CHAPITRE II
rompu, et s’il ne l’est pas, il doit vouloir dire que, dans une assemblée solennelle des Francs1, Erispoe a reconnu Louis pour roi franc de la région entre la Loire et la Seine, en renonçant aux prétentions qu’il pouvait avoir sur le territoire que les Bretons avaient à diverses reprises occupé.
Ces projets n’eurent pas d’autres suites. Ils échouèrent par la mort violente d’Erispoe, qui périt sous les coups de son cousin Salomon et du Breton Almar (2-19 nov. 857). Nous ne savons pas s’il fut, comme le prétend La Borderie, victime d’un mouvement national, d’une révolte provoquée par ses conventions avec le roi des Francs. Les annales de Saint-Bertin disent seulement que les assassins étaient depuis longtemps, diu, en conflit avec Erispoe2. Il peut donc n’y avoir eu qu’une rivalité de pouvoir. Salomon avait dû être associé au gouvernement de la Bretagne. Fort peu de temps après la paix conclue à Angers en 851, il fît acte de fidélité à Charles le Chauve et fut reconnu par lui comme chef d’un tiers de la Bretagne (852) 3. Une charte datée de la même
veniens, venit ad eum ibi Britonum Hilispogius princeps, cum filio præfati nobilissimi regis, Ludovico nomine; ibique Hilispogius, consilio cum Francorum nobilissimis habito, Ludovico regis filio Neustriæ regnum dédit, et in hac regni parte eum regnare constituit ». (H. F., VII, p. 366-367).
1 Voy. la relation contemporaine d’Héric d’Auxerre (-f- vers 877) dans les Miracles de Saint-Germain d'Auxerre (Duru, Bibl. hist. de l’Yonne, II, p. 144) : « In pago Rotomagensi regius fîscus est, quem incolæ ob palatii antiquitatem veterem domum nuncupant.. . Rex Carolus bue fortasse devenerat, cum Herispogio duce Brittonum placitaturus ac séria qnæque de regni negotiis tractalurus. ... Huic miraculo tôt extitere testes, quot ad hujus generalis conventus spectaculum e cunctis regni partibus occurere potuerunt ».
2 « Respogius, dux Britonum, a Salomone et Almaro Britonibus, diu contra se dissidentibus, interimitur » {Ann. Saint-Bertin, ad an. 857, p. 92).
3 « Salomon Brito Karolo fîdelis efficitur, tertiaque Britanniæ parte donatur » {Ibid., ad an. 852, p. 79).
LA ROYAUTÉ BRETONNE. 199
année mentionne la domination collective de Erispoe et de Salomon : « Erispoe seu Salomon dominatores » 1 .
Il paraît assez vraisemblable que ce fut par Erispoe lui-même que Salomon avait été élevé au pouvoir, et que Charles le Chauve ne fit que ratifier leurs conventions, mais il ne serait pas impossible que le cousin d’Erispoe eût convoité son trône et cherché auprès du roi des Francs un appui pour l’en déposséder, puis, jugeant que l’accord de 856 faisait échec à ses intrigues franques, se fût rejeté vers les nationalistes intransigeants. Quoi qu’il en soit, Charles le Chauve ne tarda pas à se convaincre une fois de plus qu’il n’existait pas de parti franc en Bretagne. Il comptait sur la discorde, il trouva unies devant lui toutes les forces bretonnes 2; bien plus il les vit s’allier aux comtes rebelles de la Francie pour chasser Louis le Bègue de son duché du Maine3, puis à Louis le Germanique pour l’obliger lui-même à se réfugier en Bourgogne4.
Salomon, le nouveau prince breton, continue, durant les années suivantes à faire cause commune avec tous ceux qui se soulèvent contre Charles le Chauve ou qui lui résistent : avec Robert le Fort, avec Pépin d’Aquitaine, avec Louis le Bègue même, jusqu’à ce que la soumission successive de ses alliés et les revers qu’il subit lui fassent déposer les armes (863). Il se décide alors à se rendre
1 Carlul. de Redon, App. 35, p. 367 : « per jussionem Erispoe seu Salomonis qui de ipsa terra eodem tempore sunt dominatores » (12 septembre 852).
