LIVRE IV
périt, sans qu’on voie nulle intervention du roi de France en sa faveur.
Agnès triomphait par cette mort. Ses fils Pierre, Guillaume et Gui-Geoffroi, héritaient de leur demi-frère Eudes. Elle put rentrer avec eux à Poitiers et voulut même reprendre sa place sur le trône ducal.
Si l’on avait envisagé cl’un peu près la situation politique à laquelle l’Aquitaine fut soumise, pendant les vingt années qui suivirent, l’idée d’une dépendance féodale du royaume de France ne se serait jamais présentée à l’esprit. Ne conduisait-elle pas à cet étrange paradoxe que le duc d’Aquitaine aurait été, durant des années, une sorte d 'arrière-vassal de la Couronne? Voyez, en effet, quelle est la situation et combien elle contredit à une transmission du duché par investiture, et à une suzeraineté féodale du roi de France. Logiquement, ce qui se passe ne saurait se concevoir et s’expliquer que pour un principat indépendant.
Nous sommes devant un arrangement de famille, imposé par la duchesse Agnès et par son mari Geoffroi Martel, si particulier que l’histoire du droit devrait en faire état, au point de vue des origines du parage en Poitou, mais qui n’a pas été présenté sous son vrai jour dans l’exposé qui en a été fait récemment.
Aux yeux de l’historien des comtes de Poitou, M. Richard 1 , le fils aîné d’Agnès et de Guillaume le Grand, Pierre-Guillaume (surnommé Aigre t) était mineur, n’ayant que seize ans à peine, et sa mère, en qualité de tutrice, avait le droit d’administrer l’héritage clu duc Eudes, jusqu’au jour où il aurait atteint la majorité légale de vingt et un ans et où un partage de succession pourrait être fait entre lui et son frère Gui-Geoffroi.
Les conditions juridiques m’apparaissent tout autres. Guillaume Aigret, à titre d’aîné, devait succéder à Eudes,
du consentement des grands ( primores ) et s’il avait seize ans, il n’était plus mineur. La majorité de vingt et un ans est une majorité féodale qui appartient à une époque postérieure; au xie siècle, l’âge légal ( homo legalis disent les chartes) était de quatorze à quinze ans dans la région poitevine *, de même que dans la généralité de la France 2,
1 Je me borne à ce seul exemple tiré d’une charte de Saint-Jean d’Angély : « Si noluero monacbus fieri suscipiant unum de filiis meis... non tamen infantem, sed hominem legalem quindecim annorum ætatis aut amplius » ( Cartul . de Saint-Jean d’Angély, MS. latin 5451, f° 177; éd. II, p. 133, ch. 472).
2 La majorité féodale de vingt et un ans ne s’est guère établie qu'au xnie siècle. Jusque-là, la majorité était variable pour les possesseurs de fiefs, de seigneuries, de principats, de même que pour les rois. Elle commençait en règle avec Y adoubement (Cf. Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse , Paris, 1902, p. 395 et suiv.). Or l’âge auquel le jeune homme était armé chevalier dépendait des circonstances (aptitudes, volonté du père ou du seigneur, intérêt des vassaux, etc.). A considérer tout ensemble les faits historiques et les chansons de geste, on le voit osciller entre douze et vingt ans; mais la verticale de repos est aux environs de quinze ans, et sans nul doute sous rinfluence de la majorité coutumière de quatorze à quinze ans, à peu près générale pour les roturiers. C’est à quinze ans que les Assises de Jérusalem ont fixé la majorité pour la succession aux fiefs (Assises de la Haute-Cour, ch. 169, éd.Beugnot, I, p. 259-60). D’autre part, Lacurne de Sainte-Palaye constatait que « l’on trouve beaucoup d’exemples de chevaliers faits à quatorze ou quinze ans, et quelquefois encore plus jeunes » (Mémoires sur l’ancienne Chevalerie, éd. Ch. Nodier, I, p. 54) et Léon Gautier, après avoir montré combien l’âge de l’adoubement a varié, déclare : « Si j’avais à établir une moyenne, c’est à quinze ans que je me tiendrais » (La Chevalerie, Paris, 1884, p. 242). Ajoutez cette épitaphe d’un jeune chevalier par Baudri de Dol, laquelle, dans ses poésies, suit immédiatement l’épitaphe du duc Gui Geoffroi :
« Plus animo validus quam possent membra tenella,
Militis, ante dies, assumpsit militis arma,
Non quindennis erat, sed erat quindennis ut esset,
Si ter quinque dies sibi vivere plus licuisset ».
(Balderici Carmina historica , Duchesne, IV, p. 264).
Voy. également mon Étude historique sur la durée et les effets de la minorité, Paris, 1870, p. 52 et suiv.
et c’est le seul qui ait pu être considéré pour la transmission du principat1.
Guillaume le Gros était donc le duc légitime. Il a fallu un acte d’autorité pour qu’Agnès ait pu s’attribuer le pouvoir, comme si elle l’exerçait au nom de ses deux fils (auxquels il aurait appartenu par indivis ), sous la haute main de Geoffroi Martel. Règlement successoral inconcevable s’il avait opéré une interposition de personnes entre un suzerain et un vassal, tels qu’on se figure le roi de France et le duc d’Aquitaine.
