H. F., XIV
2 C’est le MS latin 757 du fonds Ottoboni. D’après les renseignements qu’a bien voulu me donner le préfet de la Vaticane, Mgr A. Ratti, et dont je lui exprime ma reconnaissance, les feuillets 141-158 sont seuls relatifs à Saint-Hilaire. Le morceau publié par le Dom Bouquet les termine (1° 156-158), sous le titre De rcge Francorum Philippo. Ces feuillets ne datent que du xve siècle, et le reste même du MS que du xvi® siècle.
allé prier devant l’autel de Saint Hilaire. Le saint lui était apparu et lui avait promis d’écarter de lui et des pères du •concile tous les périls qu’ils pouvaient redouter. Ces périls, le narrateur les dramatise de son mieux. Il fait intervenir la majesté royale. Le roi a intimé l’ordre au duc de faire obstacle de toutes ses forces à la sentence d’excommunication dont on le menace ; le duc proclame solennellement qu’il exécutera, comme il le doit, la volonté du roi, et que si les prélats passent outre à sa défense, ils ne sortiront pas indemnes de la cité1. Grand effroi de l’assemblée. Le légat, fort de l’assistance de Saint Hilaire, en appelle, de la volonté du roi, à celle du roi des rois, puis il se déclare prêt à subir le sort de Saint Jean-Baptiste. Guillaume recule devant cette pathétique résistance, il quitte le concile, l’excommunication est prononcée. Mais quand il l’apprend, il fait fermer les portes de la ville. Alors nouveau miracle, un messager vient annoncer qu’elles sont rouvertes, le duc lui-même se présente, s’humilie et obtient sa grâce 2. Le concile se sépare dans l’allégresse, et nul ne doute plus de la puissance de Saint Hilaire.
Tel est le récit d’où l’on a extrait, comme si elles étaient authentiques ou relatées par un contemporain, des paroles du duc d’Aquitaine attestant sa vassalité et fournissant la preuve qu’il avait obéi à un ordre du roi. D’authenticité ni de date certaine il ne saurait être question,
1 « Cornes igitur in fine concilii... advenit tanquam furibundus , mag'nâ catervâ stipatus suorum, et tanquam indignons, multumque vociférons eoncilium ingressus, facto silentio in hæc verba prorupit : « Dominus meus Rex mandavit mihi vos, ad dedecus ipsius et meum, in hac urbe quam ab ipso habeo, velle excommunicare eura, et prohibuit mihi in fidelitate quam ipsi debeo, ne hoc patiar fieri. Dico igitur, immo interdico vobis ne hoc facere præsumatis; alioquin per sacramenta quæ ipsi juravi, non impunè kanc urbem eæibitis ».
2 « Quin et ipse cornes compunctus corde venit, et prostratus in terram coram cardinalibus, culpam confitebatur et veniam postalabat ; et de cætero se talia non commissurum cura juramento polli- -cetur, etc. ».
F. — Tome IV.
et, à les prendre même en soi, elles ne disent pas ce qu’on leur fait dire. Il n’est nulle question d’une vassalité du duc, mais de sa fidélité1 *; l’Aquitaine n’est présentée que comme une dépendance du royaume % et seule la ville de Poitiers est dite tenue du roi 3. Quant à un ordre royal, le récit est en complet désaccord avec les deux autres versions que nous possédons, et dont la première surtout mérite infiniment plus de crédit.
Hugues de Flavigny ne fait pas la plus légère allusion à une injonction royale. Le duc supplie le concile en son nom personnel ( summa prece) de ne pas excommunier le seigneur roi ( dominus rex ), et un certain nombre d’évèques font comme lui ( identidem facienles ). La prière étant restée vaine, le comte se retire en proférant des menaces, suivi de quelques évêques, d'un grand nombre de clercs et d’une foule de laïques. Cette sortie provoque un tumulte, et, après que l’excommunication a été prononcée, un attentat est commis par un homme du peuple placé aux galeries supérieures, puis une grande effervescence se manifeste au dehors. Quant au duc, loin de mettre ses menaces à exécution, il vient faire amende honorable au concile des excès qui se sont produits4.
La version de Geoffroi le Gros attribue un rôle beaucoup plus actif et plus violent à Guillaume IX. De même que le récit de Saint Hilaire de Poitiers veut glorifier ce saint, celui de Geoffroi exalte l’héroïsme de Saint Bernard de Tiron, demeuré imperturbable devant les menaces de massacre. Mais, tout en exagérant ces menaces, il paraît plus près de la vérité en les rapportant à un mobile personnel. Guillaume IX, dit-il, est entré en fureur par la
1 « In fidelitate quam ipsi debeo : ... per sacramenta quæ ipsi
juravi ».