2 « Carolus tertius super Brittones cum exercitu irruere disponit, sed cum ad terminos gentis appropinquasset, audito quod ad resistendum totis viribus parati essent, subito mutata voluntate magis elegit pacem suscipere quam bellum i n ferre » (Reginon, p. 91).
3 « Comités Karii regis cum Britonibus juncti, déficientes a Karlo, filium ejus flludowicum ejusque sequaces, a partibus Cenomannicis deterritum, Sequanam transire atque ad patrem refugere compellunt » {Ann. Saint-Berlin, ad an. 858, p. 94).
4 Ibid., ad an. 858, p. 96.
auprès de Charles le Chauve, à l’abbaye d’Entrammes (diocèse du Mans). Il se recommande au roi, lui jure fidélité, lui fait prêter serment par les principaux chefs bretons. Il verse l’ancien tribut de cinquante livres d’argent qu’avait dû la Bretagne 1 , et que, l’année suivante, il ira porter encore au plaid de Pitres 2. En échange il reçoit, à titre de bénéfice, le territoire Enlre-Deux-Eaux et l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers 3.
On ne saurait assurer, mais il paraît probable que l’hommage avait été prêté à raison des comtés de Nantes et de Rennes et des nouveaux bénéfices octroyés, et que le tribut fut payé pour l’ensemble de la Bretagne, sur laquelle la suprématie royale se trouvait rétablie par ce traité de paix. Paix éphémère, du reste! Aucune des parties n’en était satisfaite. Charles le Chauve aurait voulu une soumission plus absolue, qui lui permît de disposer soit du principat de la Bretagne, soit même des comtés armoricains, comme de bénéfices, et les Bretons ne supportaient qu’avec une violente rancœur l’obligation de payer un tribut. Ils le refusèrent après 864, et le souverain franc pour les y contraindre fît adresser par ses
1 « Karolus rex Cenomannis civitatem adit, indeque usque ad monasterium quod Interamnis dicitur procedit; ubi Salomon, dux Britonum, cum primoribus suæ gentis illi obviam venit, seque Mi commenclat et fidelitatem jurât , omnesque primores Britanniæ jurare facit, et censum illius terræ secundum antiquam consuetudinem illi exsolvit » (Ann. Saint Bertin, ad an. 863, p. 118). — Voy. pour le montant du tribut la note suivante.
2 « In loco qui Pistis dicitur generale placitum habet (Karolus), in quo annua dona sed et censum de Britannia a Salomone, Britannorum duce, sibi directum more prædecessorum suorum, quinquaginta scilicet libras arg enti recipit » (juin 864, Ann. Saint-Ber tin, p. 136). — Cf. sur cette espèce de tribut : Waitz, Verfassungsgeschichte, 2e édit. (Berlin, 1885), IV, p. 103-104.
3 « Cui Karolus ob fidelitatis suæ meritum partem terræ quæ Inter-duas-aquas dicitur, et abbatiam Scti Albini in bcneficium donat » (Ibid., ad an, 863, p. 118).
LA ROYAUTÉ BRETONNE
évêques un appel au pape Nicolas Ier (18 août 8G6) le sollicitant d’enjoindre, sous peine d’excommunication, au duc breton de s’assujettir sans réserve au roi des Francs 1 .
1 Lettre des évêques du Concile de Soissons : « Ut, more præcessorumsuorum, idem auctor Britonum fîdentissimo filio vestro, domno et seniori nostro Ivarolo, in cunctis obtemperet, suaque omni humiliatione débita colla submittat, anauosque census persolvat... vestris suasionibus et, ut expedit, redargutionibus, quæsumus, decernite. Qui si contra... aspirare nititur, gladio sancti apostolatus vestri se percellendum debito cognoscat libramine » (Texte inséré dans Chronique de Nantes , p. 55).
