CHAPITRE I
Le pays armoricain colonisé par les Bretons insulaires était borné à vue d’œil par la Rance et la Vilaine, jusqu’au confluent du Men, et ce sont les deux régions extrinsèques voisines, la région de Rennes entre la Vilaine et la Mayenne, la région de Nantes entre la Vilaine et la Loire, qui ont été les noyaux de cristallisation les plus actifs de la nationalité bretonne.
Rennes est au centre d’un bassin fluvial creusé dans les schistes de la Bretagne. Il communique à l’Est avec les bassins de Laval et d’Angers, il est protégé à l’Ouest par la région sauvage et forestière de Porhoët (forêt de Broceliande) où s’est arrêtée l’immigration insulaire. Au Nord, des cours d’eau conduisent à la Manche; au Sud, s’ouvre le pays de Nantes, dont le commerce fluvial et maritime a rayonné entre la Vilaine et la Loire, et au , delà de la Vilaine jusqu’à Vannes. Au point d’intersection de ces deux Marches et de la région bretonne, la grande abbaye bretonne de Redon s’est élevée, et est devenue, par sa situation même, comme le nombril de la Bretagne.
Entre la Britannia (ou Letavia ) et la Romania , qui s’opposent ainsi l’une à l’autre marquons les phases
' Vita Samsonis ( Acta SS. Bened., I, p. 165) : « quamplura de actibus quæ citra mare in Britannia ac Romania mirabiliose fecit... ». Ibid ., p. 180 : « Quodam tempore cum esset in do mo sua in Roma-
d’inimitiés, de luttes et finalement de conciliation et de fusion qui s’opèrent.
La Grande-Bretagne d’où se détachèrent les immigrants de l’ Armorique était restée celtique, de mœurs et de langue, sous l’occupation romaine, qui fut surtout militaire et cessa au plus tard dès l’an 407. Nous pouvons juger de l’état social et de la mentalité que les insulaires apportèrent sur le continent par ce que nous savons de leurs congénères du pays de Galles1. Au travers des lois galloises et de la description de Giraud de Candi rie, ils nous apparaissent comme des peuples foncièrement guerriers, chez lesquels la ténacité et l’endurance le disputent à l’impressionnabilité, animés d’un amour égal de l'indépendance et de la patrie, groupés autour de chefs nationaux dans une espèce de système seigneurial dont la famille est la base, souffrant par suite de la turbulence des nobles et de la fréquence des vengeances de clan à clan ou de peuplade à peuplade, mais doués au fond d’une énergie vitale que le malheur ne saurait abattre et qui suscite et nourrit une grande force d’expansion.
La prise de possession fut violente2. Elle aurait été précédée d’avant-coureurs, de colons pacifiques, accueillis en qualité d’hôtes chrétiens, sur un sol qui réclamait des bras aptes à le défricher3. Elle se lit par peuplades qui se can-
nia »... « perfectis itaque omnibus tain in Britannia quam in Romani a ».
Vit a Gildæ, cap. 16 (éd. F. Lot, Mélanges d'histoire bretonne, p. 446) : « Cum Dei jussu pervenisset in Armoricam quondam Galliæ regionem, tune autem a Britannis a quibus possidebatur Letavia dicebatur ».
1 Voyez J. Loth, L' émigration bretonne en Armorique (Paris, 1883), p. 103-131.