CHAPITRE I
Le long des côtes, la pêche maritime et le cabotage façonnent une race aventureuse de hardis marins et de vigoureux soldats. Dans les plaines basses et marécageuses se conservent des mœurs presque sauvages1, qui communiqueront de leur rudesse aux villes elles-mêmes. Dans celles-ci, enfin, l’élément guerrier sert d’égide au commerce, à l’industrie, à la richesse et d’appui à la liberté urbaine. Je ne doute pas qu’autour de la cité dont le castellum était le donjon et qu’habitaient surtout les hommes d’armes et les tninistei'iales du comte, et à côté des bourgs de marchands et de trafiquants, il y eût des bourgs de gens de métier, de jardiniers et de cultivateurs. Mais je suis pleinement d’accord avec l’historien de la Belgique, M. Pirenne, pour attribuer au commerce maritime et fluvial et aux corporations, hanses et gildes, qui en sont nées une action décisive sur la constitution
bien était profonde l’anarchie inter-familiale à laquelle les moines de Lobbes n’avaient apporté qu’un remède temporaire : « Per cuncta Flandria; loca, dit l’hagiographe Hariulf, cotidiana homicidia et insatiabiles humani sanguinis effusiones pacem et quietem totius regionis turbaverant »... « tanta rabies O'-eidendi, tantusque inerat furor ulciscendi, ut huraano sanguine assidue cruentari jocundum haberent ». Ce sont les mœurs des Flamands qui en sont cause : « Mentes indociles et cruentse » ( Vita Arnulfi, Mon., t. XV, p. 887- 888). — Le comte pourtant maintient avec une inflexible vigueur la paix des foires, pax comitis, et quand, aux foires célèbres de Thourolt, elle est violée par une vengeance, il ne faut rien de moins qu’un miracle pour que la chariLé chrétienne de saint Arnoul puisse s’exercer en faveur du violateur et interrompre la chaîne des vendetta (Ibid., p. 888-889).
1 « Intra terminos parrochiæ Gestelensis (Ghistelles, près d’Ostende)... est quædam vena terræ nigra et quasi subrufa, quæ crebris paludibus intersita, non facile potest transiri. In bis vero locis moratur genus hominum atrocitatem semper gestiens ut vulgus Scytkarum (Ibid., p. 889). — Survivants, sans doute, de ces Morins et Ménapiens qui, au temps de Dion Cassius, n’avaient pas encore de villes et habitaient dispersés dans des huttes, « ours, y àp roXstç e^ovteî, àXX’ èv -/.aXüêaiç otoeTcopsyca » (D. Cassius, XXXIX, 44. Extraits des auteurs grecs concernant les Gaules, t. IV, p. 279).
LA GENÈSE DE LA NATIONALITÉ FLAMANDE
urbaine en Flandre. Ce sont les marchands de l’eau, plus que tous autres, qui ont fait des villes flamandes une puissance capable de résister aux abus féodaux, de faire équilibre à la puissance centrale et de la soutenir, avec une rare efficacité, dans ses conflits intérieurs et extérieurs. De là, les privilèges et les franchises que surent conquérir de si bonne heure les communes de Flandre, de là aussi l’attitude qu’elles prirent au regard de la couronne de France, l’indépendance nationale qu’elles revendiquèrent, dès le début du xne siècle, Fardent souci qu’elles témoignèrent de l’honneur du comte et de l’honneur du comté1.
Remarquons maintenant que la Flandre propre était devenue le domaine du bas-allemand jusqu’à la hauteur de Courtrai et de Tirfemont. L’élément vieux saxon et frison y avait absorbé l’élément ménapien ou morin et remplacé l’élément franc, qui s’était écoulé vers le midi. Dans le Mempisque aussi et dans le Boulonnais, des infiltrations Scandinaves ou nordiques n'avaient cessé de pénétrer. Et n’est-ce pas précisément de cette région septentrionale, du pays de Bruges, selon toute vraisemblance, que les fondateurs de la dynastie flamande sont sortis? Si ce fut leur berceau, ce fut aussi, en cas de péril, leur suprême refuge.
Cette esquisse, si elle est fidèle, nous laisse préjuger les rapports du principal flamand avec le regnurn Frcmcorum. A mesure que ce royaume se désagrège, la Flandre maritime devient un noyau de cohésion autour duquel se forme un État distinct de la Francie, mais qui y demeure rattaché par un lien traditionnel. L’histoire de la première dynastie comtale est l’histoire même de cette transformation. Si le comte carolingien Baudoin a été le vassal de son beau-père Charles le Chauve, il n’est pas moins
1 L’honneur du pays ( honor tervx) ou du comté ( honov comitatus) est sans cesse invoqué dans les négociations qui ont Lieu pour la succession de Charles le Bon (voy. par exemple Galbert^éd. Pirenne, p. 139, 140, 141, 162, etc.).