‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 55 sur 244 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l’indépendance, au point de vue féodal,

DE l’ÉTAT NORMAND, ET SON EXTENSION TERRITORIALE.

Si la base légale des relations entre la couronne et le principat normand était la possession allodiale de la Haute-Normandie francique, les parties successivement annexées à ce noyau organique n’ont pu l’être à un autre titre. Elles ont pu d’autant moins avoir un caractère différent , que l’équilibre devint plus instable entre les compétiteurs à l’héritage de Charlemagne, et que les chefs normands surent, avec plus d’habileté et d’énergique audace, tirer parti de cette longue rivalité.

C’est une totale méprise de se représenter ces annexions comme des agrandissements d’un fief, comté, marche ou duché. Elles furent opérées par conquête et ont porté sur des territoires et des populations où le droit, même purement théorique, du roi de France était réduit à une suprématie illusoire, la seule qu’il avait pu retenir.

L’idée que Rollon aurait été institué comte de Rouen ou aurait succédé dans ce comté à des fonctionnaires carolingiens est un simple a priori.

Connaissons-nous seulement l’existence d’un comté ou d’un comte franc du Roumois, depuis l’époque des invasions normandes? Avons-nous le moindre indice que ce soit d’un tel comté que Charles le Simple aurait prétendu investir Rollon?

De duché ou de marquisat il n’en est pas davantage

question dans les textes. 11 y a des Normandies, il n’y a pas de Normandie 1 ; il y a des marches, telles que l’Avranchin, marche de Bretagne, mais le pays normand dans son ensemble n’en forme pas une. La Normandie n’apparaîtra que quand l’État normand se sera progressivement constitué par lui-même, et pas avant le xi® siècle. Rollon est un iarl Scandinave, danois ou norvégien, je ne sais, un iarl des Northmanns campés, puis légalement fixés, dans la vallée de la Seine2. Son titre de iarl a été traduit en une multitude de termes latins : cornes , princeps , dux, marcàisus, etc., à raison de l’incertitude encore flottante de la terminologie juridique ou politique3 4, tout de même que son nom patronymique Hrolf est devenu Rollo, Rosus, Rodolpluis, et par le baptême Robert. Il est qualifié iarl de Rouen, Rudu iarl1*, comte ou prince des Normands de Rouen ou de la Seine5, pour le distinguer du iarl de la Loire, du princeps N ordmannorum qui in fluvio Ligeri versabantur6 . C’est ce titre de comte, prince, duc des Normands rouennais, qui passera de préférence à ses successeurs du xe et du commencement du xie siècle 7 .

1 Ademar de Chabarmes appelle, par exemple, l’Avranchin <«. ea Norman nia quæ antea vocabatur marcha Franciæ et Britanniæ » (éd. Chavanon, p. 148).

2 Voyez la Saga de Harald Harfagr, citée par M. Prentout, op. cit., p. 154-155, d’après V Heùnskringla de Snorré Sturleson, t. I, p. 108 : « Rolf... s’étant emparé de l’autorité de Iarl sur les Normands, il reçut toute la contrée qui s’est depuis appelée Normandie ».

3 J’ai signalé cette incertitude au t. I, p. 170 : « Les titres de duc, comte, marquis, prince, patrice, avoué, etc., n’avaient plus ou n’avaient pas encore de signification précise ». — Elle tenait au peu de fixité de la hiérarchie.

4 Saga de Saint-Olaf ( Heimskringla , II, p. 18). — Prentout, op. cit., p. 231 .

5 Flodoard, éd. Lauer, p. 29 : « Nordmanni de Rodomo ». — Hugues de Flavigny, append. à Flodoard, éd. Lauer, p. 197 : « Rollo Normannorum Rotomagensium princeps ».

5 Flodoard, p. 15.

7 Cornes Rodomensis (Complainte [x8 siècle] sur la mort de Guillaume

l’indépendance de l’état normand.

Jamais, à ma connaissance, ils ne s’intitulent ou ne sont qualifiés cornes ou dux Normcmniæ, mais princcps , dux, cornes Northmannorum 1 . Et il en est ainsi encore de Guillaume le Conquérant2, même après la conquête de l’Angleterre 3.

Voyons donc les choses comme elles sont, au lieu de

Longue Épée, strophe XVII, éd. Lauer, Louis d’ Outremer , appendice, p. 323); Cornes Rotomagensium ( Miracles de Sainte-Foi , éd. Bouillet, p. 114). De même, charte de Richard II, 1024, Miræus, I, p. 265 ; Gesta episc. Camerac., Il, 29. — Rotomagnorum cornes (Raoul Glaber, éd. M. Prou, p. 42); Dux Rotomagnorum. ( ibid ., p. 40); — Dux Rotomagensis {ibid., p. 57).