Déjà en 859, dans l’important concile de Savonnières, près de Toul, auquel assistaient avec Charles le Chauve, les rois Lothaire II de Lorraine et Charles II de Provence, Salomon avait été menacé d’anathème s’il ne se soumettait pas pleinement et ne payait pas tribut aux Francs, comme ses ancêtres y étaient tenus : « Ut recordetur gentem Britannormn Francis ab initio fuisse subjectam et statutum dépendisse tributum, ac per hoc non dedignetur ad nuper omissam reverti consuetudinem » (Morice, Preuvest I, 310). La menace était sérieuse puisque Charles le Chauve lui-même s’était reconnu justiciable du concile : « A regni sublimitate supplantai’! vel projici, a nullo debueram, saltem sine audientia et judicio episcoporum » (Voy. Hefele, Conciliengeschichte, IV, p. 206).
L’attitude des Bretons et de leur chef en face des prétentions de la royauté franque, appuyée sur l’épiscopat, de même que la soumission relative à laquelle Salomon a momentanément consenti, tout cela a sa répercussion assez nette dans les chartes. Pendant les sept premières années de son règne, je ne trouve dans le Cartulaire de Redon que deux chartes où il soit fait mention du roi franc, l’une en 858 (ch. 36, p. 30), l’autre, l’année précisément du concile de Savonnières (ch. 69, p. 55, 2 janvier 859). Partout ailleurs, Salomon figure seul dans les dettes comme ayant autorité ( dominatus , principatus) sur la Bretagne, comme la dominant, la gouvernant, la régissant ( regente , ch. 404, p. 78), avec l’indication même une fois que son pouvoir s'étend jusqu’à la Mayenne (dominante Salomone Britanniam usque Medanum flumen, ch. 72, p. 57, circa 859).
Ce n’est qu’après le traité de 863, et après le paiement du tribut au plaid général de Pitre (juin 864) que le nom de Charles le Chauve reparaît dans deux ou trois chartes (ch. 57, p. 46, 29 juillet 864, ch. 55, p. 44, et ch. 56, p. 45, 863-865), puis il revient dans deux
Était-ce bien l’heure d’une pareille démonstration, et quelle chance de succès pouvait-elle prétendre quand le plus valeureux champion des Francs, Robert le Fort, venait de périr à Brissarthe (25 juillet 866) ? L’attitude du pape est la meilleure réponse. Il n’y a trace d’aucune lettre pontificale à Salomon qui soit postérieure au concile de Soissons *, et dans les lettres que Nicolas Ier a adressées le 6 décembre soit aux pères du concile, soit à Charles le Chauve, en réponse à leurs missives2, le souverain pontife ne fait pas la plus légère allusion aux affaires de Bretagne. Du reste, le roi lui-même ne tarda pas à se rendre à l’évidence des faits et à s’y plier. C’est toujours la même tactique aboutissant au même résultat : l’indépendance bretonne. Convocation de l’ost (cette fois au 1er août 867) pour une expédition en Bretagne, et tout aussitôt négociations engagées avec le duc des Bretons en vue d’un nouveau traité 3. Celui-ci est conclu le jour même du 1er août, à Co.mpiègne, où s’est rendu, avec pleins pouvoirs, le gendre de Salomon, Pascwithen. Nous en connaissons les clauses essentielles4. Il n’est plus question de tribut, ni
autres presque immédiatement avant le concile de Soissons (ch. 49, p. 39, 13 juillet 866, ch. 52, p. 42, 12 août 866). — Nous verrons ce qu’il en sera après le traité de 867.
1 Jaffé date circa S62 la lettre de Nicolas Ier insére'e dans la Chronique de Nantes (2» éd., n° 2708). M. Merlet la croit de 866, mais il reconnaît qu’elle est antérieure au concile de Soissons, puisque la femme de Salomon Wembret, dont il y est parlé, est morte au mois de juillet 866 ( Chron . de Nantes, p. 62, note 2).