Ce régime est décrit (on pourrait presque dire revendiqué) dans toute une série de chartes contemporaines2 et il s’est prolongé, sans changement notable,
1 Nous en avons une preuve directe et immédiate pour le duché d’Aquitaine. Le fils de Gui-Geoffroi, Guillaume IX surnommé le Jeune lui succéda sans le moindre obstacle à l’âge de quinze ans moins un mois. Il était né le 22 octobre 1071, son père mourut le 25 septembre 4086, et il fut aussitôt investi de la pleine autorité dans le duché. Dès 1087, il confirme à Bordeaux des libéralités de son père au profit de la Grande-Sauve, et voici ce que porte la charte : « Filius (Guidonis) puer , nomine Willelmus comitatum patris atque ducalum obtinuit, qui cum ad urbem Burdegalem venisset... onmia que a pâtre fuerunt donata... concessit » (Cartul. MSS. de la Grande-Sauve , Pet. cartul., f° 5, Gr. cartul., f° 11).
2 Voici les plus notables. Vers 1040 : « Gauzfrido comité et Agnete comitissa consulatum Pictavorum et Andegavorum sive Turonorum agentibus » ( Chartes poitevines de Saint-Florent de Saumur, Arch. hisl. du Poitou, II, p. 44).
« Anno millesimo quadragesimo primo, régnante in Francia domno Ainrico rege, in pago quoque Pictavensi, domno Wilbelmo comité cum suo germano Gosfredo persistente, venerabili quoque Agnete comitisse, illorum genitrici , pagum Galliarum obtime disponente » {Chartes de Saint-Maixent, n° 95, I, p. 115).
« lemporibus quibus regnabat Einricus filius Rotberti regis in Francia, in pago tamen Pictavensi persistente domno Willelmo duce cum suo germano Gosfredo, nunc eorum génitrice Agnete comitisse, venerabilem quoque Gosfredum comitem, vitricum illorum cum eis » (1040-44, ibid., I, p. 126-7).
« lllo vero in tempore quod hoc factum est, gubernabant honorem
jusqu’en 1043 ou 1044. La modification qu’il a subie alors n’a eu pour but que de le renforcer. Si Guillaume Aigret ne cessa d’être docilement soumis aux volontés de sa mère, il n’en alla pas de même de son plus jeune frère Gui-Geoffroi. Caractère énergique et indépendant, il devenait dangereux à l’heure où il atteignait et dépassait l’âge légal, c’est-à-dire précisément en 1043, époque, où, étant né vers 1027, il devait avoir quinze ans.
Un plaid général fut réuni. Des seigneurs aquitains dévoués à la duchesse 1 confirmèrent Guillaume Aigret dans ses droits sur le ducatus et en exclurent Gui-Geotfroi, lui attribuant l’héritage gascon de leur frère Eudes2, auquel Guillaume renonçait ainsi à son profit et dont la prise de possession ne pouvait se faire que par une main énergique.
Agnès et Geoffroi Martel restaient les maîtres de l’Aqui-
Pictavicum dommis Willelmus cornes, nec non ejus germanus Gosfredus atque eorum genitrix Agnes, comitissa venerabilis , prudentissima, sive in omnibus Deo amantissima » (1041-44, ibid., p. 119).
« Tempore quo Agnes comitissa in pago Pictavensi cum suis filiis dominari cœpit » (1040-44, ibid., p. 129).
<c In tempore illo quo pagum Pictavense regebatur subditione domni Willelmi comitis, vel ejus germano Goffredo, necne Agnæ comitissæ eorum genitrici » (1040-44, ibid., p. 130).
« Cum in pago Pictavensi Agnes comitissa cum suis filiis, scilicet Willelmo et Goffredo, gubernacula suscepisset, atque ipsum ducatum prout sibi pOsse fuit, strenue regisset » (1040-44, ibid., p. 123).
Charte d'Agnès « per consensum et voluntatem filiorum meorum Aquitanici limitis ducatum gerentium » (1043) {Chartes poitevines de Saint-Florent de Saumur, n° 68, p. 86).
1 M. Richard a dressé une liste « des barons batailleurs qui s’étaient attachés à la fortune d’Agnès » (I, p. 237-8).
2 Chronique de Saint- Maixent, ad an. 1044 : « Quo tempore Agnes comitissa, veniens Pictavis cum duobus filiis suis Petro atque Gaufredo, unaque cum nutricio eorum Gaufredo Martello, suoque marito, cum omnibus Pictavorum optimatibus fecerunt placitum. Deinde unum eorum Petrum Pictavorum ducem ordinatum, alterum in Gasconia transmissum et comitem factum , utrique magna et fortia gesserunt » ( Chroniques des Églises d’Anjou, p. 394-b).
F. — Ton IV .
578 LIVRE IV. § VI. -il-. CHAPITRE VII.
taine. Guillaume Aigret continuait à s’effacer devant eux. C’est sa mère, ce n’est pas lui que nous voyons en 1045 conduire une expédition contre un seigneur rebelle1.
En même temps demeurent interceptés tous rapports entre le roi et le duc. La présence de Henri Ier en Aquitaine, qu’on a voulu déduire des signatures accolées à quelques chartes, est une pure fiction de leurs rédacteurs2. Il est tout aussi inexact que les deux princes se soient rencontrés à la dédicace de la Trinité de Vendôme (31 mai 1040). L’acte qui l’avait fait croire a été reconnu pour un faux 3.
La suspension des relations entre la Couronne et le duché n’a fait que s’aggraver jusqu’à la mort de Guillaume Aigret (1058). 11 suffira d’en signaler deux causes
1 La charte de Saint-Maixent qui se rapporte à cet événement est très curieuse en soi et le devient davantage par son rapprochement, avec une charte de Cluny.