1 Willelmus princeps Nordmannorum (Flodoard, p.75); Disposicione divina Normannorum princeps , Robert, 1032-35 (Ch. de Saint-Wandrille, éd. Lot, p. 55); Dux Northmannorum (Dudon, p. 218); Richard II, Princeps et dux Normannorum (Ch. de Saint-Wandrilie, éd. Lot, p. 41); Gratia Dei Dux et princeps (tout court), Lobineau, Histoire de Bretagne, Preuves, II, p. 96; Dux et patricius (1015, Gallia Chr. XI, pr. c. 284); Gratia Dei consul et dux Normannorum (Saint-Wandrille, p. 53); Marchisus (968, Richard I, H. F. 731); Richard II (1014, d’Achery, Spicilegium ; Prentout, p. 229); Ch. de Saint-Ouen, MS. lat. 5423, f° 97 r°, etc.

2 Willelmus, Northmannorum princeps (Dugdale, Monasticon anglicanum , II, p. 956). — Dux Normannorum (1067. Martène, Thés . Anecd., I, 196. Migne, 149, c. 1371); — Patronus Northmannorum (Dugdale, II, p. 971); — Cornes Northmannorum (1069, ibid., 1, p. 547. Migne, c. 1364); — Gratia dei Normannorum cornes (Baluze, Miscell. éd. 1715, VII, p. 227); — Normannorum marchio (1047, Cart. de Préaux, f° 137, charte publiée par Valin, Le duc de Normandie et sa Cour , Paris, 1910, p. 258). — Divina dispensatione Normannorum marchio et dux (1066, Livre noir de Bayeux, Léchaudé d’Anisy II, p. 435).

3 Voyez la note précédente, et ajoutez : W. Dei gratia dux Northmannorum et rex A?iglorum {i 066-87, Ch.de Saint-Wandrille, p. 81- 82. — W. dispositione Dei rex Anglorum et cornes invictus Normannorum (1074, ibid., p. 86). — Avant la conquête de l’Angleterre, on ne pourrait alléguer qu’une charte où figurerait le titre de totius Normannie princeps « (Ch. de Saint-Wandrille, p. 80-81 , datée par M. Lot « vers 1065 >•>). Mais nous ne la connaissons que par la transcription d’un cartulaire du xive siècle.

F. — Tome IV.

les enduire d’un vernis factice : Rollon est un conquérant Scandinave, qui fait la paix avec le roi des Francs, au sujet des territoires dont il s’est emparé et qu’il gouverne depuis un bon nombre d’années, un envahisseur qui peut s’incliner devant la majesté royale du successeur de Charlemagne, reconnaître sa suprématie, mais qui ne saurait se rabaisser au rang de comte royal. Et quand, à l’occasion des territoires nouveaux que lui ou ses successeurs conquerront, soit entre la Seine et la Dive, soit entre la Dive et le Couesnon, de nouveaux accords seront passés avec le roi de France, ce ne sera plus même, comme pour la région détachée delà Franc.ie, un abandon de droits qui sera fait aux Normands, c’est une garantie qui leur sera octroyée ou une assistance qui leur sera consentie ou promise, en vue de mettre leurs nouvelles possessions à couvert.

De cette distinction, nous avons une double preuve. En 940, après que, non seulement la région entre Seine et Dive, mais le Dessin, le Cotentin, l’Avranchin ont été progressivement occupés par le comte normand, l’accord passé entre Louis d’Outremer et Guillaume Longue Epée se borne à renouveler la cession faite à Rollon '. En 944, pour que Louis d’Outremer pût céder à Hugues le Grand le Cotentin, l’Hiémois et le Bessin, il avait fallu qu’il s’en emparât au préalable, à la faveur de la minorité du jeune Richard 1 2.

Remarquez, du reste, que les populations au delà de la

1 « Rex Ludowicus abiit obviam Willelmo principi Nordmannorum qui venit ad eum in pago Ambianensi et se illi commisit. At ille dédit ei terrain quam pater cjus Karolus Nordmannis concesserat » (Flodoard, ad an. 940, éd. Lauer, p. 75).

2 « Interea dum Ricardus puer fere tribus annis. exularet, et rex Franciæ sibi Normanniam penitus subjugatam esse putaret, timens ne Hugo Magnus Aurelianorum dux Norraannos adjuvaret, OGmo& et Bajocas cum toto Constantiensi pago... eidem donavit, et imperiose mandavit ut valida manu rebelles Normannos impeteret » (Orderic, éd. Le Prévost, III, p. 90-91).

l’indépendance de l’état normand. 131

Dive étaient plus réfractaires, plus hostiles que nulle autre à la domination franque, et que l’hostilité allait croissant à mesure qu’on s’éloignait vers l’ouest. Dans le Bessin, le Cotentin, l’Avranchin, c’étaient des Scandinaves, païens encore pour la plupart, et parlant le norois *, que Rollon et ses successeurs eurent à contenir et à dompter. Et si ces populations ont accepté finalement l’autorité de leurs congénères, elles ne se seraient pas laissé subjuguer par les Francs qu’elles se glorifiaient d’avoir vaincus et écrasés 1 2.

1 Dudon le dit expressément des Bessinois, opposant Bayeux à Rouen : « Rotomagensis civitas romana potius quam daeisca utitur eloquentia, et Bajocacensis fruitur frequentius dascisca lingua quam romana » (éd. Lair, p. 221).

2 Voyez Dudon, éd. Lair, p. 189 : eam (Franciam) sæpe bellis repetivimus, multosque incœpto prælio prostravimus ».

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