VI. -III
au Rhône, aussi bien qu’en Gascogne1. Les conclusions à tirer de cette double circonstance auraient dû s’imposer à l’esprit des historiens. N’est-ce pas la preuve évidente que ni le comte de Toulouse, ni le duc de Gothie ou de Narbonne n’étaient des grands vassaux du roi de France, qu’aucun lien féodal ne rattachait leur principat à la Couronne? N’est-ce pas la preuve non moins certaine que la tradition d’une royauté nationale avait poussé dans l'âme des populations du Midi des racines indestructibles? — Or telle est la ténacité, telle la force du préjugé féodal qu’on a passé outre à la lacune absolue des textes, bien plus qu’on a prétendu la combler par une sorte de présomption juris et de jure dispensant de toute justification. N’en est-on pas venu jusqu’à dire que « le silence des textes, s’il ne permet pas d’assurer que ces personnages aient fait hommage aux rois de France, n' autorise pas davantage l' affirmation contraire »2? A ce compte toute hypothèse peut passer pour vérité, s’il plaît à son auteur de ne pas reculer devant le silence des textes qui la condamne.
La durée meme de ce silence a été esquivée en partie. Ce n’est pas seulement de 950 à 1053, c’est jusque dans la seconde moitié du xn° siècle que fait défaut toute allusion à un hommage du comte de Toulouse-Narbonne, et nous verrons dans quelles circonstances cet hommage apparaît.
Sous l’empire du même préjugé féodal, la vitalité profonde de l’autorité, ou, si Ton veut, de la majesté royale
1 II serait oiseux d’en citer des exemples. Elle est constante , à de très rares exceptions près, et ne manque pas de signaler les changements de règne.
2 Fidèles ou Vassaux, p. 121-122. — Est-il besoin de remarquer que la situation n'est pas la même. Ne pas faire hommage ne constitue pas un acte qui ait pu laisser trace dans les documents, tandis que l’hommage léodal d’un prince non seulement est une solennité qui ne saurait passer inaperçue mais suppose une rencontre, des relations de lait que les chroniqueurs se complaisent à relater.
a été méconnue dans son essence. La datation royale du Midi est tout autre chose, en effet, qu’un simple procédé -chronologique de scribes qu’on se représenterait usant de tables tenues à jour. Pourquoi aurait-on fait figurer le nom d’un roi à côté de l’année de l’incarnation ? à quoi bon le citer si l’on n’indique pas l’année du règne 1 ? comment expliquer tant d’erreurs grossières de synchronisme, tant et de si étranges méprises 2?
Ce n’est pas datation qu’il faudrait dire, c’est invocation. Le nom du roi est invoqué comme l’est souvent, à côté de lui, le nom du pape, et au-dessus d’eux le nom de Dieu. Et dans cette invocation la plume des scribes ne sert que •d’écho à la voix populaire. C’est en passant par la bouche du peuple que les noms des rois se déforment d’une façon si bizarre en apparence 3, très explicable en réalité puis- -quelle procède de la prononciation méridionale4.
Une autre preuve de la source populaire, la voici. Comme dans les chansons de geste, où les personnalités de Charles Martel, de Charlemagne, de Charles le Chauve se sont fondues et amalgamées, il se crée des noms typiques dont les rédacteurs de chartes, vraies ou fausses, trahissent le mieux la provenance légendaire quand ils font de Hugues le Grand une sorte de pendant de Charlemagne, qu’ils le
1 Cette indication fait régulièrement défaut au xie siècle, et est exceptionnelle au xe.
2 La mention, par exemple, d’un roi Constance « régnante Constantio rege » par confusion sans doute avec la reine Constance ( Cartul . de Saint-Sernin, 1004-1010, ch. 134, p. 99).
3 « Régnante Autarico rege » (937, Histoire du Languedoc, V, col. 226). — « Aiagrico rege (1031, Ibid., c. 399). — Ehenrigo rege (1037, c. 429). — Eyco rege (1040, Chartes de Cluny, IV, n° 2931,
р. 151). — Eihenrigo regis Franciæ (1045, Histoire du Languedoc, V, col. 449). — Andrico rege (1048, c. 504). — Engericho rege (1056,
с. 486). — Ingelrico rege (vers 1060, c. 506), etc.
4 II est même curieux de retrouver dans la forme fréquente de Aianrico, l’t primitif de Heinrich, et dans celle de Leuterico (par exemple, Cartul. de Guilhelm, 980, p. 559; 985, p. 126) le radical Leut de Lothaire.