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CHAPITRE V

LES TENTATIVES RÉITÉRÉES DES FRANCS POUR SUBJUGUER LES NORMANDS SOUS LOUIS D’OUTREMER ET SOUS LOTHAIRE.

L’assassinat de Guillaume Longue Épée. (17 décembre 942) parut mettre le principal normand à la merci du roi de France, puisque au milieu des rivalités les plus dangereuses, le comte ne laissait pour héritier qu’un enfant en bas âge.

Nous sommes à l’instant critique où Louis d’Outremer essaiera avec l’appui des Flamands de réincorporer à la Francie les territoires qui en avaient été détachés en 911, et de rétablir sa pleine souveraineté sur une partie au moins de l’État normand. La tentative échoua; elle tourna même au profit de l’indépendance du duc et de la solidification de son Etat.

Comme toutes les crises ou convulsions graves, celle-ci permet, mieux que l’état normal, de juger de la nature vraie des institutions, de faire, si je puis dire, la diagnose du corps politique. Elle demande donc à être observée et analysée avec le plus grand soin, et si elle ne l’a pas été, comme il aurait fallu, c’est que d’une part on s’est privé de parti pris d’une source d’information précieuse, en suspectant plus que de raison l’exactitude de Dudon, c’est que d’autre part on a rapetissé une crise ethnique aux proportions d’un conflit féodal, d’un effort du roi de France pour transformer sa prétendue suzeraineté féodale sur le duc de Normandie en une seigneurie directe sur les barons normands.

Je voudrais, en éprouvant la relation de Dudon à la pierre de touche que Flodoard nous offre, établir que la substance des faits — le livret de la pièce qui a été jouée — est digne de foi, que seuls la mise en scène et les épisodes accessoires, les comparses et les harangues sont à placer sur la même ligne que les imaginations de nos chantres de geste.

Guillaume Longue Épée, extrêmement soucieux de transmettre son pouvoir à son fils Richard, l’aurait, selon Dudon, fait reconnaître de son vivant pour son successeur. La résolution était d’une prudence si simple, elle était si conforme aux usages du temps, et le chroniqueur y revient avec tant d’insistance qu’il paraît difficile de la révoquer en doute. Tandis que Guillaume de Jumièges ne raconte l’événement que dans ses rapports avec la restauration de l’abbaye de Jumièges, Dudon en déroule la progression en trois étapes successives.

Le prince des Normands commence par présenter le jeune Richard à l’agrément, comme cornes, dux, patricius hereditarins , de ses trois plus fidèles conseillers ( fidi secretarii ), qui s’engagent par serment à lui assurer la succession au principat, securitatem regni1. C’est à ce moment que l’enfant aurait été confié à l’un d’eux, Bothon, pour être élevé à Bayeux, en pur pays normand, où il devait apprendre le norois.

Célébrant ensuite dans cette ville les fêtes de Pâques et de Pentecôte, et y tenant sa cour solennelle, Guillaume fait renouveler le serment par les trois fidèles palatins et en même temps par sept de ses plus puissants seigneurs, optimales majoris potentiæ. Ils confirment et élèvent au principat le jeune Richard [in regno confirmari et sublimarï), ils l’établissent héritier delà domination (h&res ditionis consliluitur) 2.

1 Dudon, éd. Lair, p. 220-221.

LES TENTATIVES RÉITÉRÉES DES FRANCS

Voici maintenant l’épisode de la restauration de Jumièges, où Guillaume, après sa réconciliation avec Louis d’Outremer, aurait conçu l’invraisemblable projet de se retirer du monde. L’abbé l’en détourne en lui demandant à qui il pourra transmettre son pouvoir [duc amen). Guillaume répond : « Mon fils, quoique très jeune, deviendra à ma place, grâce à mes principaux fidèles, le chef tout-puissant de la région » l. De retour à Rouen, il convoque ses fidèles. Il les décide, malgré leurs objections, à élire, de son vivant, son fils pour chef [ducem etigere ), et à lui engager leur foi et leurs services 2.

La transmission du pouvoir était donc garantie par avance, mais, après la mort du duc, son successeur devait être acclamé par le peuple et reconnu par l’ensemble des vassaux ou fidèles. Dudon mentionne cette cérémonie à la fin du livre consacré à Guillaume 3, puis il la décrit avec complaisance dans le panégyrique de Richard 4 . Il ne manque pas l’occasion d’assimiler aux vassaux normands les prétendus vassaux bretons, au premier rang desquels il place le comte Rérenger de Rennes. Mais si, sur ce point, son récit est certainement tendancieux, rien n 'empêche d’admettre que le comte breton, — qui avait, ainsi qu’ Alain, fait un pacte avec Guillaume Longue Epée, — ait été présent aux funérailles et ait cherché, en qualité d’allié, à organiser la résistance contre Louis d’Outremer, pour le cas où le roi voudrait mettre la main sur la Normandie®. Et c’est

1 « Principibus meis libenter faventibus, dux erit pro me potentissimus regionis bujus ». — Ibid., p. 202.

