XI
« Je ferai un « vers » dont je m’attriste : jamais plus je ne serai servant d’amour en Poitou ni en Limousin ». « Désormais je quitte joie et plaisir , et vair et gris et zibeline ».
2 Éd. Jeanroy, p. 41.
3 Suprà, p. 358.
* Histoire de France de Lavisse, II 2, p. 307.
moins la garde de son fils, c’est avec le même sérieux que Villon plus tard distribuera les legs de son Testament .
Quand, en 1108, Guillaume refusa de faire acte de fidélité à Louis VI (et à plus forte raison acte d’hommage, si l’hommage lui a été demandé), il n’était déjà plus maître de Toulouse, sans que nous sachions par quelle voie le fils de Raymond de Saint-Gilles avait pu récupérer plus ou moins complètement le principat paternel1. Mais quand Bertrand, à son tour, partit pour la Terre sainte (mars 1109), ne laissant derrière lui que son jeune frère Alfonse-Jourdain, âgé de six ans à peine, l’autorité de Guillaume IX allait redevenir prépondérante en Languedoc. Aussitôt après la mort de Bertrand (21 avr. 1112) il y conduit une expédition et se remet en possession de l’héritage de Philippie (1113). Alfonse-Jourdain est réduit aux domaines qui lui provenaient directement de Raymond de Saint-Gilles (Rouergue, Provence, etc.).
Ce retour de fortune semble avoir accru encore la fougue du caractère de Guillaume IX, cette soif de briller au premier rang qui l’avait entraîné à la croisade et qui le poussait à braver les deux puissances qu’il sentait au-dessus de lui, la royauté et l’Eglise. Moins que jamais peut-il être question d’une subordination du duc au roi de France. Il n’en apparaît pas le plus faible indice. Vis-à-vis de l’Église, Guillaume prend une attitude si indépendante et si hostile qu’il est excommunié en 1114 par l’évêque de Poitiers, et l’année suivante par le légat Girard. Ces sentences contre lesquelles le duc se regimba avec la dernière violence2 3, ne paraissent pas avoir été étrangères à sa
1 Est-ce en profitant de l’absence de Guillaume parti pour la croisade? Est-ce par une convention avec le duc et en échange de sub-
sides pour cette expédition? Je croirais volontiers, au dernier cas, que Guillaume IX s’était réservé la suzeraineté.
3 Ici se placent les anecdotes célèbres racontées par Guillaume de Malesbury, où la violence est assaisonnée de traits d’esprit (Migne, 479, col. 1384-5).
séparation d’avec Philippie (4115) et elles ont certainement contribué à détacher de lui ses sujets du Midi. Guillaume IX dut finalement renoncer à les réduire et se résigner à voir rétablir Alfonse- Jourdain dans son principat toulousain (1123).
Entre temps pourtant, il s’était acquis un nouveau lustre par son expédition contre les Maures d’Espagne et quand, en 1124, l’empereur teuton Henri V menaça la France d’une invasion, le duc d’Aquitaine témoigna de son attachement à l’unité nationale de la Gaule, et protesta avec force de son regret de ne pouvoir accourir à temps1. Il s’agissait là d’une guerre nationale tout à fait en dehors de l’hommage féodal.
Nous voici parvenu au deuxième quart du xue siècle,, sans qu’aucune preuve solide d’un tel hommage du duc d’Aquitaine ait pu être rapportée.
L’histoire entre désormais dans la phase de transformation de la suprématie royale en suzeraineté féodale, moins par l’extension, avant Philippe-Auguste, du pouvoir du roi que par l’élaboration du système de la monarchie féodale auquel les Libri Feudornvn et les Assises de Jérusalem avaient frayé la voie et fourni le substratum juridique. Toutefois la transformation fut progressive, et l’on s’abuse quand on se l’imagine pleinement accomplie dès le premier quart du xn° siècle. C’est ainsi qu’on a cru voir la preuve d’un aveu formel de vassalité dans les paroles, plus ou moins authentiques, que Suger met dans la bouche du duc d’Aquitaine, qui, en 1126 ou 1127, s’était porté au secours du comte d’Auvergne attaqué par le roi.