Le préambule porte : « Tempore quo in pago Pictavensi W. dux Aquitanorum principatum accepit, vivante illi germano illius Gauzfrido, necne illorum genitricem cum eis in hac vita féliciter manenti scilicet Agnen comitissam.. . ». Mais l’acte se termine ainsi : « Obtinente duce Willelmo cum sua génitrice Agnete Aquitanorum fines •» {Chartes de Saint-Maixent , I, P- 134, 136).
D’autre part, la charte de Saint-Maixent attribue à Guillaume Aigret la victoire sur le seigneur rebelle « superatus a duce memorato, vellet noliet, proprium domicilium (castellum qui dicitur Vuevent} reliquit » (p. 134), tandis que la charte de Cluny (n° 2855, IV, p. 54) (concession par Agnès et ses fils de la monnaie de Saint-Jean d'Angély) en fait honneur à Agnès : « In hoc anno jam dicta nobilissima comitissa Agnes obsedit castrum Volventem et ut est sua consuetudo,. cepit eurn ».
* M. Richard l’avait très justement reconnu en éditant ces chartes ( Chartes de Saint-Maixent, nos 102 et 110). Il a dit (p. 127-128, note): « on ne peut douter que cette mention (du nom du roi) ne soit autre chose qu’une formule du rédacteur de ces actes, pour indiquer sous quel règne ils ont été passés ».
3 La fausseté de la charte (n° XXXVI du Cartul. de la Trinité de Vendôme, I, p. 61) a été démontrée par M. L. Halphen (Cf. F. Soehnée,. Catalogue des actes de Henri Ier, Paris, 1907, p. 129-130).
principales : d’abord, la politique ambitieuse de 1a. duchesse Agnès qui, non contente de l’autorité sur l’Aquitaine, prétendit jouer un premier rôle sur un théâtre plus vaste, en mariant sa fille Agnès au roi de Germanie Henri III le Noir1, séjourna auprès de ce souverain à Goslar et l’accompagna en Italie lors de son couronnement comme Empereur (1046) ; — d’autre part la lutte violente engagée en 1048 et 1049 entre le roi de France et Geoffroi Martel.
Il est vrai que la paix fut rétablie entre eux, au mois d’août 1052, et qu’ils se liguèrent contre le duc de Normandie, mais à ce moment Geoffroi Martel avait perdu toute autorité sur le duché d’Aquitaine. Il n’y comptait plus que des ennemis. La répudiation d’Agnès vers 1050 lui avait aliéné le duc et soulevé la haine de l’épouse répudiée. Nous avons vu que c’est au cours d’une expédition dirigée contre le comte d’Anjou, que Guillaume Aigret est mort.
Il est aisé maintenant d’apercevoir la double méprise où M. F. Lot est tombé quand il a avancé qu’en 1053 Guillaume Aigret avait « député à sa place son frère Gui » pour combattre contre les Normands « sous l’étendard royal, » et qu’en 1054, c’est en personne qu'il fit, dans l’armée royale, « campagne aux côtés de Geoffroi Martel, comte d’Anjou, son vassal pour la Saintonge »2. Dans les deux cas, il s’agit d’un concours personnel apporté par le comte gascon Gui-Geoffroi 3 à Geoffroi Martel avec qui, à la différence de son frère, il n’avait cessé d’entretenir d’excellents rapports, même après la répudiation d’Agnès,- et à la maisnie duquel il appartenait comme son nourri 4. Ce concours armé il le lui
1 Voy. plus haut, p. 443.
2 Fidèles ou Vassaux, p. 72-74.
8 C’est lui qui est désigné sous le nom de Guillelmus Pictavorum comité clans le texte cité par M. Lot (p. 75). Ce nom était, en effet, le sien quand le texte a été écrit (1071-1077).
4 La chronique de Saint-Maixent appelle Geoffroi Martel le père
apporta encore en 1058 % à l’heure même où son frère Guillaume Aigret allait envahir les États du comte d’Anjou et l’assiéger à Saumur.
Cette attitude opposée des deux frères produisit une sorte de revirement ou de volte-face politique quand Gui-Geoffroi (Guillaume VIII) succéda à Guillaume Aigret (1058). Leur mère se retira alors dans le monastère de Notre-Dame de Saintes qu’elle avait fondé et les rapports se rétablirent avec Henri 1er.
Ces rapports, je vais le montrer, furent, comme par le passé, de pure suprématie.
Rien n’est plus naturel, à ce point de vue, que la présence de Gui-Geoffroi au sacre du jeune Philippe Ior (23 mai 1059)2. Il y paraît à la fois en qualité de grand fidèle et, pourrait-on presque dire, de prince du sang, étant cousin du roi au sixième degré, et sa puissance lui confère le premier rang. Dans le procès-verbal du couronnement, il figure en tête des principes. Il a même le pas sur le frère du roi, le duc de Bourgogne Robert que son fils Hu gués représente, et les numismates3 sont allés jusqu’à se demander si ce n’est pas cette préséance qui lui a fait prendre le titre de rex Aquitaniæ sur des monnaies. De même le voyons-nous dans un plaid général, regali concilio , tenu par Philippe Ier à Orléans (1077) apposer sa signature immédiatement après les grands officiers de la Couronne4.
nourricier ( nutricius ) des fils d’Agnès (p. 394). Voy. au sujet des nourris , T. II, p. 456 et suiv. où il convient de rectifier la note 2 de la page 456. Je crois avoir prouvé, depuis qu’elle a été écrite, que le poème de Waltharius est une œuvre d’origine française ( Revendication contre V Allemagne du poème de Gauthier d’ Aquitaine , Paris, 1916).
1 Richard, I, p. 272.
2 Coronatio Philippi Ier, H. F., XI, 32-33. — Cf. T. III, p. 395-6.
* Engel et Serrure, T. II, p. 432.