2 Voy. Jaffé (2e éd.), nos 2822-2824.
3 Annales Saint-Bertin, ad an. 867, p. 166. C’est en revenant de Metz où il s’était rencontré dans les derniers jours de mai avec Louis le Germanique (Müblbacher, 2e éd., n° 1462 i) que Charles le Chauve convoqua l’ost à un plaid général pour le mois d’août (Ibid.).
4 Annales Saint-Bertin , ad an. 867, p. 167 : « Ivarolus, datis obsidibus, Paswithen Salomonis legatum, Kalendis Augusti in Compendio suscipit, et ei, vicario scilicet Salomonis, comitatum Constantinum cum omnibus fiscis et villis regiis et abbatiis in eodem comitatu consistentibus ac rebus ubicumque ad se pertinentibus, excepto episco-
LA ROYAUTE BRETONNE
cle fidélité jurée autre que celle d’un allié naturel, et pour cimenter l’alliance le roi non seulement reconnaît et confirme par serment 1 la souveraineté de Salomon et de son fils2 sur la Bretagne, mais il leur abandonne le Cotentin et la majeure partie au moins de l’Avranchin, sinon ce territoire tout entier3.
Il n’y avait plus qu’à revêtir le duc Salomon des insignes royaux comme Charles le Chauve l’avait fait jadis d’Erispoe. Dès l’année suivante, à la première marque de fidèle alliance que Salomon lui avait donnée en s’offrant à combattre seul les Normands, le roi franc lui envoya par son camérier Engelran une couronne parée d’or et de pierres précieuses, et un somptueux costume royal. Le principat royal des Bretons était donc pleinement restauré. Salomon put prendre, au regard des Francs, le titre de roi dans les chartes. Il le fait dès 868 4 et désormais il
patu, donat, et sacramento primorum suorum confirmât , et ex parte SaJomonts, a præfato ipsius vicario fidelitatis atque paeis atque præstancli adjutorium contra inimicos suos sacramentum ea conditions suscipit, ut Salomon et filins ejus, cum his quæ antea habebat, hoc donum etiam habeant et Ivarolo ac fîlio ejus fideles existant ».
1 L’acte est rappelé dans le capitulaire de Kiersy (877), cap. 23 : « Qualiter regnum quod necessitate Brittonibus quondam juramento confirmatum fuerat » (Capit. LL., éd. Krause. II, p. 360).
2 L'aîné des fils, Rivalon, étant mort, le plus jeune, Wigon, fit en 873 acte de fidélité au roi : « Salomon filium suum, nomine Wigon, ad eum (Karolum) cum primoribus Britonum misit, qui fîlius ejus se Karolo commendavit, et fîdelitatem coram fidelibus suis illi juravit » (Ann. Saint-Bertin, ad an. 873, p. 235).
3 Translation de Saint-Laumer (vers 872) (récit contemporain) : « Transtulit corpus... in pagum Abrincadinum, in villam quæ dicitur Patricliacus : quam denique retroactis temporibus Rodulfus, vassus dominicus, memorato monasterio... contulerat, ipsamque olim gens Britannorum cum principe suo Salomone , cum multis aliis possessionibus , rege Carolo condonante, in possessionem acceperat » (Mabillon, SS. Ben., IV, 2, p. 246).
4 Cart. de Redon, ch. 240, p. 187 (29 août 868) : « Salomo gratia Dei Brittanice provinciæ princeps... Signum Salomonis regis...
reconnaît de nouveau la suprématie franque en mentionnant avec une régularité parfaite le règne de Charles le Chauve1. Au regard des Bretons, il est resté leur tiern : la formule la plus usuelle des chartes est « dominante Brittannia »2. Salomon ne néglige pas du reste de rappeler ses droits sur des territoires franciques. On le voit s’intituler « Salomo, gratia Dei, totius Britanniæ marjnæqne partis Galliarum p/ inceps » 3.