Du moment, a-t-on dit, que le duc s’est, reconnu « dans la même situation » vis-à-vis du roi que le comte d’Au-
1 « Dux Aquilanie Guilelmus , cornes egregius Britannie, cornes bellicosus Fulco Andegavensis summe emulabantur, eo quod vires exagerare et Francorum injuriam gravissime punire et vie prolixitas et temporis brevitas prohiberet » (Suger, éd. Molinier, p. 104).
vergne l’était vis-à-vis de lui-même, il s’est avoué vassal de Louis VI *.
Le raisonnement pourrait être juste s’il était exact que le comte d’Auvergne fût le vassal proprement dit du « comte de Poitiers ». Mais nous n’en avons pas la moindre certitude. Cela était vrai pour le vicomte d’Auvergne, alors que le comté d’Auvergne se trouvait aux mains des comtes de Poitiers, mais depuis que le vicomte était devenu comte 2, il n’a plus été soumis qu’à une sorte de suzeraineté nominale ou de suprématie du duc d’Aquitaine, il n’a plus été qu’un fidèle du duc, de même que celui-ci était un fidèle du roi. Aussi Guillaume, dans le langage que Suger lui prête, ne se déclare-t-il pas homme du roi, mais son duc ( dax tuus ) et fait-il appel à la majesté royale , à la cour du roi ( curia vestra), aux optimates regniz, en définitive à la cour des grands fdèles qui deviendra la cour des pairs 4.
Je crois, du reste, avec M. Richard5 que le Guillaume mis en scène par Suger n’est pas Guillaume IX, mais son fils Guillaume X, qui n’avait hérité de son père que la valeur guerrière, sans rien de ses éclatantes qualités d’esprit, et de sa hauteur de caractère. Il ne sut pas maintenir le prestige de sa maison au regard de la Couronne, et c’est lui qui mit en quelque sorte le duché dans la
1 Lot, Fidèles ou Vassaux , p. 79.
2 Suprà , p. 536, 549-50.
3 « Dux tuus Aquitanie, domine rex, multa te salute, omni te potiri honore. Non dedignetur regie majestatis celsitudo ducis Aquitaniæ servitium suscipere ... Arvernensis cornes, quia Alverniam a me, quam ego a vobis habeo, habet, si quid commisit curie vestre vestro habeo imperio representare. ... Si sic judicaverint regni optimates , fiat... » (Suger, Vie de Louis le Gros , éd. Molinier,
+ Voy. T. I, le chapitre vm. La cour des pairs comme vassaux, La cour des pairs comme fidèles, p. 227 et suiv., et T. III, p. 413 à 427.
8 Histoire des comtes de Poitiers, II, p. 3-4.
main du roi en lui confiant ses filles et en destinant l’aînée Aliénor à Louis le Jeune.
J’ai dit précédemment que le titre de duc d’Aquitaine que prit ce souverain, après son mariage, est une dernière preuve que l’Aquitaine ne constituait pas encore un grand fief puisque sans cela elle aurait purement et simplement fait retour à la Couronne.
Quant à l’hommage lige que prêtèrent les princes anglais dans le cours du xne siècle, j’ai montré, au sujet de la Normandie, qu’il s’explique par la nécessité où ils se sont trouvés de s’allier avec le roi de France dans leurs luttes intestines1. Seulement, à la différence de la Normandie, l’Aquitaine allait rester pendant plusieurs siècles au pouvoir de leurs successeurs étrangers, et l’on peut se féliciter que Guillaume IX n’ait pas pu conserver l’héritage de Philippie, qui, sans cela aurait eu le même sort. La maison de Toulouse, grâce à cette circonstance, put poursuivre sa destinée dans l’orbe du royaume de France.
1 Suprà, p. 1 62.