* Diplôme de Philippe Ier pour Saint-Benoît-sur-Loire : « In præ-
Lui-même a ses grands officiers, ses proceres palatii *, sa chancellerie. Il jouit, comme Guillaume le Grand, d’un prestige tout royal. Des actes sont datés de son règne 2 et par la valeur militaire déployée dans des expéditions lointaines, telles que la prise retentissante de Barbastre sur les Sarrazins3, il s’acquiert un grand renom dont bénéficie son principat. Un chroniqueur l’appellera « vir illustrissim its et prælïaior [ortissimus » U Si Guillaume VIII ne fut pas, à l’instar de son père, un fondateur proprement dit du duché, il le consolida et il l’étendit jusque vers les limites de la « grande Aquitaine » du passé. A l’intérieur il dompta les vassaux rebelles, il réforma les monastères avec l’aide de Cluny5, il régularisa le fonctionnement de la justice6, il mérita le titre d 'amans justitiæ , de tennx
sentia archiepiscoporum et episcoporum nostrorum et optimatum palatii nostri... Actum publiée Aurelianis in palatio nostro celebrato reqali concilie) » ( Recueil clcs actes publics de Philippe Ier, n° LXXXVI,
1 Charte de Gui-Geoffroi (1078-9) : « assensu... procerum nostri palatii » ( Chartes de Saint-Hilaire de Poitiers, n° XCI, p. 98). Cf. Cartul. de Talmond (n° 51, p. 129) (1074-8) : « Judicaverunt. omnes principes curie uno consensu ».
- Charte de Goscelin, trésorier de Saint-Hilaire (1068-69) : « Octavo regni Francorum Philipi régis, et decimo Goffridi Aquitanensis ducis ». Charte de Goscelin, archevêque de Bordeaux (27 juin 1068): « regni Phil. Fr. regis IXno et undecimo Gauffredi Acquitanorum ducis anno » ( Cartul . Saint-Nicolas de Poitiers , n° 14, p. 26).
8 Ce fut une véritable croisade, à laquelle beaucoup de Normands prirent part, et qui donna naissance à la chanson de geste du Siège de Barbastre.
4 Fragment de chronique (ad an. 1160), H. F., XII, 118 C.
4 « Et quia omnia monasteria per Aquitaniam regulari erant ordinatione destituta... cœpit insistere ut in eis monasticum ordinem posset reformare : unde accersitis a Cluniaco viris valdè religiosis, eisdem monasteriis eos præfecit » ( Histoire de Montierneuf, H. F., 119 E).
6 M. Richard a attribué à Guillaume VIII le mérite d’avoir remplacé les anciens viguiers, qui s’étaient approprié la justice et l’exploitaient pour leur compte, par des prévôts placés sous son autorité
justiciæ1 , pacifiant les conflits, faisant régner l’ordre et la sécurité 2 .
Vers le dehors, Gui-Geotîroi n’élargit pas seulement le duché en s’emparant de Saintes sur Foulque le Réchin d’Anjou (1062) et en s’assurant définitivement la Gascogne, il poussa jusqu’à Toulouse, et — que ce soit par la prise de cette ville 3 ou par le développement continu de sa puissance, — il mit en décisif échec les prétentions qu’après un siècle écoulé (depuis la mort de Raimond III Pons), les comtes de Toulouse, Pons et son fils Guillaume IV semblaient avoir eu l’ambition de faire revivre4. Nous
directe (Cf. Histoire des comtes de Poitiers, I, p. 376). On a objecté non sans raison, que celte opinion manquait de preuve et que la viguerie avait perdu beaucoup de terrain dès le milieu du xie siècle (Marcel Garaud, Essai sur les institutions judiciaires du Poitou , Poitiers, 1910, p. 156 et suiv.). A mes yeux, s’il n’est pas vraisemblable que le duc ait procédé à une réforme d’ensemble, il faut remarquer d’autre part que c’est à celte même époque que nous voyons la prévôté royale se constituer et que cela a pu être pour le duc comme pour le roi une conséquence naturelle de l’extension de leur pouvoir à l’encontre de la justice privée.
1 Cartulaire de Talmond (1074-78), p. 129-130.
3 Ibidem. — Un bien curieux portrait de Gui-Geoffroi se rencontre dans une des premières chartes de son fils, Guillaume IX, insérée aux Cartulaires MSS. de la Grande-Sauve. Le voici : « Guido cornes Pictavensis, dux Aquitaniæ, Guido dictus in baptisme, Willeimus cognomine, potens armis, clarus gestis et regali genere. Iste vir, late per orbem fama celeberrimus, licet esset occupatus in terrenis actibus atque bellis insudaret nimium frequentibus, nunquam tamen desistebat a piis operibus, defensor ecclesiarum pluresque condidit ubi cœtus monachorum sub abbate posuit, aliis possessiones et honores addidit » ( Cartul. de la Grande-Sauve, Pet. cartul., f° 5, Gr. cartul., f° 11 (1087).
3 u Guillelmus (Tolosanus cornes) apud Burdegalam occidit circa centum milites nobiles per traditionem, qui erant de exercitu Gosfridi ducis; qui traditionem ipsam non potuit diu sustinere, sed cum omnibus optimatibus suis calumniatus est eam, veniens ad Tolosam, et vastavit eam. in circuitu et cepit » ( Chronique de Saint- Maixent, ad an. 1059 ; Chroniques des Églises d'Anjou, p. 401).
* M. Richard (I, p. 280-281) croit voir déjà un réveil de ces pré-
assistons donc aune sorte de stabilisation du duché d’Aquitaine aux mains de la maison de Poitou, en attendant l’œuvre beaucoup plus vaste que Guillaume IX tentera de réaliser.