La renaissance du principat royal s’effectue avec une pompe, un éclat, et l’institution d’un régime d’ordre et de justice que les gouvernements antérieurs n’avaient pas connus 4. Mais, au fond, un tel régime était encore prématuré, inconciliable avec l’esprit de turbulente indiscipline et de rude indépendance des Bretons. Le duc Salomon semble bien en avoir eu conscience. II cherche à donner satisfaction à l’humeur de sa nation en établissant une sorte de gouvernement seigneurial5. Le remède se montra
régnante Karolo rege, anno XI dominante Salomone Brittaniam ». Ch. 21, p. 18 (14 septembre 868) : « ante Salomonem regem totcius Brittaniæ, presentibus ejus nobilibus ducibus et optimatibus ».
1 Presque toutes les chartes du Cartulaire de Redon postérieures à 867 portent : « régnante Karolo rege ».
2 Dans le Cartulaire de Redon plus de vingt chartes de Salomon portent cette formule.
3 Cart. de Redon, ch. 241, p. 189 (12 avril 869). 11 est assez remarquable que par une sorte d’exception, le règne de Charles le Chauve, ne soit pas mentionné.
/f Nous en parlerons dans le chapitre consacré aux pouvoirs du principat.
5 Cela paraît ressortir du curieux récit de Le Baud emprunté par lui à des annales perdues. Salomon se serait retiré du monde pour vaquer à ses devoirs religieux, mais sans se démettre de son pouvoir suprême. Il en avait confié la direction aux grands, mais nulle affaire d’importance ne se résolvait que d’accorcl avec lui : « Il se retirades euvres du monde pour vaequer à oraison sans empeschement, et les barons, prelaz et autres seigneurs commencèrent à traiter vertueusement le peuple breton. Mais ils ne concluoient nulles baultes choses sans l'advis et consentement du roy Salomon, car néanmoins que il entendeist à oraison, ne s'estoit-il pas du tout desmis de son royaume .
LA ROYAUTÉ BRETONNE
insuffisant. Son résultat fut d’énerver le pouvoir et de surexciter l’ambition des machtiern ménagés par le duc. Ils allèrent jusqu'à se coaliser avec les Francs qu’il avait refoulés ou subjugués1. Salomon eut le sort qu'il avait infligé à son prédécesseur Erispoe. Il périt assassiné (25 juin 875) par ceux-là mêmes qu'il avait associés à son pouvoir 2.
Aussitôt se déchaîna une anarchie terrible, une dislocation du principal si tumultueuse que chaque chef de région prétendit au titre de roi3. Elle dura jusqu’à l’avè-
Ainsi fut Bretaigne notablement gouvernée par aucun temps, et obéissaient lesditz seigneurs aux commandemens du roy Salomon sans les enfreindre » (dre Hist. de Bretagne , de Le Band, rédigée vers 1480 à la demande de Jean de Chateaugiron, restée inédite. Bibl. nat., ms.fr. 8266, fos 122 v°-123 r°). Cf. La Borderie, II, p. 114.
1 « Insecutus a primoribus Britonum... nec non et Francis hominibus quos valde afflixerat » (Ami. Sant-Bertin, ad an. 875, p. 238).
2 « Pascuitan, Vurhan (Gurwan) et Wigon fi lio Rivilin » (Ibid.). — A en croire Hincmar, qui a rédigé cette partie des Annales de Saint-Bertin, les chefs bretons ajoutèrent l’astuce à la trahison. Salomon se livra à eux sur la foi donnée qu’aucun Breton ne lui ferait de mal, et ils le livrèrent eux-mêmes aux Francs qui le mirent à mort (Ibid., p. 239).
