‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 229 sur 244 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

acte si curieux nous fait connaître les démêlés avec son suzerain '. C’est pourquoi Adémar a pu dire que nul, dans toute l’Aquitaine, n’osait lever la main contre Guillaume.

Le duc avait, à l’instar du roi, sa cour des vassaux et sa cour de grands fidèles. Il s’attacha ces derniers par des concessions qui entraînaient l’hommage féodal ou par des relations personnelles étroites qui en faisaient des conseillers, des compagnons ou pairs, comme le fut notamment, pour Guillaume V, le comte d’Angoulême Guillaume Taillefer2.

Guillaume le Grand s’aida puissamment de l’Église, soit en s’appuyant sur les grandes abbayes 3, telles notamment que Saint-Hilaire, Saint-Maixent ou Saint- Cybarcl dont il est le chef ou le patron, et sur les évêques aquitains 4 qu’il appelle episcopi nostri et qui le reconnaissent pour seigneur (dotnùms) B, soit en entretenant des rapports continus avec Cluny et le Saint-Siège, soit enfin, d’un point de vue général, en usant d’une grande largesse dans ses libéralités et dans ses concessions de privilèges.

Mais ce qui caractérise le mieux l’œuvre du duc, et ce qui permet de la qualifier d’œuvre nationale , c’est le souci prédominant de réaliser dans les institutions et les

1 J’ai analysé ce document au T. II, p. 530-531, où il faut lire Guillaume V, au lieu cle Guillaume IV. D’après Richard, I, p. 166, note 1, l’acte doit se placer entre 1020 et 1025.

2 « Habebat secum magni consilii virum, comitem Éngolismæ Willelmum, cujus maxime consilio pendebat. Qui ita se invicem dilexerunt semper, ut esset eis anima una » (Adémar, p. 165). Cf. p. 182 :

« Dux prudentissimus cum consiliario suo Willelmo ».

3 « Amplectebatur maximo affectu honoris regulares monachos et abbates, et eorum consiiiis nitebatur in administrations regni » (Adémar, p. 164).

4 « Aliquando esse vix inveniebatur sine aliquo episcoporum »

(Ibid.).

s Voy. Imbart de La Tour, Les élections épiscopales, p. 251.

mœurs un idéal de civilisation supérieure, digne de la culture antique dont le Midi fut un des foyers, et en rapport avec la religion chrétienne, dont il avait l’ardente foi. Le grand mouvement de la Paix de Dieu au x* et au xi® siècle fut un mouvement aquitain , et Guillaume V fut un de ses principaux promoteurs1. Ce même rôle revient au duc dans la réforme monastique qu’il a poursuivie à la fois au point de vue moral ou religieux et au point de vue économique 2, en même temps qu’il prenait en mains la cause des bonnes lettres et du savoir dont il avait été lui-même nourri et qu’il ne cessa de cultiver3.

1 L’étude de la Paix de Dieu, dans le volume suivant, mettra en lumière cet important aspect.

s Je le montrerai en traitant de la réforme monastique; je retiens seulement, par avance, à raison de l’intérêt que le sujet présente pour la constitution du principat, le règlement type auquel le duc a soumis l’administration des domaines de Saint-Hilaire de Poitiers. Il s’y trouve des dispositions d’une portée générale très visible. Celles-ci par exemple : « Mansus rusticorum sive suburbanorum sub ac condicione ligamus quia rusticus rustico , burgensis burgensi succedet ». — « Si... communis canonicorum sententia non fuerit, ilia pars vincat quamlibet paucior, que saniore vel meliore consilio usa fuerit ». — « Nec unquam sit canonicorum aliquis ita cervicatus vel superbus pro potentia sua vel nobilitate, qui per interminacionem vioientiæ suæ extorquere nitatur quod per gratiam canonicorum et loci profeclum non merebitnr ». — « Canonici qui videntur girovagi et qui ... per alia loca propter mundi gloriam saam mutaverunt habitacionem , extra suas prebendas ni h il possint cum aliis emere nec habere » ( Chartes de Saint-Hilaire, nos 71 et 72; 3 août 1016, p. 77-81).

3 « Fuit autem a pueritia doctus literis et valde babebat scientiam scripturarum. Librorum etiam copiam in palatio suo retinebat; et si forte a frequentia causarum et tumultu vacaret, per semetipsum iectionibus intentus erat » (Adémar, texte H, éd. Chavanon, Append., p. 209).

Nous voudrions bien connaître la composition de cette bibliothèque du Palais qui précéda de si loin celle de Charles V.

