‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 62 sur 244 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lui prêter serment de fidélité1, ce qui est très frappant.. Ne savons-nous pas, en effet, par Flodoard, que Hugues,, après avoir pris Evreux, céda la ville au roi2?

C’est après que la révolte de Rouen eut été apaisée,, grâce aux adroits conseils de Bernard le Danois (dont on a voulu faire, sans preuve suffisante, un personnage fictif), (pie Dudon place la reconnaissance par le roi du jeune Richard comme héritier de Guillaume. Ici nulle allégation d’une indépendance absolue , puisque, tout au contraire, Dudon va s’appliquer, dans la suite du récit, à mettre en plein jour les efforts du roi pour s' approprier la Normandie. 11 n’en est que plus remarquable que l’écrivain ne fasse pas la moindre allusion à une prétention traditionnelle de suzeraineté féodale.

Pour toute la suite des événements, dont l’aboutissant final devait être un éclatant triomphe de Y autonomie normande, le récit de Dudon est d’un enchaînement parfait. Il nous aide à démêler le fil des intrigues complexes qui furent ourdies, et, loin d’être contredit par les notes concises de Flodoard, il nous en présente le développement pittoresque et vivant. Suivons parallèlement le chroniqueur et l’an na liste.

D’après Dudon, les Normands de Rouen ont laissé emmener Richard, pour être élevé à la cour du roi à Laon, parce que Louis leur a promis de tirer vengeance d’Arnoul et leur a demandé de se tenir prêts à une expédition contre le Flamand3 4.

L’expédition a eu lieu, nous le savons par Flodoard *, mais ce n’est pas Louis qui l’a conduite; c’est Hélouin, que Je roi avait préposé à Rouen et qui, vainqueur d’Ar-

1 « Diu morulans Ebroicas, cogensque subdolo corde ad fideli— tatcm pueri civium turmas » (Dudon, p. 227).

2 « Rex Ludowicus Rodomum profectus Ebroicas ab Ilugone duce rcccpit » (Flodoard, ad an. 943, p. 89).

3 Dudon, p. 227.

4 Flodoard, ad an. 943, p. 89.

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noul, envoya comme trophée sanglant clans cetle ville le corps mutilé de l’un des meurtriers.

Le roi, selon Dudon, n’a pas tardé à se réconcilier avec Arnold et à concerter avec lui les moyens de conquérir la Normandie, en dépouillant le jeune Richard1.

Le fait de la réconciliation est confirmé de la façon la plus explicite par Flodoard2, qui le place en 943, après la défaite d’Arnoul, et l’attribue à l’intervention de Hugues le Grand, — intervention que Dudon, apologiste de Hugues, a clù dissimuler à dessein, puisqu’il semble bien que ce fut un traquenard tendu au roi pour lui aliéner à la fois les Normands exaspérés contre Arnoul, le meurtrier de leur duc, et Hélouin, vainqueur d’Arnoul, lequel commandait à Rouen.

C’est à cette réconciliation cpie l’écrivain normand fait remonter la captivité du jeune Richard à Laon.

L’idée en aurait été suggérée au roi par Arnoul. Mais le captif s’évade. Son précepteur Osmond3 le mène à Coucy et le place sous la sauvegarde de Bernard de Senlis, son oncle ou son .grand-oncle 4 * . Bernard se rend en toute hâte à Paris auprès de Hugues le Grand et lui fait promettre par serment de protéger Richard s, en définitive de prendre fait et cause pour lui contre le roi. Et en effet Hugues refuse au roi de lui faire rendre le jeune prince 6.

Tous ces événements se placent en 944.

1 Dudon, p. 228-229.

8 Flodoard, ad an. 943, p. 90.

3 Un personnage du nom d’Osmond souscrit la charte que Richard a délivrée en 968 à l’abbé de Saint-Denis (H. F. IX, 732).

4 Cf. Lauer, op. cit., p. 5, note 2.

ü « Allatis reliquiis, manibusque supra positis, sacramento veræ fidei spopondit se puero contra omnes auxiliari » (Dudon, p. 232). — Remarquez, à cette occasion, que les termes sacramentum veræ fidei ne font aucune allusion à la foi féodale ou vassalique, mais signifient simplement « serment chrétien ».

* Dudon, p. 233.

