CHAPITRE IV
les revendications de Baudoin de Hainaut1 ; le comte de Flandre tente même avec le roi Canut une descente en Angleterre (1085); le conquérant normand, sur son lit de mort, le citera parmi ses plus dangereux ennemis2. Sitôt, au contraire, que le faisceau anglo-normand se rompt par la mort de son chef et les dissensions de ses fi I s, un éloignement qui équivaut à une sécession se produit entre la couronne et le principat. La répudiation de Berthe de Frise (1092) et F excommunication du roi en sont les visibles symboles. Robert II succède à son père sans que, de près ou de loin, la moindre participation du roi à son avènement soit signalée par les chroniqueurs ou se manifeste par un acte. L’inimitié entre les deux cours est telle que l’évêque d’Arras, en se rendant à Rome en 1093, craignait d’en être personnellement victime3.
Mais le péril anglo-normand va renaître, dès le retour de Robert II de la Terre-Sainte. Henri Beauelerc a évincé son aîné Robert Courteheuse du trône d’Angleterre; il lui dispute la Normandie ; il va l’en dépouiller et reprendre l'œuvre unitaire et envahissante de Guillaume le Conquérant. Aussi le même danger commun allait-il unir à nouveau les armes du roi de France et du comte de Flandre. Dans la guerre que, dès son avènement définitif au trône, Louis VI entreprend contre Henri Ier, et qu’il poursuivra presque sans interruption jusqu’en 1119, Robert II et son fils Baudoin VII seront au premier rang des combattants. Tous deux y périront et Baudoin VII s’y illustrera par des actes de rare bravoure et de singulière audace4.
1 Guillaume de Malmesbury, EU, 257; Migne, 179, c. 1238.
3 <c ... Roberlus Fresio satrapa Morinorum mihi multis machinationibus insidiati sunt » (Orderic Vital, t. III, p. 239).
3 « ... apud Trecascum periculo et timoré... demoratus, pro odio Philippi Francorum regis et Roberti comitis Flandrensium » ( Gcsta Lambcrti , H. F., t. XIV, p. 745).
4 Herman de Tou rnai raconte que Baudoin alla provoquer Henri 1er à Rouen, en plantant sa lance dans la porte de la ville (II. F., t. XIV, p. 395). — Guillaume de Malmesbury dit de lui : « Crebro castella
LA TRANSMISSION DU POUVOIR COMTAL
Ce concours armé a donc sa raison d’être en soi-même., et il se trouve conforme à. la politique traditionnelle de la Flandre, devenue vitale pour elle. L’expliquer autrement, y voir une conséquence du lien féodal qui aurait rattaché le comté à la couronne ne peut conduire qu’à des antinomies insolubles. Un historien aussi probe et aussi bien informé que M. Luchaire, soucieux de concilier la théorie féodale que ses devanciers lui avaient léguée avec les faits qu'il a observés directement lui-même, ne s’est-il pas vu acculé au paradoxe d’appeler la Flandre « un grand fief indépendant » 1 ! Puis, oubliant l’indépendance dont il vient de parler, il a représenté Jes comtes flamands comme de simples lieutenants du roi de France2.
Que dire aussi de cette conception inadmissible, arbitrairement introduite dans les traités qu’on prétend avoir été passés dès le début du xii° siècle entre Robert II et Henri 1er 3 : le comte de Flandre aurait été à la fois le vassal de l’empereur, du roi d’Angleterre et du roi de France, mais de celui-ci seul le vassal-lige, comme le prouverait le service personnel auquel il se serait astreint, alors que comme vassal ordinaire il ne pouvait devoir qu’un contingent féodal4? Non seulement cette distinction, empruntée à Brussel, est certainement inexacte pour le xi® siècle et les premières années du xues, mais elle est exclue par le texte même du traité qu’on allègue, puisqu’on y voit le comte de Flandre s’engager à servir per-
regis in Normannia inopinatis fatigabat assultibus, magnum incommocîurn, si fala sivissent, terras minatus » (II I, § 403; Migne, 179, c. 1359).
1 Luchaire, Annales de la vie de Louis VI, p. xciu.
2 Ibid., p. xciv.
3 Sur la question de leur authenticité, infrà, p. 87-88.
4 Lot, Fidèles ou vassaux, p. 25.
3 Origines, t. II, p. 527 et suiv. — Cf. Luchaire, Institutions françaises, p. 196 et suiv.