Quant au zèle pour le développement du savoir, le même texte nous dit, à propos des relations si étroites du duc avec Fulbert de Chartres : « Pro rever encia philosophiæ ejus, a Francia ad se evocato, thesaurariam Saneti Hilarii gratis t ri bu it et summo honore eum exco-

572 LIVRE IV. — § VI. -Il-, chapitre vu.

Le chroniqueur contemporain remarque qu’en cela comme en beaucoup d’autres choses, sicut in multü aliis causis , le duc d’Aquitaine prenait Charlemagne pour modèle1, et c’est là une constatation qui éclaire heureusement la tradition nationale de la France.

Ainsi deux États, deux sociétés se constituent des deux côtés de la Loire. Ramener leurs relations à celles d’un grand fief vis-à-vis de la couronne c’est les étriquer étrangement. Les liens qui les unissent sont d’une nature moins artificielle, plus vivace et plus profonde. Ce sont les liens physiques et moraux, historiques et ethniques entre la grande patrie gauloise dont le rex Francorum est, à travers les siècles, le suprême représentant et la vieille Aquitaine celto-romaine et wisigothique, qui lui apporte la contribution de ses aptitudes et de ses sentiments propres.

Si une rupture s’est produite au xn° siècle, quand s’est éteinte la ligne masculine des ducs, elle ne pouvait être l’oeuvre que d’une nation étrangère, pour les chefs de laquelle le lien féodal prendra la place du lien national ou indigène.

Cela dit, il ne me reste plus qu’à vérifier sous les successeurs de Guillaume le Grand le développement logique de la situation respective de l’Aquitaine et de la France que je viens de constater sous ce prince.

Nous n’avons pas à nous arrêter aux successeurs immédiats de Guillaume le Grand, ses fils Guillaume VI le

luit » (Ibid., p. 207). Tout clerc fut honoré pour sa sapience , et c’est ainsi que Renaud, surnommé Platon, fut préposé à l’abbaye de Saint-Maixent (Chronique d’Adémar , p. 164).

1 « Imitator erat in hac, sicut in multis aliis causis, Caroli Magni imperatoris et filii ejus Ludovici imperatoris » (Adémar, texte H,

Gros (1030-1038), né de son premier mariage avec Aumode, et Eudes (1038-1039) dont la mère était Brisque de Gascogne, puisque M. F. Lot, qui s’est fait le défenseur attitré du système des grands fiefs, reconnaît qu’il « ignore quelles furent les relations de ces princes avec Henri Ier » l, ce qui revient à dire qu’il n’a pas découvert, pour ce qui les concerne, un argument quelconque à l’appui de sa thèse. De fait, ces relations paraissent avoir été nulles. Guillaume VI, sur les huit ans de son règne, en passa au moins trois, et très probablement cinq en captivité 2. Il avait été, dès 1033, battu et fait prisonnier par le futur comte d’Anjou Geoffroi Martel, qui avait épousé la veuve de Guillaume le Grand, Agnès, et que celle-ci avait incité à se rendre maître du Poitou. Or si le duc d’Aquitaine avait été le vassal du roi de France, il serait bien incompréhensible que le roi n'eût rien fait pour le délivrer, surtout après que Geoffroi Martel se trouva en lutte violente avec son père Foulque Nerra, fidèle partisan de Henri Ior.

Quant à Eudes, il eut également, durant les trois mois de son court règne, à combattre des vassaux soulevés par sa belle-mère Agnès, et sous les coups desquels il

1 Fidèles ou Vassaux , p. 73.

3 Raoul Glaber (IV, IX, 26) dit trois ans, Richard de Cluny, dit cinq ans (H. F., XI, 285 D). Mais d’après Raoul Glaber, Guillaume est mort l’année de sa libération, et nous retrouverions ainsi les cinq ans de Richard de Cluny (1033-1038). S’il n’y avait pas d’erreur dans la date (mars 1037) de deux chartes du Cartul. de Saint- Jean- d' Angély (n° 42, I, p. 66, et n° 339, II, p. 1), signées par Guillaume, et si la défaite de Montcontour ou Mont-Couer est (comme le veut M. Richard, I, p. 229) du 20 septembre 1033, la captivité aurait duré trois ans et demi. Toutefois il faut remarquer que ces chartes mentionnent la dixième année du règne de Henri Ier, ce qui correspond à mars 1038 (avant Pâques), Henri Ier ayant été sacré, du vivant de son père, le 14 mai 1027. — La Chronique de Saint-Maixent relate, d’autre part, avec R. Glaber, que Guillaume est mort peu de temps après son rachat ( Chroniques des Églises d’Anjou, p. 392).

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