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CHAPITRE III

Baudoin justifia, dans toute sa plénitude, le titre qu’il se donne dans les diplômes royaux de regis regnique procurator et bajulus' . Parla sagesse de son gouvernement, non moins que par le prestige de son pouvoir et le succès de ses armes, il porta du même coup’^au faîte l’œuvre de ses devanciers.

A aucune autre époque le lien traditionnel, — je ne dis pas théorique, et j’y insiste, — unissant le principat flamand au royaume de France n’a été accentué et illustré sous une forme plus personnelle et plus vivante, en même temps que se faisait jour, avec une énergie singulière, l’action des forces répulsives qui le séparaient de la Germanie.

La Flandre fait partie du royaume de France, mais une partie si autonome et si puissante que son chef est

été prêté à Baudoin par les principes rcgni (voy. note 1). — Les Petites Annales de Saint-Amand ne parlent, semble-t-il, que du premier serment : « Henrieus rex obiit et Balduinus cornes Flandriæ quasi interrex in regno judicat, salva fidelitate Philippi pueri regis. Huic vero magnum decus intervenit gloriæ. Nam cornes Tietbaldus, Andegavensis cornes, et omnes Galliæ optimates, salva fide Philippi regis, juraverunt fidelitatem et honorera regni. » {Ann. Binon, minores , SS. V, p. 20). — H est curieux de noter ce que cette double relation est devenue dans la Chronique de Saint-Bertin de Jean d’Ypres (2e moitié du xivp siècle), quand l’exclusion des femmes du trône eut prévalu en France. Ce n’est plus Henri Ier qui a institué Baudoin tuteur et régent, ce sont les barons de France qui l’ont choisi et élu comme tel et comme successeur désigné : « Balduinus, ratione uxoris suæ, consensu et electione omnium baronum Franciæ, tutor juvenis regis Philippi et tocius regni bajulus est effectus; qui sibi omnes homagium l'ecerunt, spondentes quod si juvenem regem mori contingeret, infra tutelle tempore, ipsum B. in regem Francie sublimarent » {11. F., t. XI, p. 380).

1 Diplôme de Philippe Ier, 1066 (éd. Prou, p. 71). — Cf. diplôme de 1065 : « Balduino comiti, cujus solerti cura et diligenti providentia tegni procuratur monarchia » {Ibid., p. 53). — Charte de Lietbert, évêque de Cambrai, 1067 (Miræus, Opéra diplom., t. II, p. 949) : « Régnante Francorum rege Philippo, et Baldewino comité ejusdem regni glorioso patrono ».

LE PRINCIPAT DE FLANDRE AU XIe SIÈCLE.

debout sur les marches du trône. Si de là il gouverne à la fois son Etat et le royaume entier, s’il y reçoit le serment d’hommage ou de fidélité des autres principes , c’est que s’affirme en sa personne tout ensemble cette parité du principat et de la royauté qu’exprimerait peut-être le mieux le terme allemand Ebenbürtigkeit et la prééminence de majesté qui appartient au chef de la Francie, au successeur des rois francs : parité, et non vassalité, suprématie royale, et non suzeraineté féodale.

Cette suprématie, ne voyez-vous pas comme elle aurait pu se transformer en souveraineté et préparer la reconstitution d’un royaume de France, solide et compact, s’étendant jusqu’au Rhin, si l’éventualité prévue, dit-on, par les principes de la Gaule s’était réalisée? Baudoin V, en remplaçant sur le trône son neveu et pupille, non seulement détachait la Flandre de la Germanie, mais il l’incorporait à la France occidentale avec les conquêtes que, par une longue et ardente lutte, il avait arrachées à la maison de Franconie. Sa prédilection pour Lille, le déplacement en cette capitale nouvelle, au cœur du pays wallon, du centre de gravité de ses Etats, aussi bien que les qualités si françaises de loyauté et de bon sens, de générosité et de bravoure que ses contemporains ont été unanimes à lui reconnaître1, montrent ce que le développement de la nationalité française aurait pu attendre de lui. Son alliance de famille avec Guillaume de Normandie ne l’aurait pas conduit en ce cas, — comme l’histoire le lui a justement reproché, — à faciliter à son gendre la conquête de l’Angleterre, mais à faire de la Normandie et de son duc un des principaux supports du regnnm Franc or nm , de même

