CHAPITRE IV
historien de la Bretagne, M. de La Borderie, vît dans ce pacte une concession de fief faite à un chef normand. Il croit qu'il s’agit de Rôgnwald, qui de iarl viking- serait devenu ainsi un comte de Nantes, vassal du roi de France. C’est une imagination digne de l’abbé Velly1. Rôgnwald n’apparaît dans Flodoard qu’en 923 et on l’y voit combattre le successeur de Robert, le roi Raoul, envahir la Francie de concert avec Rollon 2, en se plaignant — tout au contraire de ce que M. de La Borderie suppose, — qu’il n’avait pas encore reçu de terres en Gaule 3.
A la faveur précisément de ces circonstances et en échange d’un armistice, Rollon obtient la promesse de territoires outre-Seine 4 * * * (nouvelle preuve que la Transséquanie n’avait pas été comprise dans la cession de Saint- Clair-sur-Epte). L’année suivante Hugues le Grand et Herbert de Vermandois, au nom du roi Raoul, font la paix avec lui, en lui concédant le Bessin et le Maine8. Cette
1 D’après M. de La Borderie ( Hist . de Bretagne, II, 1898, p. 375), le comté de Nantes aurait été concédé à Rôgnvald en 921, à titre de fief et la Bretagne à titre indépendant. Ainsi s’expliquerait que la première de ces concessions ait dû être renouvelée en 927, étant devenue caduque parla révolte du vassal, et que la seconde soit à ce moment passée sous silence. Tout ce pénible échafaudage est bâti sur la supposition que le pacte de 921 a été fait avec Rôgnvald. Or une telle supposition est complètement exclue par Flodoard, qui motive en ces termes l’inyasion de Rôgnvald : « quia nondum possessionem intra Gallias acceperat » (ad an. 924, p. 24). Il s’agit donc de pactes faits avec les diverses bandes normandes, à mesure qu’installées sur un territoire, elles devenaient menaçantes pour les territoires voisins.
2 Flodoard, ad an. 923, p. 15.
3 Voyez note 1, suprà.
* « Pacem pollicentur... si tamen eis terra daretur quam spaciosam
petebant ultra Sequanam. Rodulfo... obsides... mittunt et inducias
ab eo usque ad medium Maium accipiunt » ( ibid ., ad an. 923, p. 17-
8 « Nordmanni cum Francis pacem ineunt sacramentis perHugonem et Heribertum comités, Seulfum quoque archiepiscopum, absente
concession ne peut avoir d’autre sens que ceci : Rollon reçoit l’assurance, la sécurité, que le roi lui laisse carte blanche de s’emparer du Bessin et d’une partie du Maine (probablement une partie de l’Hiémois, la partie méridionale de Y Otlinga), à condition qu’il cessera ses incursions dans la Francie. N’est-ce pas tout juste l’accord ( pactum securitalis) que Rollon conclura avec Hugues le Grand, personnellement, un an plus tard (925) *?
Qu’il fût nécessaire de procéder à une vraie conquête d’un pays où l’élément Scandinave indépendant, mêlé de survivants des Bretons qui avaient colonisé le pays sous Nominoe, s’était solidement ancré, deux circonstances le prouvent. Dès 925 les Bajocasses, profitant de l’absence de Rollon, qui avait, malgré ses promesses, envahi le Beauvoisis, se soulèvent et ravagent la rive gauche de la Seine2. Plus tard, et jusque vers le milieu du xie siècle, le Bessin ne cessa de faire cause commune avec le Cotentin pour se révolter soit contre le duc, quand il paraissait trop français d’alliance ou de mœurs, soit contre le roi de France quand il prétendait subjuger la Normandie 3.
Il existe, au surplus, une corrélation parfaite entre les accords passés par les Normands de la Seine avec les Francs et ceux que concluent avec eux les Normands de la Loire, — circonstance qui achève d’en fixer le caractère et l’esprit. Au traité de Rollon de 924 correspond, la même année, un pactum securitalis conclu par Rôgnwald avec
rege Rodulfo ; ejus tamen consensu terra illis aucta, Cinomannis et Baiocæ facto pacis eis concessæ » (Flodoard, ad an. 924, p. 24).
1 « Hugo... pactum securitatis accepit a Nordmannis » (Flodoard, ad an. 925, p. 32).
2 « Baiocenses terram Nordmannorum, ultra Sequanam, deprædantur » ( ibid ., p. 30).
3 Révolte de Rioulf contre Guillaume I (934), de Turmod contre le roi de France (944), des vicomtes du Bessin et du Cotentin (1047) (Delisle, Hist. de Saint-Sauveur le Vicomte, p. 6-18).