CHAPITRE IV
LA RIVALITÉ DES MAISONS DE NANTES ET DE RENNES. L’ÉLÉMENT BRETON ET L’ÉLÉMENT GALLO-FRANC.
Le dernier historien de la Bretagne, le mieux documenté, mais non le plus clairvoyant, s’en est tenu à l’opinion basée sur la Chronique de Nantes 1 que c’était de la Bretagne entière, y compris le comté de Rennes avec ses dépendances, qu’Alain avait été établi duc, et qu’ainsi Juhel Bérenger non seulement lui était subordonné comme les autres comtes de la Bretagne, mais relevait féodalement de lui1 2. M. de la Borderie n’est-il pas allé jusqu’à dire qu’Alain Barbetorte était rentré en Bretagne avec des idées toutes féodales* ? Et où donc les avait-il prises, ces idées? A la Cour du roi anglosaxon? Puis comment les concilia-t-il avec les traditions bretonnes, que dis-je? avec l’esprit d’indépendance farouche de sa nation, si, comme on l’affirme sans preuve, le libérateur s’est empressé, sous l’empire des mêmes idées, d’aller au-devant de la suzeraineté féodale du roi des Francs? Laissons les hypothèses, prenons les faits.
Le Baud, appuyé sur d’autres Annaux , donne un démenti formel à la Chronique de Nantes. Suivant lui, Juhel
1 « Iste dux Alanus luit vir potens... habens et possidens omnem Britanniam , fugatis inde Norman nis, sibi subditam , et Redonicum pagum et Namneticum » ( Chron . de Nantes, éd. Merlet, p. 96).
2 A. de la Bordere, Histoire de Bretagne, II, p. 407 et suiv.
Bérenger est resté indépendant du duc des Bretons1. Ainsi s’explique fort bien, en effet, et ainsi seulement, la lutte qui, dès 944, s’est engagée entre les deux princes2. C’était ou un effort par Alain de se soumettre le comte de Rennes, ou une tentative du comte de Rennes de déposséder Alain du ducatus breton. Les péripéties de cette lutte nous sont inconnues, mais elle fut grave, puisqu’elle ouvrit une fois de plus la Bretagne aux Scandinaves. Dol est pris, les Bretons sont massacrés et dispersés, leur territoire est occupé3. Pour chasser les pirates, il fallut mettre fin à la guerre intestine. Les deux adversaires se réconcilient. On voit leurs signatures côte à côte au bas d’une charte qui doit se placer vers 946*.
1 « Juhael Beranger et Allain, qui estoient princes de Bretaigne, car combien qu’il soit dit en la Chronique de Nantes que Allain avoit toute Bretaigne, touttefoiz selon plusieurs autres ystoires, Beranger en possedoit... porcion dont le siège estoit en la cité de Rennes et sans en faire service audit Allain ». Le Baud y revient un peu plus loin : « Le duc Allain... fut duc de toute Bretaigne fors de la province de Rennes, laquelle le prince Juhael lors possedoit combien qu’il soit dict par les cronicques de Nantes... que le duc Allain possedoit tout le pays de Rennes » (Le Baud, lre rédaction ms. fr. 8266, Cronicques et ystoires, III, p. 153-154). Il est bon, du reste, de noter que si la libération et la restauration de la Bretagne sont présentées par la chronique nantaise comme l’œuvre d’Alain Barbetorte, la vie de saint Gildas, source rennoise du xie siècle, en fait honneur au comte de Rennes. Voy. le ch. xxxiv de cette vie (éd. Lot, Mélanges d'études bretonnes, p. 462).
2 Flodoard, ad an. 945 (p. 94) : « Subsecuta mox Brittonum pernicies, qui discordia inter se principum Berengarii et Alani divisi, a Nordmannis, cum quibus pactum inierant, pervasi et magna sunt caede attriti ».
3 « Victoria potiti Nordmanni Brittones usque ad internetionem cædunt, et a terra ipsorum disperdunt. Ipsique Nordmanni, qui nuper a transmarinis advenerant regionibus, eorum terras invadunt » (Flodoard, loc. cit.).
4 Cart. de Landévennec, n° 25 : « Hi sunt testes, qui audierunt et viderunt hæc omnia : Alan, dux; Judhæel, cornes; luthouen (Wicohen), archiepiscopus etc. » (Voy. sur cette charte Latouche, op. cit., p. 54 et suiv.).