3 « Denique hoc Salomone mortuo inter comités et proceres Britanniæ qui de regali Britanniæ progcnie processerant super regno surrexit gravissima controversia. Denique cornes Redonensis et cornes Venetensis Alanus præpotentes principes Britanniæ Monarchiam affectant, quibus ex adverso Leoniæ et Goloviæ comités resistere contendunt, adeoque Britanniæ principatum dividunt, quod quilibet eorum in sua terra regem se Britonum nuncupante. Adduntur his magnis et intestinis bellis non minus adversi exterorum insultus. Audita siquidem regis Salomonis morte miserabilique totius patriæ divisione et contentione percepta, regnum divisum desolaturi Dani veniunt et Northmanni, civitatesque et castella, ecclesias, monasteria, domos incendunt, regionem vastant, universamque Britanniam longe lateque depopulantur, donec tota Britanniæ regio in vastum eremum et solitudinem redacta sit ».
(Morice, Mémoires pour servir de preuves à V histoire de Bretagne, T. I [Paris, 1742], col. 142). — C’est un morceau de la Collectio MS.de rebus Britanniæ que Lohineau, puis Morice, ont intercalé dans le
nement du frère de Pascwiten, Alain le Grand (888). Jusque-là, le pouvoir suprême fut disputé entre les deux
texte cle la Chronique de Nantes, publié par eux. — On peut rapprocher ce texte du ch. XXXII de la Vita Gildæ écrite au xie siècle (éd. Lot, Mélanges d’études bretonnes, p. 460-461). Il est également en étroit rapport avec les « Chronicques annaux » de provenance très diverse que Le Baud a utilisés. Voici, en effet, ce qu’il écrit dans la deuxième rédaction de son Histoire de Bretagne (début du ch. XVII, p. 122) : « Et dient autres Annaux (autres que « Chronicques annaux » de l’église de Redon) que ledit Salomon mort s’esleva très griefve controverse sur le royaume entre les comtes et les barons du pais qui estoient procédés de la lignée royalle des Bretons. Car Salomon, le comte de Rennes et Allain comte de Vennes, très puissants princes qui estoient neveux dudit .Salomon, affectèrent la monarchie de Bretagne. Auquel au contraire les comtes de Léonense et de Gœtlo Pascuethan et Gurwant qui l’avoient saisie et départie s'efforcèrent de leurs puissances contrarier et résister. Si fut lors la principauté divisée tellement que chacun en sa province s'appelloit roi des Bretons » (t. III, p. 199, éd. des Bibliophiles Bretons, 1911).
Il me parait indispensable de donner ici quelques indications plus précises sur ces diverses sources, spécialement sur Le Baud.
Le Baud avait, vers 1480, à la demande de Jean, seigneur de Chàteaugiron, fait une compilation des plus vieilles chroniques de la Bretagne. C’est la première rédaction de son Histoire de Bretagne. Elle est contenue dans le magnifique manuscrit à miniatures de la Bibliothèque nationale (fr. 8266), et était restée inédite jusqu’en 1907, où sa publication a été entreprise par la société des Bibliophiles bretons sous le titre de Cronicques et ystoires des Bretons par Pierre le Baud. Trois tomes ont paru (1907-1911) allant jusqu’au 92e chapitre du livre III. L’éditeur le vicomte Ch. de la Lande de Calan y a inséré en même temps des extraits de la deuxième rédaction, l 'Histoire de Bretagne publiée par d’Hozier en 1638. Cette deuxième rédaction, dédiée ci Anne de Bretagne, est une compilation de chroniques faite de 1498 a 1505, dont le ms. original est conservé aujourd’hui au British Muséum et dont une copie de la même époque se trouve à la Bibliothèque nationale (N. acq. fr. 2615). Entre les deux rédactions se place une Histoire abrégée des ducs et princes de Bretagne, rédigée en 1484 et représentée par Je ms. fr. 6011.