Gui-Geoffroi ajouta un nouveau fleuron à sa couronne ducale par son mariage avec Audéarde, fille du duc de Bourgogne, Robert, cousine germaine du roi Philippe Ier.
tentions dans l’acte d’union de l'abbaye de Moissac à Cluny, qu’il date de 1053, et où Pons se prévaudrait de l’assentiment des grands d’Aquitaine ; « Cum assensu p rincipum Aquitanorum mihi subditorum » ( Histoire du Languedoc, V, col. 470). Cette formule, en soi, ne prouve rien, puisque certaines parties de l’ancienne Aquitaine et notamment le Quercy dépendaient incontestablement du comté de Toulouse; de plus le mot « Aquitanorum » manque dans la copie de la charte insérée au Cartulairë de Cluny ( Chartes de Cluny, IV, p. 826), charte dont l’original n’existe plus et dont date et contexte sont également douteux.
Pour dom Vaissète, ce n’est qu’en 1079 que les revendications de la maison de Toulouse à une suprématie sur l’Aquitaine paraissent se faire jour ( Histoire du Languedoc, III, p. 416-419). Dans deux chartes, en effet, données en faveur de l’abbaye de Saint-Pons de Thomières, non seulement Guillaume IV prend le titre de duc, mais il s’efforce de se rattacher par ce titre à son ancêtre Raimond III Pons et revendique La suprématie sur le Périgord, l’Agenais et l’Astarac, sur lesquels ni lui-même, ni ses prédécesseurs immédiats n’avaient exercé d’autorité :
Charte de 1079 ( Histoire dn Languedoc, V, col. 648-49) : « Ego Guillelmus Tolosanensis, Albiensis, seu Caturcensis ac Lutevensis neene Carcassonæ ordinante Deo comes et dux, videns cœnobium ædificatum ab antiquo duce et comité Aquitanensium nomine Pontio... Similiter in Petragorico et in Agennensi et in Astairaco et in finibus eorum quidquid acquirere potuerint... laudo et confirmo ».
Charte de 1080 (Ibid., col. 649-652) : « Ego G. Tolosanensium, Albiensium seu Caturcensium, Lutevensium, Petragorensium, Carcassonensium, Aginnensium , neene Astarachensium comes et dux... monasterium... a proavo videlicet meo Pontio Aquitaniorum duce vel principe magno... fundatum cl constructum ».
Tandis que M. Richard aperçoit unë mise à exécution de ces visées ambitieuses dans le coup de main de Guillaume IV raconté par la Chronique de Saint-Maixent, sous la date de 1059 ou 1060, dom
Il était en même temps l’oncle du roi de Germanie Henri IV (roi des Romains depuis 1061) et se vit solliciter par lui son aide, auxilium, de même qu’elle était demandée au roi d’Angleterre et au roi de France1. Engagé dans la guerre de Saxe et dans la querelle des investitures, Henri IV se prévalut de sa parenté pour adresser un appel presque désespéré au duc d’Aquitainer que celui-ci, du reste, déclina avec autant d’à propos que de fermeté2.
Sa politique religieuse n’avait rien de commun avec celle de Henri IV. Elle a toujours été favorable à la papauté, au point que M. Imbart de La Tour a pu le dire V allié de Grégoire VII3. Sans doute fut-ce en partie à raison des ménagements et des condescendances envers l’Eglise auxquels l’obligea l’irrégularité, pour cause de parenté, de son union avec Audéarde. Plus heureux que le sera un jour son souverain, il échappa à l’excommunication pontificale, sans que le lien conjugal ait eu besoin d’être rompu.
Vaissète reporte l’événement à une date postérieure à 1079. On s’explique alors que la prise de Toulouse, qui en a été la suite, ait coupé court aux velléités de Guillaume IV, mais l’on se heurte à une charte de Notre-Dame de Saintes de l’an 1067 qui mentionne déjà ce fait de guerre ( Cartul . de Notre-Dame de Saintes , n° XII, p. 23 : « W. qui Tolosam incendit et Barbastam Sarracenis abstulit »).
Le plus vraisemblable me semble être qu’il n’y a pas de relation nécessaire entre le récit de la Chronique de Saint-Maixent et la réviviscence d’une rivalité des maisons de Toulou-e et de Poitou au sujet du duché d’Aquitaine, et que les appétits de Guillaume IV se sont surtout traduits en paroles et ont achoppé, comme sur un roc, à la puissance de Guillaume VIII.
1 Bruno, De belto Saxonico, cap. 36 (Migne, 147, col. 511).
2 « Willehelmum ducem Pictavorum, matris suæ germanum, sororis suæ fîlio rogavit misereri, sibique ferre auxilium quo posset in regnum patris sui, quo careret injuste, restitué At i Ile tantas Francigenarum, Nortmannorum, vel Aquitanorum virtutes inter se et ilium esse respondit, ut nullo ingenio per tantam lortitudinem cum exercitu transire potuisset » {Ibid., col. 512).
Les élections épiscopales (Paris, 1890), p. 401.
Guillaume VIII était donc bien éloigné des actes d’hostilité contre le pape que, nous allons le voir, on a prétendu qu’il avait accomplis par obéissance au roi. Telle est au contraire la confiance avec laquelle Grégoire VII se repose sur le duc d’Aquitaine, que c’est à lui qu’il s’adresse, en même temps qu’aux évêques de France pour obtenir satisfaction du roi Philippe (1075) h Mission délicate entre toutes que Gui-Geoffroi paraît avoir éludée avec succès.
