LIVRE IV. § II
Guillaume d’Aquitaine et Hugues le Grand \ Et de même,, quand ces premiers traités eurent été presque aussitôt rompus que noués, quand les Normands de la Loire eurent été battus par Raoul à Chalmont (6 déc. 924), les Normands de la Seine à Eu (925), les uns et les autress’allièrent (927-928) avec Hugues le Grand et Herbert de Vermandois (en lutte à ce moment avec Raoul), les premiers en se faisant concéder le comté de Nantes 1 2, les seconds en faisant ratifier leurs conquêtes par Charles le Simple, dont ils galvanisèrent de leur mieux l’autorité royale. C'est en présence du malheureux roi, mis pour la circonstance en liberté provisoire, et auquel le fils de Roi Ion prête un simulacre de serment, que l’alliance est contractée avec Herbert, son geôlier3, et lorsque, l’année suivante, Hugues le Grand entre dans cette belle alliance,, le Normand ne consent à restituer le fils de Herbert, qu’il détient en otage, que sous la singulière condition que Herbert prêtera serment lui-même au fantôme de roi qu’il tient à sa merci 4.
Rien prouve-t-il mieux à quel point le Normand est
1 « Ragenoldus, cum suis Nordmanis, quia nondum possessionem intra Gallias acceperat, lerram H ugonis inter Ligerim et Sequanam clepopulatur... Willelmus et Hugo, filius Rotberti, cum Ragenoldo de sua terra securitatem paciscuntur , et Ragenoldus cum suis Nordmannis in Burgundiamproficiscitur» (Flodoard, ad an. 924, p. 24-25).
2 « Nordmanni de Ligeri, postquam obsessi sunt ebdomadibus quinque ab Heriberto et Hugone, datis acceptisque obsidibus et concesso sibi pagoNamnetico, pacempepigere Francis » ( ibid ., ad an. 927, p. 38)-
3 « Heribertus Karolum de custodia ejecit secumque in pagum Veromandinsem, scilicet ad S. Quintinum, deduxit... Karolus igiiur cum Heriberto colloquium petit Nordmannorum ad castellum quod Auga vocatur, ibique s e filius Rollonis Karolo committit et amicitiam firmat cum Heriberto » {ibid., ad an. 927, p. 39).
4 « Heribertus cornes... placitum cum Nordmannis habuit; ipseque
et Hugo, filius Rotberti, amicitiam cum eis pepigerunt. Filius tamen Heriberti, Odo, quem Rolio habebat obsidem, non redditur illi, donec se committit Karolo pater cum aliis quibusdam Francia, comitibus et. episcopis » (Flodoard, ad an. 928, p. 41). .
l’arbitre de la situation, avec quelle énergie il en sait user, avec quelle astuce il fait tourner à l’avantage de sa dynastie le prestige qui survit dans l’âme populaire de la légitimité carolingienne ? Et c’est pourtant de cette tragi-comédie qu’on a voulu tirer argument en faveur de la thèse féodale. Le serment de fidélité prêté, dans les circonstances que je viens de dire, au monarque prisonnier, a été représenté comme un hommage de fîef, le fait de se poser en champion de la souveraineté légitime comme un acte de loyal et fidèle feudataire !
Après la mort de Charles le Simple, Guillaume Longue Epée se décide, en 933, à faire la paix avec Raoul, probablement parce qu’il jugea l’alliance d’Herbert insuffisante à lui permettre de tenir tête au roi Robertien et qu'il voulait avoir les mains libres pour s’emparer du Cotentin et de l’Avranchin. Il traite au sujet de ces pays dans les mêmes termes que jadis Rollon au sujet du Bessin. En échange de la fidélité qu’il promet, la terra Britonum , in ora maritima sita, est abandonnée à sa libre disposition l. Les circonstances, en effet, étaient propices pour la conquête de ces territoires. En 931, les Bretons s’étaient soulevés, avaient massacré le chef normand Felecan et fait une hécatombe des Normands maîtres du pays 2. Puis une armée normande accourue de la Loire, avec le chef Incon à sa tête, avait réoccupé la Bretagne, saccagé, tué, expulsé les indigènes 3.
1 « Willelmus, princeps Nordmannorum eidem régi (Rodulfo) se
committit; cui etiam rex dat terrain Brittonum in ora maritima sitam » ( ibid ad an. 033, p. 35).
3 « Interea Brittones qui remanserant Nordmannis in cornu Galliæ subditi, consurgentes adversus eos qui se obtinuerant, in ipsis sollemniis Scti Michaelis, omnes interemisse dicuntur qui inter eos morabantur Nordmannos, cæso primum duce illorum nomine Felecan » (Flodoard, ad an. 931, p. 50). Il me paraît douteux que cornu Galliæ désigne ici la Cornouaille. La révolte a dû éclater dans le Finistère (Voy., infrà, § III, Bretagne).
3 « Incon Nordmannus, qui morabatur in Ligeri, cura suis Bri-