Le Baud a mis bout à bout des extraits traduits avec soin et dans une langue fort pittoresque des vieilles chroniques et chartes bretonnes, dont le plus grand nombre est perdu. Ses compilations sont donc extrêmement précieuses et ont, à certains égards, la valeur de
LA ROYAUTÉ BRETONNE
principaux complices du meurtre de Salomon : Pascwiten et Gurwan (875-877) ', puis entre Alain et le fils de Gurwan, Judicael, dont le premier, Alain, avait manifesté avec éclat sa prétention à l’hégémonie en se faisant oindre de l’huile sacrée par l’évêque de Nantes (12 juin 878) 2.
Ce n’est qu’en 888, en face du péril imminent d’une conquête définitive de toute la Bretagne par les Normands de la Loire, que la nécessité d’une action commune rapprocha les deux rivaux ; action entamée avec vigueur par Judicael, qui presque aussitôt y laissa la vie, pour-
sources originales. Il est regrettable seulement que nous ne soyons pas mieux renseignés sur la provenance et la date des documents mis en œuvre ou reproduits. Le Baud se borne à la simple désignation de « Chronicques annaux » ou « annaux » de Saint-Sanson de Dol, de Saint-Sauveur de Redon, de l’église d’Angers, de Nantes, etc. Mais il suffit de réfléchir à l’importance de la Chronique de Nantes et à la fidélité avec laquelle elle a été traduite par Le Baud pour juger de la confiance que méritent et ces sources elles-mêmes et le décalque que l 'Histoire de Bretagne nous en donne, pourvu qu’on dégage celui-ci des anachronismes et des légendes qui lui font une sorte de revêtement.
De même que Le Baud, mais avec moins d’ampleur et moins de méthode et de talent, deux autres compilateurs du xv° siècle ont fait des extraits des vieilles cbron ques armoricaines. L’une de ces collections a été mise à profit par Lobineau sous le titre de Vêtus collectio manuscripta ecclesiæ Namnetensis. Elle n’a pas été retrouvée. L’autre a été découverte et acquise par M. de la Borderie qui lui a donné le nom de Collectio manuscripta de rebus Britanniæ.
1 D’après une charte de Redon, une division du royaume avait été opérée entre eux (ipsius Salomonis regnum obtinuerunt et inter se diviserunt, ch. 243, p. 194, 1er août 875). (Cf. Reginon, p. 107, « cum hii duo regnum ejus inter se dividere vellent, sed in divisione dissentirent >»). Les deux textes s’accordent au fond. La division est réelle. Pascwiten prit la région du Sud avec Nantes, et fonda la maison des comtes de Nantes, Gurwan celle du Nord, et fut la souche des comtes de Rennes. Mais la dissension persista, chacun d’eux aspirait a la souveraineté exclusive de la Bretagne.
2 Cart. de Redon, ch. 235, p. 183 : « Alan princeps Armen-
garius episcopus provintiæ Namneticæ, qui ibi aderat et eum sacro oleo uxionis illo die uxit ».
suivie avec succès par le désastre qu’à Questembert (août-nov. 888) Alain infligea aux Normands. La délivrance fut achevée par une double victoire que remportèrent en 890 les chefs des deux maisons rivales, le comte de Rennes, Bérenger, frère ou fils de Judicael1, qui défit les Normands près du Couesnon, le comte de Nantes Alain qui les battit près de la Loire2.
Une période nouvelle s’ouvrait, un règne qui depuis 889 fut paisible et en somme glorieux, qui se prolongea pendant près de vingt ans (888-907) et qui valut à Alain le surnom de Grand.