L’année suivante, le roi lui-même se présente en solliciteur à Poitiers, et sa démarche, dans les conditions où il déclare l’avoir faite, est un témoignage irrécusable de la condition indépendante du duché.
Guillaume le Conquérant venait, vers la fin du mois de septembre 1076, de mettre le siège devant Dol1 2. Il fallait l’empêcher de s’emparer de la Bretagne, et, en délivrant les chefs bretons assiégés, préparer la soumission de ce pays à la France3. L’entreprise était difficile, et, pour sa réussite, le concours militaire du duc d’Aquitaine était indispensable. Philippe Ior est très loin de le réclamer par « semonce » comme une aide féodale. Il se rend auprès du duc pour le solliciter en personne, non pas officiellement , mais à titre amical. Luimême nous apprend qu’il est accouru en si grande hâte et d’une façon si familière, nimis private , qu’il n’a pas emporté le sceau royal, et qu’il a dù le remplacer par une croix sur les diplômes octroyés à la demande de Gui- Geoffroi4. C’est un secours, une assistance, auxiliitm ,
1 Migne, 148, col. 363 et suiv., col. 376-7. Voy. T. III, p. 306.
2 Chroniques des Églises d'Anjou, p. 12.
3 Voy. suprà, p. 235-256.
* « Cruce facta in inferioris margine hujus carte propriis manibus Qrmavimus... Volumns quoque manifestum fieri quia ideo nostri sigilli impressionem huic carte imponere non jussimus quia illud apud nos non habebanius; tune enim temporis cum magna festinatione et nimis private veneramus Pictavim ad Gaufredum, ducem
que le souverain vient demander à son parent et fidèle, à son duc ou pair1, et le récent historien de Philippe Ior n’a pas beaucoup exagéré en disant que « Philippe et Geoffroy ont dû traiter d 'égal à égal , car on ne relève dans les diplômes aucune trace de suzeraineté royale »2.
M. F. Lot a passé cette démarche sous silence; il la réduit, par un euphémisme habile, à une « belle réception » faite par Guillaume VIII au roi3; mais il insiste sur un épisode qui se serait produit deux ans plus tard au concile de Poitiers : une opposition violente du duc, en qualité de vassal du roi.
11 suffira de mettre en lumière la vraie physionomie de cette assemblée pour dissiper le mirage.
Nous ne connaissons tout ce qui, de près ou de loin, a trait à la tenue du concile que par la relation qu’adressa à Grégoire VII le légat Hugues de Die, qui l’avait convoqué à Poitiers pour le 15 janvier 1078. Il n’était pas dirigé
Aquitanorum, ut nobis auxilium preberet contra Guillelmum regem. Anglorum et comitem Normannorum, qui tune contra nos in Britannia quoddam opidum obsederat » (Poitiers, t4 oct. 1076, Actes de Philippe Ier, n° LXXXIV, p. 220).
Trois jours auparavant (9 octobre) le roi avait signé la charte d’affranchissement d’un collibert de Saint-Hilaire de Poitiers ( Ibid ., n° LXXXIII, p. 216) qui porte la mention finale : « Acta sunt hec quando Phylipus, rex Francorum, venit Pictavim pro auxilio in Normannum comitem, scilicet Willelmum Anglorum regem ».
1 La chronique de Montierneuf rapporte en ces termes la présence du roi : « Philippus rex Francorum advenerat Pictavis tune temporis, ut ipsu n ut potè ducem suum ascisceret contra Guillelmum Anglorum regem, qui quoddam castrum contra eum obsidebat » (H. F., XI, 120 B). L’éditeur des Actes de Philippe lor, en reproduisant ce texte (p. 217, note) a imprimé : « Ut pote ducem secum ascisceret ». La leçon serait acceptable, maisj’ignore sur quoi elle se fonde. Le recueil de Martene et Durand auquel le document a été emprunté porte bien : Ducem suum.
2 Fliche, Le règne de Philippe Ier (Paris, 1912), p. 273.
3 « En 1076, il lui fit une belle réception à Poitiers »■ {Fidèles ou Vassaux, p. 75).
ouvertement contre le roi, mais contre les prélats simoniaques, et spécialement contre l’archevêque de Tours et l’évêque de Rennes. Philippe Ior avait commencé par protester auprès du légat de sa déférence filiale *, mais il avait enjoint ensuite (toujours d’après la relation de Hugues) à Gui-Geoffroi de ne pas laisser tenir de conciles ou de quasi-conciles là où il pourrait l’empêcher, de défendre aux évêques de participer à des décisions de nature à ternir l’éclat de sa couronne et de celle des princes de son royaume, le tout sous peine de lèse-majesté et fidélité royale 1 2. Remarquons cette expression, qui, rapprochée d’une formule analogue de la lettre de Grégoire VII à Gui-Geoffroi (1074) 3 exclut l’idée de vassalité féodale.
Le duc d’Aquitaine ne s’opposa pas à l’ouverture du concile, qui s’est faite sans difficulté, et il n’a suscité, en quoi que ce soit, les troubles dont l’assemblée fut le théâtre, puisque Hugues de Die ne l’en rend responsable en rien, et qu’il met expressément le désordre à la seule ■charge de l’archevêque de Tours et des clercs placés sous ses ordres 4. Ce qui achève de prouver combien peu Gui-
1 « Misit litteras primum mihi, in qnibus confltebatur Domino, desiderio desiderans se vocari fllium meum, et cum omnia gloria et tionore auctoritatem nostræ legationis commendabilem ei’ficiens » ( Lettre de Hugues de Die , Migne, 157, coJ. 509).
