CHAPITRE IV
l’Armorique où s’était conservé malgré tout un élément romain1, les comtés cle Rennes et de Nantes où, par la force ascensionnelle de la culture, cet élément gagna de proche en proche les couches supérieures jusqu’au sommet ducal, où il s’alimenta et se vivifia grâce aux alliances matrimoniales et à la fréquence des relations avec les régions voisines, Neustrie, Normandie, Aquitaine. C’est à Saint-Benoît-sur-Loire qu’est élevé Guerech, le fils naturel d’Alain Barbetorte2, c’est à Nantes qu’ Alain fixe le siège du principal. C’est une princesse angevine que Conan de Rennes épouse et qui lui donne pour héritier Geoffroi Bérenger.
Elle n’est donc vraie qu’à moitié l’assertion d’une vieille chronique que la délivrance de la Bretagne par Alain Barbetorte fit revivre les coutumes ou lois des anciens Bretons3. Leur empire alla s’affaiblissant sous l’influence des éléments gallo-francs et ainsi arriva-t-il que le principat en Bretagne fut de plus en plus entraîné dans l’orbite du reynum Francorum et disputé entre les grands principats qui en dépendaient, à des degrés divers : Anjou, Blois, Normandie.
Mais cette influence et cette attraction ne firent rien
1 Mon savant collègue M.-J. Loth m'assure que le roman n’avait à aucune époque disparu en Armorique. Il en a fourni des preuves nombreuses dans son remarquable travail : Les langues romane et bretonne en Armorique ( Revue celtique, XXVIII, 4 [1907], p. 374 et suiv.). Voici, par exemple, ce qu’il y dit : « On peut affirmer hardiment d’après l’étude des noms de lieux gallo-romains que les Bretons, à la fin du vie siècle, occupaient à peu près comme surface la zone où nous les trouvons établis à la fin du ixe, mais ce que n’ont pas vu ceux qui se sont occupés de la question c’est que dans l’intérieur de cette zone bretonnante, il y avait des îlots romans et que le roman a dû survivre encore assez longtemps après ; même en zone bretonnante , on en trouve des preuves évidentes » (p. 375).
2 Chronique de Nantes, p. 143.
3 « Exinde cœpit Letavia seu Britannia a suis nativis denuo incoli et avitis le gibus ut i » ( Vêtus Collectio, ms., p. 75. La Borderie, II, p. 397, note 2).
la rivalité des a luisons de NAA’TES et de rennes. 225
perdre à l’esprit national de son énergie, et rien de sa vitalité au corps composite de nation qui venait de se créer au cours des quatre siècles écoulés depuis l’émigration bretonne. Énergie et vitalité étaient telles que M. J. Lotli est allé jusqu’à dire : « Il ne me paraît pas douteux que si des événements historiques bien connus n’étaient venus l’entraver, les Bretons n’eussent réussi à s’assimiler même les régions romanes du Nantais et du Rennais »*, régions, où, remarque-t-il plus loin, « les Bretons s’établissent après les conquêtes de Nominoé et d’Erispoé et où, entourés de gens de leur langue, ils fondent de puissantes seigneuries sur les frontières ».
Les descendants mêmes des Scandinaves qui avaient conservé des possessions en Armorique, après l’expulsion de leurs congénères, se bretonnisèrent au xi° siècle1 2.
Il est vrai, je l’ai dit, que la limite de la langue bretonne recula vers l’ouest, mais ce ne fut pas, comme on l’avait cru3, par un brusque effet de l’occupation Scandinave, laquelle ne chassa au loin que les chefs4, mais par une infiltration progressive des patois du Maine, de l’Anjou et de l’Avranchin. 11 en alla de même de la romanisation dans son ensemble. On y verrait à tort une victoire de l’élément romain ou gallo-franc sur l’élément
1 Voy. op. cit., p. 376.
2 Une charte de Redon nous en offre un très vivant exemple : « Catuallonus, abbas... perrexit ad quendam probum virum Gurki nomine (nom breton), qui in insula quæ vocatur insula S. Gutuali morabatur, quam ipse, post destructionem Britanniæ, edificaverat, quæ a Normannis destructa fuerat... erat vir férus, genere Normannus, qui et induebatur semper albis vestibus ex pura lana contextis. Sed postea, nutu Dei et ammonitione Sancti viri compunctus », etc. (1037, Cart. de Redon , ch. 373, p. 326-7).
3 M. J. Loth me semble avoir réfuté cette opinion defaçon victorieuse (op. cit., p. 383 et suiv.).
4 Chronique de Nantes , p. 83 : « Pauperes vero Britanni terram colentes sub potestate Normannorum remanserunt absque rectore et defensore ».
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breton. Ces divers éléments coexistèrent, puis subirent une fusion ou une assimilation réciproque sous la direction de chefs ethniques en qui survivait, malgré les changements de langue et de mœurs, l’esprit national que leurs ancêtres leur avaient transmis et dont ils étaient les représentants aux yeux des populations.
C’est ce patriotisme qui a fait obstacle à toute souveraineté effective et pendant longtemps, à toute suzeraineté féodale du regnum Francorum ; c’est lui qui a arrêté de même et rendu impuissantes et stériles les tentatives des principats voisins de subjuguer ou de s’incorporer le principat breton.
Pour défendre cette indépendance — dont Raoul Glaber a dit avec dédain qu’elle fut longtemps, avec le fromage ou le lait ( copia lactis), la seule richesse des Bretons *, — la nation tient tête à ses prétendants étrangers, alors même qu’ils obtiennent l’aide d’autres princes de la Gaule et jusque de l’anglo-saxon Harold. Elle réussit, à travers tous ces conflits, à maintenir ou à restaurer le prestige de la monarchie traditionnelle, et si elle se résigne plus tard à une incorporation à la Normandie, c’est après avoir, en coopérant à la conquête de l’Angleterre, noué une sorte de fraternité d’armes avec les Normands, c’est par libre association et non par violente contrainte.
1 « Inhabitatur (civitas Redonum) diutius a gente Brittonum, quorum solæ divitiæ primitus fuere libertas fisci publici et lactis copia. Qui, omni prorsus urbanitate vacui, suntque illis mores inculti ac levis ira et stulta garrulitas » (R. Glaber, II, 3, g 4, p. 30).