Ouvrez maintenant les Annales de Flodoard à cette date. Qu’y voyez-vous ? Que Hugues le Grand a conclu un pacte avec les Normands, el qu’aussitôt après, il a de concert avec les fils de Herbert de Vermandois (en guerre contre le roi de France), recherché l’alliance du roi de Germanie Otton *, tandis que Louis d’Outremer, de son côté, se hâtait de rétablir la paix entre Arnoul et Hélouin, en sacrifiant Amiens1 2. Hélouin désormais ne peut plus tenir à Rouen où il ne rentrera qu’avec Arnoul et le roi.

Jusqu’ici Dudon et Flodoard s’accordent donc parfaitement, et il en sera de môme dans la suite.

Entre les deux camps rivaux, Arnoul, toujours habile, négocie une transaction. Au lieu de se disputer la Normandie, pourquoi ne pas la partager? La base n’est-elle pas toute trouvée? La Transséquanie sera cédée au duc, la Normandie francique de Rollon fera retour au roi, Rouen reviendra à Louis, Evreux, Bayeux à Hugues. Tel est le pacte dont, tout au long, Dudon raconte la conclusion3. Et que nous dit Flodoard? que nous dira plus tard Orderic Vital? — Flodoard ? que l’entente est refaite entre le roi et le duc, que Louis, avec Arnoul et Hélouin, se met en marche pour s’emparer de Rouen, pendant que H ugues prendra Bayeux, qui lui a été concédé 4 avec

1 Flodoard, ad an. 944, p. 91 : « Hugo dux Francorum cum Nord mannis pactum firmat , datis utrimque et acceptis obsidibus ; indeque profectionem parat cum filiis Heriberti, obviam profecturus Othoni régi

in regnum Lotharii ».

3 Ibid. y p. 91. — Suprà (Flandre), p. 50.

8 Dudon, p. 234-235 : « Concedam tibi Ebroicacensem et Bajocacensem comitatum, quin etiam a Sequana ad mare usque ut possideas. Ego vero quæ dira Sequanam sunt tenebo,... Ego eis Sequanam pergens Rotomayum obsidebo , tu vero militari manu Bajocas vallans expugnato . Sic atteramus Northmannos advenas et superbos , nostræque ditioni subjiciamus iUos... Hugo vero dux magnus... pepigit cum rege hujus conventionis fœdus ».

4 Flodoard, ad an. 944, p. 95 : « Ludowicus rex in terram Nordmannorum profiscitur cum Arnulfoet Erluino... Arnulfus... régi transitum præparavit sicque rex Rodomum perveniens a Nordmannis in

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Évreux 1 , à charge d’aider le roi à subjuguer les Normands. — Orderic Vital nous apprendra que le Bessin, le Cotentin, le Hiémois ont été, dans ce meme but, donnés par Louis à Hugues le Grand2.

Mais voici encore un revirement. Une nouvelle rupture va se produire, qui est relatée par Flodoard. S’il n’en indique ni la cause immédiate ni les conséquences directes pour Louis, comme Dudon le prétend faire, son récit n’en confirme pas moins tous les faits essentiels avancés par le doyen de Saint-Quentin 3.

A entendre Dudon, Bernard de Senlis reproche à Hugues le Grand la spoliation à laquelle il s’est associé, si bien que le duc se trouve pris entre deux serments, ne sachant lequel il a le plus d’intérêt à tenir. 11 avoue son embarras, et c’est par lui que Bernard est mis au fait de la double expédition qui va être menée par le roi contre Rouen, parle duc contre Bayeux4. Bernard en prévient secrètement son homonyme de Rouen et lui suggère ce double jeu : ouvrir les portes à Louis, puis lui persuader, soi-disant dans son propre intérêt, de ne pas dépecer la Normandie, de ne pas en laisser prendre à Hugues un des meilleurs morceaux5.

Qu’ainsi fut fait, Flodoard l’atteste6. Louis est reçu h

urbe suscipitur. — Hugo dux cum suis... trans Sequanacn faciens iter, Baiocas usque pervertit et civitatern obsedit , quam rex ei dederat si eum ad subiciendam sibi hanc Nordmannorum gentem adjuvaret ».

1 Voyez Hugues de Fleury, ad an. 943 (Appendice de Flodoard, éd. Lauer, p. 213).

2 Orderic Vital, III, p. 91 : « Oximos et Bajocas cun toto Constantiensi pago usque ad montem Sancti Michaelis in Periculo maris eidem donavit, et imperiose mandavit ut valida manu Normannos impeteret et oppida eorum sibi strenue subigeret ».

3 Voyez les notes suivantes.

4 Dudon, p 233.

8 Ibid., p. 236-237.

6 « A Nordmannis in urbe suscipitur » (Flodoard, p. 93).

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