2 « Deindè comiti, tum etiam episcopis sui juris litteras misit, adjurans eos omni attestatione, et suæ majestatis ac fidelitatis reos ■esse institueras, scilicet comitem, si pateretur nos uspiarn ubi posset , conventicula et quasi concilia , sic ea vocans, celcbrare , episcopos vero si intéressent vel nostris faverent decretis, in quibus nitebamur splendorem coronæ ejus obfuscare, et principum regni sui » {Ibid., -col. 510).
3 « Quicunque sibi regalem honorera vel obedientiam exhibuerit » (Migne, 148, col. 377).
4 « Longum est, Pater, enumerare turbas et conflictus quos et quanlos, quomodo et ubi hic Turonensis nobis intulerit, aliquando pro Redonensi... aliquando pro se inclamitando, cum omni suorum garrulitate et impudenti audacia clericorum... foribus ecclesiæ effractis servientes eorum securibus armata manu introeuntes ita
Geoffroi fut hostile à la tenue du concile, c’est le fait qu’il n’en accepta pas seulement les canons, mais renchérit sur la rigueur de l’un d’eux. Le huitième canon s’était borné à cette disposition :
« Les fils des prêtres et en général les enfants illégitimes ne doivent pas être admis aux ordres sacrés : ils pourront cependant devenir moine et vivre dans une congrégation de chanomes réguliers ; on ne doit pas leur confier de prélature »b
Or, dès 1078 ou 1079, le duc-abbé fît un règlement solennel pour Saint-Hilaire de Poitiers qui excluait pour l’avenir les fils de prêtre et les enfants naturels de l’admission au canonicat 2.
C’est donc se représenter sous un jour trompeur les faits qui se sont passés au Concile de Poitiers de 1078 que d’y voir une preuve quelconque que le duc d’Aquitaine, Guillaume VIII, était lié au roi de France par une relation de vassalité.
Tout aussi factice est le rapprochement qu’on a voulu établir entre l’attitude prêtée, en cette circonstance, à Gui- Geoffroi, et le rôle que Guillaume IX aurait joué au Concile de Poitiers de l’an 1100, et qui demandera, à son tour, d’être tiré au clair.
Le règne de quarante ans du duc Guillaume IX (1086- 1126) tient une grande place dans l’histoire du duché d’Aquitaine, à raison et de la personnalité originale du prince, et de sa politique de magnificence, que semble
concilium magno tumultu exturbaverunt, quo fratrem T(euzonem) in mortern dédissent... Turoncnsis et suffraganei ejus cum superbo tumultu inordinate et non canonice recesserunt » (Ibid.).
1 Mansi Concilia, XX, 498; Delarc, Saint Grégoire VII (Paris, 1889), III, p. 300.
2 Chartes de Saint-Hilaire de Poitiers, n° XCI, p. 97-98.
dominer l’ambition de reconstituer la grande Aquitaine. C’est dans ce but qu’il épouse, en 1094, la fille et l’héritière du comte Guillaume IV de Toulouse, Philippie, qui venait de perdre à peu d’intervalle son père, mort vers 1093, et son premier mari, le roi d’Aragon et de Navarre, Sanche Ramire, tué au siège d’Huesca (juin 1094). Les historiens du Languedoc ont admis, il est vrai1, que Guillaume IV avait, dès 1088, cédé ou vendu ses droits sur le comté de Toulouse à son frère Raymond de Saint-Gilles, mais sur quelles preuves se sont-ils basés? Le témoignage de Guillaume de Malmesbury 2 et le titre de comte de Toulouse que prend Raymond de Saint-Gilles dans deux chartes de 1088 3. Ce sont de faibles arguments et il a fallu toute la ferveur d’un patriotisme régional pour s’en contenter. Le passage du chroniqueur anglais est plein d’incohérences, confondant par exemple Guillaume IV avec son père Pons, et les chartes de 1088 n’ont aucune portée sérieuse. Leur date est très sujette à caution et le titre de cornes Tolosæ pouvait très bien être pris par un fils du comte de Toulouse, dans le sens de comte Toulousain. Comment se fait-il ensuite, à supposer que Guillaume IV eût cédé le comté à son frère, qu’il ne cesse de paraître en qualité de comte dans les actes?4.
S’il y a quelque chose de fondé dans le fait rapporté par Guillaume de Malmesbury ce ne peut être que ceci : Guillaume IV, en partant pour la Terre sainte (1092- 1093), a pu engager ses possessions à Raymond, en
1 Histoire clu Languedoc , III, p. 452-3 ; IV, p. 193.
3 « Toiosam quoque a germano émit, pluribus annis ante magni motus viam profecto Ierosolymam » ( Gesta regum Anglorum, Migne, 179, col. 1343).
3 Donations à l’abbaye de Samt-Atidré d'Avignon ( Histoire du Languedoc, V, col. 707-708).
* Octobre 1090. — « Guillelmo comité Tholosa tenente » ( Histoire du Languedoc, V, col. 715. Cf. ibid., col. 722). — Lettre d’Urbain II, vers 1093 (Ibid., col. 730). — 1093. « Philippo rege reg'nante, et Guillelmo comité To/ost » (Ibid., c. 730).
échange des sommes d’argent qui lui étaient nécessaires. Mais un tel engagement, et à plus forte raison une vente, ne pouvait préjudicier aux droits de l’héritière de Guillaume, sa fille Philippie. C’est une règle constante que de pareils actes ne sont valables qu’avec le concours &t l’assentiment des héritiers, et il n’est pas douteux que l’héritage devait revenir à la fille et non au frère, la Loi salique n’ayant jamais eu la moindre application dans le Midi,, pas plus d’ailleurs qu’en Francie avant le xive siècle. Dom Vaissète en a fourni lui-même la preuve1 et c’est par une échappatoire évidente qu’il a supposé l’existence d’une substitution de mâle en mâle que Pons déjà aurait établie 2.
