‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 39 sur 244 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

confédération enfin de villes ou de districts s’étendant sur le pays entier.

Tous ces groupements sortent vivaces de l’ombre où ils se tenaient et se dressent au grand jour. Leur existence légale est officiellement consacrée, ce sont leurs chefs militaires et leurs chefs civils qui choisissent entre les prétendants, selon les coutumes- nationales, et non pas le roi, « en vertu du droit féodal ». Ces coutumes nationales n’excluent pas la déférence envers le roi, la primauté qui s'esl transmise par une chaîne ininterrompue, quoique relâchée, génération après génération, des successeurs de Charlemagne, au rex Kai'lensium ; elles excluent si peu les droits traditionnels et dynastiques de la maison comtale que c’est un héritier légitime, Thierry d’Alsace, qui finit par triompher; elles réservent enfin une grande part d’influence ou de pouvoir à la chevalerie et au baronage 11 amant 1. M ais ce qu'elles excluent absolument, ce qu’elles dénoncent comme une hérésie historique, c’est l’idée que l’exubérance et la fruste complexité de la vie politique et sociale île la Flandre ait pu, à cette époque, être enserrée dans les bandelettes du droit féodal, être emprisonnée dans le cadre à la fois somptueux et rigide qu’une monarchie nouvelle, puissante et victorieuse, aidée d’une armée de légistes, d’outre-mont et d’outre-mer, pouvait seule forger un jour.

Suivons, pour mieux encore nous en convaincre, les émouvantes péripéties de la lutte qui déchire le pays flamand depuis l’assassinat, à Bruges, de Charles le Bon (2 mars 1 127) jusqu’à la mort, devant Alost, de Guillaume Cliton (27 juillet 1128). Nous le pouvons faire grâce aux notes prises, à l’heure même, sur ses tablettes de cire, par le greffier et secrétaire d’Etat brugeois, Galbert, transcrites ensuite par lui, à quelques jours d’intervalle au plus, sur les feuillets de parchemin qui nous ont conservé son journal. Ce sont comme des notes sténographiques mises au clair; mieux encore, des « instantanés » photo-

l’avènement de la maison d’alsace.

graphiques « développés » par un homme du métier, tout au plus avec quelques « retouches » qui ne changent rien au fond et ne peuvent même que le mettre en valeur, puisque la bonne foi du mémoraliste est « absolue »*, et que sa connaissance approfondie du droit et des institutions de son temps1 2 nous est un sûr garant contre toute déformation ou toute méprise. Document d’une valeur inappréciable qui permet de suivre tous les mouvements de b opinion, toutes les fluctuations du sentiment populaire, et dont le témoignage ne saurait pas plus être récusé par l’historien que celui d’un kociak.

Dès la mort de Charles le Bon, Guillaume d’Ypres, complice, aux yeux de Galbert, des meurtriers, s’efforce de se mettre en possession du comté; pour cela, il se fait prêter serment et hommage par les negociatores réunis à Ypres (6 mars). Il ri’est pas le candidat du roi; il n’a pas son assentiment ( assensus ) 3. Louis VI, en effet, est accouru à Arras (8 mars) pour soutenir les prétentions de Guillaume Cliton. Néanmoins, le bruit se répand à Bruges (16 mars) que c’est à Guillaume d’Ypres que le roi a fait don du comté4'.

L’émoi causé par cette fausse nouvelle a été invoqué à tort pour preuve qu’il appartenait légalement au roi de disposer de la Flandre comme d’un fief vacant. Bien de pareil ne se peut déduire du récit de Galbert. Ce que craignaient les Flamands, c’était que le roi leur imposât de force ( potentia )3 un prétendant qui passait pour com-

1 C’est le témoignage que lui rend son récent et savant éditeur M. Pirenne, p. xn.

2 Ibid., p. vm.

3 C’est ce que dit l’auteur de la première vie de Charles le Bon, Gautier de Térouanne : « Magnificus rex Francorum Ludovicus, audito quod consobrinus suus Carolus interiisset, et Guillelmus honorera sibi indebitum, præsertim ipso non assentiente, invasisset... » (Migne, 166, c. 936).

4 Galbert, p. 56.

e Dans la lettre que Guillaume Cliton écrit l’année suivante à

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