De l’ hommage féodal
Jusqu’à l’époque où nous sommes parvenus (966), c’està-dire le troisième tiers du xe siècle, loin d’avoir rencontré la moindre preuve que le duc des Normands eût fait hommage au roi carolingien ou robertien, c’est son indépendance nationale, sous une suprématie plus ou moins nominale du regnum Francoriim , que nous avons vu triompher en deux circonstances mémorables, après les tentatives malheureuses de Louis d’Outremer et de Lothaire pour subjuguer le pays, soit à titre domanial, soit à titre de fief mouvant du roi. Si le duc est vassal de quelqu’un, c’est de Hugues le Grand dont il deviendra le gendre, puis de Hugues Capet dont il est devenu le tuteur.
Il n’en est que plus frappant que, depuis le moment o son pupille Hugues Capet est monté sur le trône, nulle allusion n’est plus faite à un hommage aux descendants de Hugues le Grand, encore que, pendant plus de soixante ans, les relations demeurent excellentes et se multiplient entre le prince normand et la dynastie nouvelle. Silence absolu même sur les relations du Principat et de la Couronne depuis 968 jusqu’en 992 L Que le sou-
1 M. Lot a été le premier à Je remarquer ( Derniers Carolingiens, p. 57, Fidèles ou vassaux, p. 192, note 3).
vërain change, qu’un nouveau duc soit intronisé, il n’est trace ni de serment ou d’hommage, ni d’investiture quelconque. Seule une compilation de la tin du xiu0 siècle semble faire exception, au sujet de Richard, mais le partisan le plus déclaré et le plus érudit de la théorie du grand fief, celui que j’ai déjà cité tout à l’heure, M. Ferdinand Lot, a reconnu loyalement que ce texte est dénué de toute autorité, et qu’on ne saurait en faire état1 *. Ce n’est qu’à titre de supposition gratuite que le même historien a pu parler d’un hommage que Guillaume le Bâtard aurait prêté au jeune roi Philippe, à l’occasion de la paix conclue entre eux, aussitôt après la mort de Henri 1er2.
Cette paix, c’est Guillaume victorieux 3 qui l’a octroyée, à la sollicitation de son beau-frère Baudoin de Lille, tuteur du jeune souverain4, et si durant la lune de miel qui avait suivi l’avènement des Capétiens, les ducs normands s’étuient abstenus ou avaient refusé de leur faire hommage, à plus forte raison n’en pouvait-il plus être question dans la période ouverte en 1053 !J, alors que l’har-
1 Fidèles ou vassaux, p. 193.
* Lot, Fidèles ou vassaux, p. 200. — Guillaume de Poitiers, cité par cet érudit, se borne à mentionner le rétablissement de la paix et de l’amitié rompues par Henri Ier [ruptis amicitiis, a dit G. de Malmesbury, Aligne, 179, c. 1217) : « tirma pax composita est ac serena amicilia » (Aligne, 149, c. 1233).
3 Victoire qui fait dire à G. de Mahnesbury : « nihil postea Francia plus metuerat, quam Normannorum ferociam irritare » ( loc . cit., c. 1218).
4 « Hinc factum est, ut pupilli et generi (baldewinus) mediator tumores ducum et provinciatium salubri proposito compesceret » (ibid.).
s D’après le témoignage formel d’un contemporain, Guillaume de Poitiers, cette période prit précisément lin parce que Henri 1er (après avoir essayé, à l’exemple de Louis d’Outremer et de Lothaire, de profiter de la minorité du duc pour réincorporer la Normandie à la Francie) fut exaspéré de ce que Guillaume, ne voulant se reconnaîlre ni son allié ou ami, ni son vassal, lui tenait tête, les armes à
monie avait fait place à une lutte presque ininterrompue des deux couronnes.
La situation parut, il est vrai, se modifier à l’avantage du roi de France par la mort de Guillaume le Conquérant et par les dissensions qui mirent ses héritiers aux prises, mais il ne s’établit nulle relation stable et légale avant l’avènement au trône d’Angleterre de Henri II Plantagenet. J ''appellerai cette période Y ère des prétendants , ère où la royauté française, en échange de l’appui alternatif qu’elle prête aux descendants de Guillaume, tire, en quelque sorte, des lettres de change sur d’éventuels et hypothétiques vassaux.
Si Robert Courte Heuse a fait hommage à Philippe Ier, — ce qu’aucun texte ne dit d’une façon positive, — ce n’est certainement pas du vivant de Guillaume le Conquérant, qui lui avait concédé le duché, et tant qu’il fut en bons termes avec son père. Ce n’a pu être qu’à l'occasion de ses révoltes contre le roi d’Angleterre, ou, après la mort de celui-ci, pour obtenir le secours — fort précaire, en fait — du roi de France, dans ses luttes avec Guillaume le Roux. Ce n’est que dans des conflits analogues aussi qu’il a pu devenir l’homme de Louis VI, alors associé à la couronne. Ce lien fut, en tout cas, fort lâche, puisque Louis n’eut aucun scrupule de soutenir son compétiteur Henri, moyennant la promesse d’un hommage analogue, — qu’il n’obtint pas, du reste, — du vainqueur de Tincbebrain. Le même spectacle se répète durant toute la première moitié du xne siècle, alors que fils, petit-fîls,
la main, et prétendait être quasi un roi : « Inimicitiæ causas veraciter explanamus ac pleniter : Rex egerrime ferebat et velut eontumeiiam suam diffiniebat quam maxime ulciscendam cura imperatorem Romanum... araicum et socium haberet, provinciis multis præsideret potentibus, quarum domini aut rectores militiæ suæ essent administri comitem Willelmum suum nec amicum. nec militem , sed hostem esse ; Nortbmanniam quæ sub regibus Francorum egit ex antiquo, prope in regnum evectam » (G. de Poitiers, Migne, 149, c. 1229-30).
F. — Tome IV.
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