Guillaume IX en épousant Philippie acquérait donc, du chef de sa femme, des droits certains sur le principat toulousain, et ce sont ces droits qu’il a fait valoir après le départ de Raymond de Saint-Gilles pour la croisade (8 oct. 1096), en s’emparant de Toulouse l’année suivante. Si Raymond avait été, après la mort de son frère (1093), reconnu pour chef par les seigneurs du Toulousain, ce ne fut pas en vertu d’un droit propre, mais comme représentant de l’indépendance nationale à l’encontre soit du premier, soit du second mari de Philippie. Cela est si vrai qu’un hagiographe a pu mettre cette reconnaissance sur le compte d’une intervention miraculeuse 3.
1 « Les filles succédèrent non seulement aux fiefs ordinaires durant
le xie siècle et le suivant, mais encore à ceux de dignité : la Province en fournit divers exemples, entre autres ceux de Berthe, comtesse de Rouergue et marquise de Gothie, de Garsinde, de Béziers, et d’Ermen garde, de Carcassonne » ( Histoire du Languedoc , III, p. 401).
3 Histoire du Languedoc , IV, p. 194.
3 « Raymundum, prius appellatum Sancti Aegidii comitem, omni paterna hereditate carentem casam Dei, scilicet ad limina beati Rotberti, socio uno associatum advexit. Intrans proinde et excubans ante ejus sanctum sepulcrum, causam suæ necessitatis velut ante certissimum adjutorem et advocatum depromens, summo raane Missa
A peine maître de Toulouse, Guillaume IX prend part à la guerre du Vexin (1098) aux côtés de Guillaume le Roux1. Il combat donc contre le roi Philippe Ier. Aucun chroniqueur ne lui reproche pourtant d’avoir, en le faisant, violé sa foi de vassal. Nous ignorons, du reste, son objectif direct. Etait-ce pour servir les ambitions de Guillaume le Roux au trône de France, en cas de mort de Louis VI, ou pour l’emporter sur les comtes d’Anjou? Si le but est obscur, l’indépendance politique au regard delà couronne est évidente.
Elle apparaît non moins claire, quand, résolu de partir pour la croisade, où le poussaient, à défaut de zèle religieux, l’attrait des aventures héroïques, l’amour de la gloire et les séductions de l’Orient, il négocia avec le même Guillaume le Roux l’engagement de ses États, moyennant d’opulents subsides 2, négociations auxquelles la mort inopinée du roi d’Angleterre coupa court (2 août 1100).
C’est sur ces entrefaites que fut convoqué à Poitiers pour le 19 novembre 1100, le concile où Guillaume IX, par le rôle qu’il y a joué, aurait fourni la preuve péremptoire que le duché d’Aquitaine était bien un grand fief. « Impossible, dit M. Lot, de tenir un langage et d’avoir une attitude qui sente mieux son vassal ».
Notons d’abord qu’Ives de Chartres s’était empressé de
celebrata, hominium beato Rotberto fecit. Ensem desuper altari accepit , et comitatum Tholosanæ urbis, a nullo se habere vel tenere nisi a beato Rotberto confîrmavit, si Deus per ilium sibi tradere disposuerit. Cujus desiderium non diu estdilatum; nam ut a loco sancti Rotberti discessit, fînesque paternos attigit, sine contr cidictione proceres cuncti hominium ei fecerunt , et î psi ex corde adbærentes Urbem Tholosam, ceterasque prôvincias, quæ pcitcrno jure ei debebantur uno impetu substitueruot » (Bernard de Saint-Gemme (1160), Vie de Saint Robert de la Chaise-Dieu, Mabillon, Acta SS. Bened.r Sæc. VI, 2, p. 215).
1 Orrleric Vital, IV, p. 25.
2 Fidèles ou Vassaux, p. 77.
féliciter les légats du pape d’avoir choisi Poitiers pour siège du concile, puisque, disait-il, les évêques qui s’y rendraient pourraient agir en pleine liberté, sans avoir à redouter la pression du roi de France. C’est donc qu’il n’y avait pas à craindre que Guillaume s’opposât, comme vassal du roi, aux mesures projetées.
Que fit-il, en vérité? et sous l’empire de quel mobile a-t-il agi ?
Nous avons trois documents qui prétendent nous l’apprendre; et ils se contredisent. L’un est la relation contemporaine de Hugues de Flavigny, le second un passage de la vie de Saint Bernard de Tiron par Geoffroi le Gros, qui écrivait après 1131, le dernier est un récit merveilleux en l’honneur de Saint Hilaire de Poitiers', dont nous ne connaissons ni l’époque de rédaction, ni l’auteur et qui a été ajouté à une transcription de la vie antique de Saint Hilaire par Fortunat dans un manuscrit de la Vaticane1 2. Or c’est ce dernier document seul que cite et qu’invoque M. Lot, et il n’est pas difficile de montrer à quel point il est dénué de valeur historique.
Tout le morceau est tendancieux. Il veut prouver un miracle opéré par Saint Hilaire au moyen de deux faits, présentés de telle sorte qu’ils ne puissent s’expliquer d’autre sorte : les menaces de Guillaume de s’opposer de force à une excommunication du roi, l’absence de suite donnée à ces menaces. Qu’on lise le récit tout entier, et l'on verra combien il est imaginaire.
Dans la nuit qui précède le concile, le légat Jean était