1 Guillaume <le Malmesburva condensé ces éloges en un jugement laconique qui doil être vrai, puisqu’il s’accorde avec le surno. n Pius donné à Baudoin : « Is erat fide et sapientia eque mirandus » (11. F., t. XI, p. 180 . Aubry de Troisfontaines ajoute « virtute ». — La Flandria generosa le qualifie : « Prudens et fortis cornes, sapiens et moderatissimus » (Ibid., p. 388).

mw.

qu’il fut, selon l’expression d’un chroniqueur, entre son gendre et son pupille un médiateur heureux1.

Régent et tuteur, il put du moins cimenter une alliance plus étroite de la Flandre et du royaume, les rapprocher en les gouvernant, en circulant sans cesse de l’un à l’autre, pour les pacifier2 ou les organiser, et en se gardant luimême de toute usurpation3. Toutefois, n’oublions pas, pour bien définir sa situation politique, que lui-même et son fils Baudoin VI firent hommage au roi de Germanie pour les territoires conquis ou acquis dans la Francie médiane4, et notamment pour le Hainaut. Un contemporain a pu dire qu’il fut le chevalier (miles) de l’empire, son conseil et son ennemi8.

Baudoin de Lille mourut le 1er septembre 1007, peu de mois après qu’il eut remis, avec une si parfaite droiture, à son pupille Philippe 1er, le gouvernement du royaume;

1 « H inc factum est, ut pu pii li et generi mediat^r tumores ducum et provincialium salubri proposito compesceret » (Guillaume de Malmesbury, loc. cit .).

2 « Qui prudentissime regui admmisLrans negotia... tyrannos per totam pullulantes Franciam tam consiliis quam armis perdomuit, et pacem maximam teneri fecit » ( Miracles de saint Benoit , éd. Certain, p. 314). Cf. Miracula S. Agili (SS. XV, p. 866:. Nous verrons plus tard le rôle de Baudoin dans rétablissement de la paix de Dieu en Flan d re.

3 « Proinde Philippo, jam juvene facto, integrum absque nnius vicali immvnitione regnum restituât /> ( Miracles de saint Benoity loc . cit.).

* <c Sed et fiJium Baldwini militem jer manus accepit illique marchand suæ terræ conterminatam... dédit » [Annal. Altah. maj ., ad an. 1045, éd. OEfele, p. 39). — « Baldwinum comitem, qui diu patri suo rebellaverat, in deditionem suscepit et si b i post hæc firmum et fidclem fore jurare facit » [Ibid., ad an. 1056, p. 53).

Nomine si quidem miles llomani imperii fuit, re decus et gloria

somma consiliorum Est et nationibus procul remotis notissimum

quam frequentibus quamque gravibus bellis imperatorum immanit.a* tem fatigaverit, pace demum ad condiiiones ipsius arbitratu dictatas composita » (Guillaume de Poitiers, Gesta Guillelmi Ducisy H. F., t. XI, p. 80).

LE PRINCIPAL DE FLANDRE AU XIe SIÈCLE.

mais l’intimité des relations se poursuivit entre la maison de Flandre et la maison capétienne. Elle venait même de se resserrer personnellement entre leurs chefs. C’était Baudoin le jeune qui avait armé chevalier le jeune roi1, au moment de sa sortie de tutelle. Si Philippe Ier cessait d’être le pupille de Baudoin V, il devenait Le tilleul de Baudoin le jeune, et ce lien de parrainage était un des plus sacrés que la société reconnût.

1 « Balduinus marchisus sextus Flandrensium... qui dédit arma Philippo régi Francorum »(Sigehert, AuctariumHasnoniense ; Migne, 160, c. 355). — «Ego Balduinus (Baudoin de Mons) ... filius Balduini junioris, qui Philippum Francorum regem regalis insignivit militiæ armis » (1087. Charte en faveur de l’abbaye de Hasnon ; Miræus, t. I, p. 515).

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