CHAPITRE V
Rouen, il s’aliène Hugues en lui enjoignant de lever le siège de Bayeux, en y entrant à sa place, et en reprenant Evreux1. La rupture pourtant n’est pas immédiate et, sur ce point encore, les deux écrivains sont d'accord.
D’après Dudon, Bernard de Senlis s’empresse de rappeler à Hugues son serment en faveur du jeune Richard. Hugues objecte qu’il ne peut seul combattre tous les Normands, puisqu’il sont tous (il pouvait le croire, comme Louis semble l'avoir cru) soumis maintenant au roi. « Attendez les événements », avait répondu Bernard2.
D’après Flodoard, Hugues a commencé par négocier avec le roi, et conclu avec lui une trêve de sept semaines3, bien que le roi eût envahi le Vermandois sur ses alliés les fils de Herbert 4 *.
Cette trêve permit à Hugues d’ c< attendre les événements » annoncés par Bernard de Senlis. C’était d'abord la propre attaque de Bernard contre le roi, au cours de laquelle il prit le château de Montigny, enleva toute une chasse royale, et dévasta Compiègne avec les villæ voisines 6. C’était le mécontentement que le roi ne devait manquer de provoquer chez les Normands, en favorisant les Francs à leurs dépens6, — ce qui, au dire de Flo-
1 « Receplus autem rex a Nordmannis (à Rouen) mandat duci ut a præfatæ civitatis (Bayeux) obsidione discedat. Quo discedente, rex in eam ingreditur; unde et discordiæ fomes inter regem concitatur et ducem , sed et pro eo quod rex obsides ( ab ) Ebrocensibus qui Hugoni subditi erant, accepit, quos eidem duci reddere noluit » (Flodoard, loc. cit.).
- « Præstolare attendus eventum rei et quid futuri parient dies venturi » (Dudon, p. 238).
3 Flodoard, ad an. 945, p. 97 : cc Hugo dux 'placitum cum rege per séquestres habuit, in quo nihii certi de pace inter ipsos componenda gestum, nisi tantum quod indutias ad invicem sibi de.de funt, usque ad medium mensem Augustum ».
4 Flodoard, ad an. 945, p. 96.
3 Flodoard, ad an. 945.
6 Dudon, p. 238. Joignez ce que Dudon raconte plus loin des exactions de Raoul la Tourte (p. 248-249).
LES TENTATIVES RÉITÉRÉES DES FRANCS
doarcl, poussa un certain nombre d’entre eux à quitter Rouen et à gagner la mer1. Ce fut enfin l’arrivée de nombreux pirates Scandinaves, que ces émigrés volontaires ont dû appeler à l'aide.
Que le chef des auxiliaires danois Ilagrold ou Harald ait été, comme le veut Dudon, un roi de Danemark débarqué récemment près de Bayeux et à qui les Normands du Bessin et du Cotentin s’étaient joints2, ou un chef des Normands Bajocasses, comme semble l’indiquer Flodoard3, au fond il nous chaut assez peu. Le fait certain est que Hagrold se trouve déjà à Bayeux quand, après sa trêve avec Hugues, Louis revient à Rouen4 *, et ce fait rend vraisemblable l’assertion de Dudon que le roi de France fut appelé par les Rouennais eux-mêmes, dans le dessein de le faire accabler par des forces supérieures6. Hagrold lui assigne un plaid. C’est, selon l’un, un piège suivi d'une sanglante défaite des Francs °, selon l’autre un simple guet-apens où tombent Louis et son escorte 7. En tout cas, le roi n’échappe à la mort que pour devenir le captif des Normands de Rouen 8.
Hugues le Grand n’avait plus de raison de louvoyer, il ne pouvait que faire cause commune avec les vainqueurs, afin de tenir la royauté à sa merci et de s'assurer pour
1 Flodoard, ad an. 944, p. 95 : « Quibusdam mare petentibus qui eum nolebant recipere ».
2 Dudon, p. 239-240.
3 Flodoard, ad an. 945, p. 98 : « Hagroldus Nordmannus, qui Baiocis præerat ».
4 Flodoard, loc. cit.
8 Dudon, p. 240.
6 Dudon, loc. cit.
7 Flodoard, loc. cit.
8 II devient, selon Dudon, le prisonnier de Bernard le Danois, qui aurait mené toute l’intrigue de concert avec Bernard de Senlis (Dudon, p. 244). — La version de Flodoard s’y accorde : « Rodomum veniens, comprehensus est ab aliis Nordmannis quos sibi fideles esse putabat, et sub custodia detentus » (ad an. 945, p. 98).
l’avenir, contre elle, le concours des Normands. 11 est doncnaturel que Hugues se soit engagé, comme le dit Dudori, à faire garantir à Richard par les Francs la paisible et libre possession de l’héritage paternel, avant que le roi ne sortît de sa captivité, et ne remontât sur le trône1.