2 « Filium meum R. ducem vobis me superstite eligatis, et intentione custodiendæ fidelitatis et militationis, manus vestras manibus ejus detis ». — Ibid., p. 202-3.

3 Dudon, p. 209.

8 L’idée d’une alliance entre les Bretons et les Normands de Rouen a été contestée à tort par M. Lauer ( Louis d' Outremer , p. 92, note) et par M. de la Borderie ( hist . de Bretagne , II, p. 500-501); le pre-

la perspective en effet sur laquelle Dudon insiste1.

Nous sommes donc placé devant un avènement populaire et national. Nulle allusion à un suzerain féodal dont le consentement et l’investiture, accompagnée d’hommage, auraient été les conditions nécessaires de l’accession au pouvoir. Mais Dudon lui-même va nous raconter que Louis d’Outremer est, après la cérémonie d’intronisation, accouru à Rouen et a fait don à Richard de la terre de son père et de son grand-père ( largitus est terrant ) 2. Voilà aussi et voilà seulement ce que, presque dans les mêmes termes, Flodoard relate 3 : le don de la terre des Normands ( dédit terram Nordmannorutri), — c’est-àdire la reconnaissance du fils de Guillaume, — reconnaissance qui n’avait pas seulement sa raison d’être dans la suprématie royale et le droit de garde qu’elle conférait au roi sur un prince mineur, mais surtout aussi dans la condition de bâtard que Flodoard a eu grand soin de relever chez le jeune Richard 4. Il n’y a donc eu ni investiture féodale 5, ni octroi de fief. Pour que le don men-

imier a confondu les Normands de la Loire, défaits en 939, avec les Normands de la Seine; le deuxième a prétexté que Bérenger et Alain avaient fait en 942 un hommage féodal à Louis, alors que Flodoard se borne à dire « venerunt ad regem ».

1 « Ne extcræ gentes super nos irruentes,... principari super nos délibérantes, vindicent sibi Northmannicas Britannicasque fines » (Dudon, p. 223).

2 « Illico Ricardo... puero, largitus est terram hærcditario avi patrisque jure possidendam ; delatisque Sctorum reliquiarum phylacleriis, manibus super ipsa impositis, Deo nominato, in primis juravit se contra omnes illi auxiliari , suosque præsules et comités idem lacéré coegit » (Dudon, p. 226).

3 Flodoard, ad an. 943 (éd. Lauer, p. 86) : « Rex Ludowicus filio ipsius Willelmi nato de concubina Britanna, terrain No rdmannorum dédit » .

4 Voyez la note précédente.

5 M. Lauer ( Louis d’Outremer , p. 92, note 2) allègue tout à fait à tort mon t. I, p. 151, comme si j’avais admis l’existence d’une investiture féodale. J’ai dit là au contraire que le lien qui rattachait le

LES TENTATIVES RÉITÉRÉES DES FRANCS

tionné par Flodoard constituât l’un ou l’autre, il aurait fallu un acte d’hommage, sur lequel l’annaliste garde le plus absolu silence. Et ce silence est d’autant plus probant que Flodoard nous dit expressément qu’une partie des barons normands ont fait hommage, les uns au roi Louis d’Outremer, les autres à Hugues le Grand1, contraints par la menace ou gagnés par des largesses.

Louis et Hugues allaient, en effet, se disputer la Normandie. Mais ils se heurtèrent aussitôt à la résistance ouverte des Normands de vieille souche 2, dont les prétentions allèrent même jusqu’à rompre tout lien avec le regjunn Francorum, jusqu’à faire retourner la nation au paganisme3. Une vraie guerre de sécession s’engage, si féroce qu’on a pu y voir le thème d’une de nos plus antiques chansons de geste, la chanson de Gormond êt Isembard 4.

Dudon a gardé le silence sur ces épisodes, à raison sans doute des échecs que les Normands insurgés éprouvèrent; mais il raconte en détail une révolte, à Rouen même5, où le roi aurait couru les plus graves dangers.

D’autre part, il nous montre Louis emmenant le jeune prince à Évreux et obligeant les habitants de cette ville à

duc de Normandie à la couronne « ressemblait à une sorte de traité d’alliance, aussi souvent rompu que renouvelé ».

1 « Quidam principes ipsius (Willelmi) se régi committunt, quidam vero Hugoni duci » (p. 86-87).

2 « Hugo dux Francorum crebras agit cum Nordmannis, qui pagani advenerant, vel ad paganismum revertebantur, congressiones... castrum Ebroicas, faventibus sibi qui tenebanl illud Nordmannorum cliristianis, obtinet » (Flodoard, ad an. 943, p. 88).

3 Flodoard, ibid.

4 C’est l’opinion de M. Lauer, Louis d'Outremer, p. 272 et suiv. — La question, du reste, est fort débattue. Elle vient d’être examinée à nouveau par M. Joseph Bédier, suivant qui Gorinond et Isembard est un épisode de l’invasion normande de 880-881 ( Les légendes épiques , IV, p. 22 et suiv.) (Paris, 1913).

5 Dudon, p. 224-225.

F. — Tome IV.

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