Alain reprit le titre de duc suprême, sutnmus dux (, tiern ), au regard des Bretons, de roi au regard des Francs 3. C’est une seconde restauration du principat qui s’opère et, comme elle coïncide avec la mort de Charles le Gros (888) et la naissance de reguli dans le royaume franc, son indépendance n’en fut que mieux assurée. Un seul acte d’Alain mentionne un Charles sans le qualifier même de roi, et sans qu’on sache dès lors si c’est de
1 M. Merlet regarde le comte Bérenger, dont il est parlé à la note
suivante, comme fils de Judicael ( Chron . de Nantes, p. 70, note 4). M. La Borderie voit en lui tantôt le fils (II, p. 334), tantôt le frère de ce prince (II, p. 546). Ils admettent en même temps qu’il fut le père de Juhel Bérenger. Le Baud donne une autre généalogie qui sent la légende (voy. note suivante).
3 v Après s’assemblèrent partie des dits Bretons sous le vicomte Berenger de Rennes, fils du comte Salomon, neveu et filleul du roy Salomon... fils de sa sœur et de Moderand, comte de Rennes, etc. ». Chronicqucs et ystoires, III, p. 204 (Extrait de la 2e rédaction de Le Baud).
3 Alain prend les deux titres dans une charte transcrite par le chroniqueur de Nantes (p. 74-75) : « Alanus rex, summus Britonum dux... manifestum fore cupimus... omnibus Britonum episcopis et ducibus ». — Il me semble que nous avons bien là la distinction entre le tiern et les machtiern. — A la fin de la charte : « Signum piissimi ac misericordissimi Britonum regis » (p. 77) (circa 900). Cf. la charte de la note suivante.
LA ROYAUTÉ BRETONNE
Charles le Gros ou de Charles le Simple qu’il s’agit1. Avec Charles le Simple il n’apparaît de preuve certaine d’aucuns rapports, et l’on voit, au contraire, après la mort d’Eudes, un fils de celui-ci, du nom de Gui, compétiteur possible du roi franc, devenir l’hôte du duc Alain2.
Malheureusement la nation bretonne manquait encore d’une solide cohésion. Alain le Grand meurt en 907 et laisse à côté de deux fils, Rudalt et Dervien, ses deux gendres Matuedoi, comte de Poer, et le comte Tanki. La royauté est disputée entre eux tous, surtout entre Rudalt, qui commandait dans le pays de Vannes, et Matuedoi, dont les possessions s’étendaient bien au delà du comté de Poer. Nous ignorons comment il se fit qu’un comte de Cornouaille, Gourmaëlon, l’emporta sur eux et fut reconnu roi des Bretons. En tout cas, il semble bien que les deux gendres d’Alain et son plus jeune fils se rallièrent au nouveau duc-roi : Dervien et son parrain Tanki figurent dans une charte datée du règne de Gourmaëlon 3 et Mathuedoi fait confirmer une donation par ce prince4. C’est donc
1 Donation de Saint-Serge à l’évêque d’Angers Rainon : « Ego
Alan, gratia Dei pius et pacificus rex Britanniæ... pro remedio anirnæ Karoli et Pascwiten et animæ meæ et fîliorum meorum... Data VI
Ival. Dec régnante Alano in Britannia» (897). (D. Morice, I,p. 332-
2 « Alanus... tradidit... donationem in manu Roberti monachi... cum fuste buxea quam manu tenebat. Et hæc affirmatio fuit in castello Reus... coram multis testibus... P. D. B. (fils d’Alain). Guido filius Otonis regis Francise qui tune erat cum Alano » (Charte du 28 août 903, publiée en note par l’éditeur du Cart. de Redon, p. 377).
3 Cart. de Redon, ch. 279, p. 226 : « Cum hæc Tangi ( alias : Tanchi, cornes) perageret filiolum suum Derian, filium Alani qui secum plebem Eluen partiretur, advocavit ut et ipse parrœchiam (Lunen) per manicam suam una cum Tanchi graffiaret. Quod ita factum est... Gurmahilon régnante Brittaniam » (27 novembre 910).
4 Cart. de Redon, ch. 276, p. 224 : « lino consensu Bili episcopus ac Matuedoi cornes Catluiantque abbas miserunt Gurgnou monachum ad Gurmhailon comitem, qui tune monarchiam Brittanniæ
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