Un seid point demeure obscur : qu’est devenu finalement Hagrold? Flodoard n’en parle plus et Du don raconte qu’il restaura le pouvoir du jeune prince sur ses sujets normands ou autochtones (payeuses) et remit en vigueur les lois, les moeurs, les règlements de Rollon2. Il y aurait, donc eu — et c’était dans l’ordre des faits — une réaction païenne et Scandinave. Mais après? Hagrold et les siens ont-ils disparu sans plus?
Le fait serait étrange quand on songe que de peine eut plus tard Richard à se débarrasser des auxiliaires païens qu’il avait appelés contre Lothaire. Cela me ferait croire qu’il s’agit bien d’un chef normand du Bessin, qui s’éiait soulevé contre le roi des Francs, mais qui accepta de reconnaître, comme ses congénères, l’autorité d’un des descendants de Rollon, élevé à Bayeux même, dans la langue et les mœurs nationales.
Le sentiment de l’indépendance ethnique était en tout cas plus vif que jamais, et trouvait dans la captivité du roi un moyen inespéré de se satisfaire. C’était ce sentiment que Hugues avait à concilier avec ses intérêts propres. Hugues se fait livrer le roi 3 et le tient captif pendant
1 « Antequam liber a custodiæ impedimento reddatur, regnoque Francisci imperii sublimetur rex Luthdovicus, terra Northmannicæ regionis quieta et solida... tenebitur » (Dudon, p. 244-245).
2 « Jura, legesque et statula Rollonis ducis tenere per omnia cogebat » (Dudon, p. 245).
* Flodoard, ad an. 945, p. 99 : « Dimissus rex a Nordmannis, suscipitur ab Hugone principe; quique commitlens eum Tetbaldo, cuidam suorum, profiscitur Othoni régi obviam. Qui rex nolens loqui cum eo... ». On comprend que le roi Otton ne se soit pas soucié dese rencontrer avec le geôlier de son beau-frère.
LES TENTATIVES RÉITÉRÉES DES FRANCS
près d’un an (945-946) 1 * sous la garde de son allié Thibaut le Tricheur. Mais a-t-on assez insisté sur la circonstance* attestée par Flodoard, que les Normands n’y auraient consenti qu’en échange d’importants otages, d’un fils de Louis, de l’évêque de Boissons’, peut-être aussi de l’évêque de Beauvais et d’autres encore3? Pourquoi ces otages puisque Hugues était l'allié juré des Normands, leur complice même, quoi qu’on en ait dit? De quoi ces otages devaient-ils être les garants ? et à quelles conditions furent-ils libérés? — A toutes ces questions Dudon seul répond, et sa réponse paraît logique si l’on remarque qu’elle n’est aucunement exclusive de la suprématie royale. Les otages ont été engagés jusqu’à ce que les Francs eussent, dans un plaid (dont la date était fixée), assuré par serment à Richard et à sa descendance la pleine restitution de son pouvoir sur la région normande*. Et ce serment fut, à l’époque convenue, prêté sur les reliques par le roi et les grands. Il garantissait à Richard et à ses successeurs qu’ils ne devraient de service qu’à Dieu :
1 Flodoard, ad an. 946, p. 101 : « Ludowicum regem, qui tereper annum sub custodia destinebatur apud Tetbaldum comitem ». Je Revois pas bien comment l’éditeur de Flodoard (p. 99, note 4) a pu penser que son auteur « vient contredire les accusations lancées contre Hugues par Richer et l’auteur de l 'Historia Franc . Senon. qui en font le complice des Normands. » C’est bien tel, en effet, que Hugues apparaît dans Flodoard, et M. Lauer lui-mème l’a reconnu en somme dans son Louis d' Outremer (p. 135-137). Hugues le Grand n’a pas libéré le roi, il l’a fait changer de prison, dans son intérêt propre.
8 Flodoard, p. 99 : u Hugone duce de regis ereptione laborante* Nordmanni filios ipsius regis dari sibi obsides quærunt, nec aliter regem se dimissuros asserunt », etc.
3 Dudon, p. 246.
* « Ut Francigenoe præsules comitesque et principes atque abbates veniant contra vos ad præfiniti temporis placitum, ut sacramento integræ veræque fîdei terram Nortmmannicæ regionis auctorizent et corroborent atque sanciant omnes Ricardo et posteris suis in perpetuum » (Dudon, p. 246).