3 « In urbe sua, quæ de ipsius regno erat ».
3 « Hac urbe quam ab ipso habeo ».
4 Hugues de Flavigny, Chronique, livre II, Migne, 154, col. 385-386»
crainte qu’il éprouvait d’être l’objet d’une sentence analogue1 II.
Tel paraît avoir été, en effet, le mobile vrai de sa protestation et de ses menaces, comme l’avenir l’a prouvé. A la différence de son père, il était en fort mauvais termes avec l’Église2. Par sa vie déréglée, il attirait le blâme; il blessait par son esprit frondeur, facétieux et sceptique; son hostilité aux réformes monastiques et épiscopales constituait un danger véritable. C’est ainsi que le duc sentait planer déjà au-dessus de sa tête la vindicte pontificale qui s’abattit plus tard sur lui.
Je viens de toucher au caractère moral de ce duc troubadour autour duquel s’est formée toute une légende scandaleuse et je suis à m’étonner qu’on n’ait pas cherché aussi dans ses productions poétiques un argument pour la thèse de sa vassalité. On aurait pu l’y trouver tout aussi spécieux, plus spécieux même que celui qu’a paru fournir le Concile de Poitiers.
I « Quâ excommunicatione compertd , Guiileimus clux Aquitanorum, qui aderat, totius pudicitiæ ac sanctitatis inimieus, timens ne similem vinclictam pro consimilibus culpis pateretur, nimio furore succensus , jussit illos omnes deprædari , flagellari, occidi. Quod ministris suis facere incipientibus, pontiflces et abbates hue illucque difï'ugiunt, et ut temporalem vitam retinerent, tuta latibula quærere contendunt » (Geoffroi le Gros, Vie de Saint Bernard de Tiron , H. F., XIV, 169).
âVoy. les reproches que lui adresse, dès 1094, le pape Urbain II, de ne ressembler point à son père dans sa conduite envers l’Église : « Sæpe tuam commonuimus ut egregii principis patris tui devotionem atque prudentiam imiteris. Ipse principatûs sui eccJesiæ devotissimè coluit, plures rebus suis ditavit, novas etiam a fundamentis exstruxit. De te verô miramur, qui eum aliis bonis studiis quantum ad militem polleas, in hoc à patris tui probitate degenerare perhiberis quôd ecclesiarum jura perturbes, et quas ille fundavit exspolies » (31 mars 1094, H. F., XIV, 710).
II est piquant de rapprocher de ce parallèle le portrait de Gui- Geoffroi que j’ai cité d’après une charte délivrée par Guillaume IX au moment de son avènement.
Préoccupé de l’avenir de son fils, n’a-t-il pas chanté un jour :
Si Folcos cTAngieus no . 1 socor E . 1 reis de cui ieu tenc m'onor,
Faran li mal tul li plusor Félon Gascon et Angevi *.
« Si Foulque d’Angers ne le secourt, et le roi de qui je tiens mon honneur, à lui faire du mal ils seront beaucoup, félons Gascons et Angevins ».
N’avoue-t-il pas ainsi qu’il lient son duché du roi?
Peut-être, peut-être aussi que non, voire même l’inverse. Tout dépend de l’esprit de la chanson à laquelle la strophe citée appartient, ou, si l’on veut, de la place à lui assigner dans l'œuvre poétique de Guillaume IX. Or le classement de cette œuvre appelle révision. Tel qu’on l’a établi, notre chanson y formerait une exception unique. Les onze pièces qui nous sont parvenues ont été réparties en trois groupes1 2 : six pièces sensuelles (I-IV), cinq pièces courtoises ou facétieuses (VII-X), une pièce sérieuse (XI), celle-là même dont notre strophe fait partie. Cet isolement est en soi surprenant, et la surprise augmente quand on ajoute par la pensée le grand nombre de pièces perdues, dont le trait saillant devait être la facétie 3 et qui ont fait donner le surnom de facelus au duc Guillaume4.
11 badine avec les choses les plus sérieuses, — comme il le fit avec la croisade, à son retour d’Orient5, — il gabe ,
1 Les chanso ns de G uillaume IX, êd. Alfred J ean roy , Paris ,1 9 1 3 , p . 27.
2 Éd. Jeanroy, p. xvi.
