 3 ; c’est à titre de proche, autant qu’à titre de duc royal et de pair, que Guillaume assistera, le 9 juin 1017, à Cotnpiègne, au sacre de Hugues, l’aîné des fils de Robert4 5; c’est à ces mêmes titres qu’il recevra le roi et la reine dans ses États3.

Rien dans de telles relations ne permet de conclure à une vassalité féodale et le silence des textes quant à un hommage quelconque est d’autant plus probant que les rap-

1 Adémar emploie couramment les termes de regalis, regaliter , au sujet de Guillaume le Grand (p. 182-183).

2 « Quidam nobilis et venerabilis cornes noster Pictavensis Willelmus nostræ serenitatis adierit præsentiam » (mars 102‘5, Diplômes de Robert , H. F., noa 37-38, X, G 10).

On pourrait voir aussi une survivance traditionnelle de la suprématie carolingienne, dans la persistance sur les monnaies poitevines du nom de Carlus (Voy. plus haut).

3 « Rotbertus rex, ducta Berta uxore, ... in Aquitania ob nepotem suum Wilelmum obsidione Hildebertum prenait » (Richer, Notes additionnelles).

5 Lors de l'ostension du chef de Saint Jean-Baptiste, à laquelle assistèrent également le roi de Navarre et le duc de Gascogne : « Rex -..a Willelmo duce reverenter susceptus » (Adémar, p. 180).

Page 1