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LIVRE IV

de ses enfants1, que fait Baudoin de Lille? Il convoque, en 1063, une assemblée solennelle à Audenarde, dans laquelle « il donne de son vivant sa terre », dédit in vita sua terram, à son fils Baudoin, et lui fait jurer foi et hommage-lige naturel par ses principaux vassaux ( optimates ), en même temps que son autre fils, Robert, promet par serment sur les reliques qu’il ne fera ni à Baudoin le jeune ni à ses héritiers « aucun tort de la terre de Flandre », en d’autres termes, qu’il n’élèvera aucune prétention sur elle2.

Baudoin le jeune était donc déjà en possession de l’héritage flamand quand son père mourut, et lui-même recourut, trois ans plus tard, à un procédé analogue,, pour le transmettre à l'un de ses fils, Arnoul. Ce n’est pas au roi- de France qu’il s’adresse pour faire reconnaître le jeune Arnoul comme son héritier désigné, c’est à une assemblée des pairs et barons, des principes du pays, convoquée à Bruges et où, de concert avec eux, « cum principibus consilio habito » 3, il fait prêter un

1 « In comitatu Balduwini ejusque familia, id multis jam sæculisservabatur quasi sancitum lege perpétua, ut unus filiorum, qui patri potissimum placuissct, nomen patris acciperet et tocius Flandriæprincipatum solus hereditariasuccessione obtineret, ceteri vero fratres aut huic subditi dictoque obtempérantes, ingloriam vitam ducerent, aut peregre profecti... » (Lambert de Hersfeld, Annales , ad an. 1071 -r Migne, 146, c. 1102).

2 « Balduinus... totam terram suam in vita sua BalcLxiino dédit, et optimates suos hominium et fidelitatcm promittere fecit; ita ut apud Aldenardam super reliquias Sctorum, præsente pâtre et filio multisque principibus, idem Robertus publiée juravit quod ncc ipsi Balduino ncc heredibus ejus aliquo modo de terra Flandriæ noceret» (Hermann de Tournai, Restauratio abb. S. Martini , II. F., t. XI, p. 254).

3 « Timens ne aliqua inquietudo vel traditio per fratrem suum Robertum sibi fieri posset et filiis, hominium et sccuritatcm a fratre sibi fieri requisivit et filiis suis. Cumque super hoc, cum principibus consilio habito, utile fore tam patriæ quam sibi prenosset, ... in Brudgis curiam suam convocavit, simulque parcs et barones totius-

LA TRANSMISSION DU POUVOIR COMTAL

nouveau serment de « foi et de sécurité » (/idem et secaritatcm ) par son frère Robert le Frison, en échange d’importantes largesses1.

Baudoin VI meurt prématurément (17 juillet 1070), alors que son fils Arnoul vient d’atteindre à peine sa quinzième année et paraît hors d’état de maintenir en Flandre ce bon ordre et cette tranquillité que lui-même et son prédécesseur étaient parvenus à y faire régner2. Robert le Frison put s’autoriser ainsi de l’intérêt du pays pour remettre en question les résolutions prises dans les deux assemblées d’Audenarde et de Bruges, pour reprendre ou renier les serments qu'il y avait prêtés, pour rentrer dans ses droits sur le comté de Flandre. Il débarque à l’improviste dans la Flandre maritime, il la soulève, il se fait proclamer comte par les chefs du pays (principes patriæ) 3 , tandis que les Wallons et les Hennuyers demeurent fidèles à Arnoul.

Voilà l’instant précis où le roi de France entre en

sui comitatus... Igitur in ecclesia beati Donatiani in Brudgis juramentum factum est super sanctorum reliquias infinitas, quas afferri cornes B. preceperat, in presentia omnium qui eo tempore tam pares quam principes erant in terra et, acceptis donariis, consul rediit » (Galbert de Bruges, éd. Pirenne, p. 110-H1). — D’après GisJebert, qui doit parler de la même assemblée, en la plaçant par erreur à Audenarde, foi , hommage et sécurité ont été jurés par tous les fidèles à Arnoul, comme héritier désigné (justus heres) de la Flandre : « Ab universis patris fidelibus fidclitates , et hominiorum securitates, tactis Sanctorum corporibus et reliquiis, prestite fuerunt » (Gislebert, Chronique, éd. Vanderkindere, 1^04, p. 6).

1 « Ut fidem et securitatem juret filiis meis post mortem meam... et dabo sibi munera etdonaria multa sub eadem conditione... » (Galbert, p. fil).

2 La paix de Baudoin VI est devenue légendaire comme celle des ducs de Normandie. Voy. Flandria gcnerosa, H. F., t. XI, p. 389.