3 « Nimium jocundus, facetos eliam histriones (jongleurs) facetis superans multiplicibus » ( Orderic Vital, IV, p. U8). « Nugas porro suas, falsa quadam venustate condiens, ad facetias revocabat, audientium rictus cachinno distendens » ( Guillaume de Malmesbury , Migne, 179, col. 1384). Ajoutez surtout la note 4, infrà.
4 « Willelmus, cornes Pictaviæ, qui vocatus est facetus » (Radulfl de Diceto Abbreviationes Chronicorum, ed. Stubbs, Londres, 1876, I, p. 240).
5 « Miserias captivitatis suæ ut erat jocundus et lepidus, postmodum, prosperitate fultus, coram regibus et magnatis atque Chris-
il raille en prenant pour devise « Tout est rien » 1 et pour le mieux faire, il emploie à fin plaisante les termes de la langue politique2.
Ainsi en va-t-il, à mes yeux, de la chanson qui nous occupe. Elle n’a du sérieux que les apparences. Et voyez, en effet, combien peu les érudits ont pu s’entendre sur ce sérieux, sur Y exil qui en fait le sujet. On avait longtemps admis3 que c’était le départ, en 1101, pour la croisade. Mais Diez a prouvé que la chanson ne pouvait être antérieure à 1110 ou 1112, et il Ta rapportée à quelque pèlerinage. M. Jeanroy croit qu’il y est question d’un pèlerinage accompli en 1117, lors de la levée de l’excommunication du duc4.
Or tout le contexte de la chanson n’en révèle-t-il pas l’objet ou le thème? C’est manifestement un adieu à
tianis cœtibus, multotiens retulit rythmicis versibus, cum facetis inodulationibus » (variations) (Orderic Vital, IV, p. 132).
1 Pièce VII, str. 3, p. 17. Il faut voir toute la chanson n° IV : « Farai un vers de dreyt nien », « je ferai un vers sur le pur néant » (p. 6et suiv.).
2 Lisez, par exemple, cette strophe de la pièce I, p. 3 :
« De Gimel ai lo castel e’ 1 mandamen,
E per Niol fauc ergueill a tota gen C’ambedui me son juratz e plevit per sagramen ».
C’est le pur langage féodal :
« J’ai de Gimel le château et tout le ressort de justice et posséder Niol m’enorgueillit devant toute la gent, car tous deux m’ont juré et plévi leur foi par serment ».
Rien semble-t-il plus sérieux? Or les châteaux de Gimel et de Niol sont les résidences de deux des maîtresses de Guillaume, et personnifient ces belles.
Ailleurs le poète parle, en matière amoureuse, de « droit et de loi » (II, 2), de « plaid et de merci » (II, 5;, d’engagement par charte (VIII, 2), il plaisante lamaisnie du roi {la mainada del rei) (II, 3), etc.
3 Histoire littéraire de la France , XI, p. 44, XIII, p. 44-45, etc. M. Richard l’admet encore (I, p. 430).
4 Éd. Jeanroy, p. 40.
l'amour *, quand est censée avoir sonné l’heure de la retraite et censé être proche Y exil définitif, le départ de ce monde. C’est donc une sorte de testament courtois qui fait contre-partie aux chansons d’amour, suivant le procédé des jeux-parti ou des tençons.
Comment n’a-t-on pas aperçu ce qu’il y avait d’ironique et de facétieux dans l’idée de confier la garde du fils du poète aux comtes d’Anjou ! qu’il s’agît de Foulque le Réchin, dont Guillaume IX avait répudié injurieusement la fille et avec lequel il n’avait cessé d’être en conflit (1098, 1105, etc.), ou de Foulque le jeune dont il s’était emparé par trahison, qu’il avait tenu en prison pendant un an, rendu seulement à la liberté en échange des châteaux angevins qu’il convoitait et avec lequel il avait été en guerre ouverte dès 1109. Puis, quelle plaisante idée de compter sur Louis VI (appelé le bon roi , dans une variante) 2 pour protéger l’héritier du duché contre les Gascons et les Angevins, alors que Guillaume a refusé de reconnaître le roi, lors de son avènement3, et, selon l’expression de M. Luchaire, l’a « ignoré » pendant vingt ans4. Si donc Guillaume IX parle du roi, du bon roi, « de qui il tient son honneur » et s’il lui confie plus ou
1 Les deux strophes qui encadrent la pièce, la première et la dernière, suffiraient à le prouver.
« Farai un vers, dont sui dolenz :
Mais non serai obedienz En Peitau ni en Lemozi ».