3 « Misit... ad principes et majores viciniæ circa mare... ad Flandrenses marinos, et pretio et sponsionibus confederavit sibi eos,quatenus ipse per illos patriæ comitatum obtineret » (Galbert, loc. cit.y p. 112).

scène. I] est appelé à l’aide par Ricbilde, en même temps qu’un chef normand, Osbern. Tous deux accourent en armes. A quel titre Philippe intervient-il? Si la Flandre avait été dès lors un grand fief, une seule réponse s’imposerait : « A titre de suzerain féodal », et c’est la réponse en effet que les historiens modernes, sous l’empire du mirage que je combats, n’ont pas manqué de faire1. Mais ouvrez les chroniques, interrogez les contemporains, c’est à qui donnera une explication différente, et de tous les mobiles invoqués, c’est à peine si un seul a trait à un devoir de suzerain. Lambert de Hersfeld met en vedette les services que Baudoin avait rendus au roi 2; Guillaume de Malmesbury allègue que Philippe Ier et le Normand Guillaume Osbern ont pris fait et cause pour Arnoul, à raison de la tutelle ou de la garde que son père leur avait confiée3; Orderic Vital évoque le lien de parenté qui unissait les deux maisons4; la tradition conservée dans la Plandria Çfenerosa veut que l’avarice bien connue de Philippe Ier l’ait fait agir : Richilde aurait acheté son secours en lui offrant 4.000 livres d’or3. On s’est récrié ici sur l'invraisemblance de la somme! Je veux bien qu’elle ait pu être grossie, — encore que l’opulence du trésor flamand fût grande, — mais ce qui vient à l’appui

1 L’auteur, par exemple, d’une monographie sur Robert le Frison dira : « Vor allem trat der Kônig von Frankreich... ein, wozu er als Obcrlehnsherr verpflichtet war » (Schtniele, Robert der Friese, 4 872, p. 46).

2 « Ad regem Francorum con'iigit, auxilium... expetens, eo quod pater ejus tam ipsi quain majoribus ejus sæpe in arduis rebus comodissime affuisset » (L. de Hersfeld, Migne, 146, c. 1105).

3 « Superstilibus duobus liberis... quorum tutelam régi Francorum Philippo... et Willelmo filioOsberni commendaverat » (G. de Malmesbury, II, 256; Migne, 179, c. 1237).

4 « Philippus rex Francorum qui consanguineus erat corum ad auxilium Arnulfi exercitum Gallorum adunavit » (Orderic Vital, IV, 8, éd. Le Prévost, t. II, p. 235).

LA TRANSMISSION DU POUVOIR COMTAL

de l’existence d’un marché, c’est l’abandon qu’Arnoul a dû faire de Corbie et, sans nul doute, comme prix de l’assistance du roi1. 11 faut descendre en définitive jusqu'au milieu du xne siècle pour rencontrer un chroniqueur qui relève la circonstance qu’Arnoul avait reçu sa terre des mains de Philippe2, et, par son isolement aussi bien que par sa date et par les termes mêmes où elle est conçue, cette observation est sans portée. Ou bien le chroniqueur s’est servi d’une expression courante de son temps, sans y attacher de signification particulière, pour désigner la reconnaissance que le roi a faite d’Arnoul comme successeur légitime de son père, ou bien il a traduit en une forme plus concise ce qu’un autre chroniqueur, — contemporain celui-là, — a indiqué, comme un des motifs déterminants, l’existence de fiefs particuliers tenus par le comte de Flandre du roi de France3.

Voyez, au surplus, ce qui arrive. La victoire reste à Robert, les troupes du roi sont mises en fuite, Arnoùl est tué, Richilde faite prisonnière. Philippe Ior travaille aussitôt pour son propre compte; il saccage Saint-Omer, puis se décide à faire sa paix avec le vainqueur, par l’in-

1 Nous apprenons par une charte de Foulque, abbé de Corbie, du 22 février 1079, que la ville avait été cédée au roi Philippe par le comte Arrioul : « Regem Philippum... qui, rccepta a comité Arnulfo Corbcia » ( Actes de Philippe Ier, éd. Prou, p. 240). Cela concorde avec le témoignage de la chronique de Saint-Bavon (De Smet, Corpus cliron. Flandr., t. I, p. 561) qu’à l’époque de l’invasion de la Flandre par Robert le Frison (1071) Arnoul et Richilde se trouvaient avec Philippe Ier à Corbie : « A. cum Rikilde matre sua Corbeiæ apud curiam regis Franciæ Philippi ». Cf. la note de Holder-Egger, SS. XV, p. 863, note 4.

2 « Quod audiens Ernulfus, juncto sibi Philippo trancorum rege, de cujus manu terram snsceperat , patruo suo Roberto cum exercitu suo apud castrum Casletum occurrit » (H. de Tournai, H. F., t. XI, p. 254).

3 « Eo quod... civilatcs qnasdam ex bis quas Ruotbertus occupaverat pro donativo ab eo (rege) accepissct » (Lambert de Hersfeld, Migne, 146, e. H05).

F. — Tome IV.

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