‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 92 sur 244 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le site de Nantes et son importance stratégique suffisent à expliquer qu’ Alain Barbetorte ait préféré cette ville à Vannes pour y établir sa résidence et en faire la capitale de son principat. Mais ses sentiments personnels comme ceux des chefs bretons qui étaient revenus se grouper autour de lui 1 ne furent sans doute pas étrangers à ce choix. Eux et lui avaient pris, en exil, un intime contact avec le monde gallo-franc. Plusieurs années durant, Alain avait vécu dans la familiarité de Louis d’Outremer, à la cour de ce roi Athelstan, dont Louis était le petit-fils et lui-même le filleul. Plus longtemps encore, les comtes et machtierns bretons avaient trouvé refuge en Francie, en Aquitaine, en Bourgogne 2 et, s’ils ne s’étaient pas romanisés, avaient reçu du moins l’empreinte d’idées, de sentiments et de mœurs nouveaux pour eux.

C’est de ces chefs qu’Alain Barbetorte va former sa rnaisnie et sa cour. Il partage avec eux et avec l’évêque la cité et ses dépendances, il leur attribue le tiers du tonlieu et leur distribue la plupart des terres qui avaient formé jadis le régaire épiscopal 3. Leurs castels domineront leur quar-

1 « Audientes autem comités vicecomites et mathiberni per plures regiones fugitivi et adbuc tune temporis superstites, quod idem Alanus dux et dominus totius Britanniæ erat, fugatis et devictis Normannis, accurrerunt illi valde lætiflcati » ( Chron . de Nantes , p. 93).

- Chronique de Nantes , p. 82.

3 Ibid. , p. 93-96.

lier de la cité, de môme que le donjon ducal, né d’une transformation de la tour de l’église, dominera la partie de la ville que le duc s’est réservée. Je ne doute pas que ce soit eux que nous allons retrouver à Rouen, en 942, à l’entrevue du duc et du roi de France, dont il importe maintenant de fixer le caractère vrai, en dissipant le mirage féodal qui l’a dénaturé et qui a égaré jusqu’au chauvinisme breton de M. de la Borderie.

Aussi imbu de l’idée féodale que soucieux de l’indépendance de la Bretagne, cet historien se débat pour les concilier dans d’insolubles contradictions. Il prétend écarter la suzeraineté normande, qui est sa bête noire, au moyen de la suzeraineté féodale du roi de France, et ne rien rabattre de la pleine autonomie nationale. A l’entendre, Alain Barbetorte, étant revenu d’exil « avec des idées toutes féodales » 1 , la « forte création de Nominoé » est devenue entre ses mains « un grand fief mouvant par hommage simple de la royauté française » 2. Elle a été rattachée (sous le titre de duché de Bretagne) « à la grande fédération féodale française » « par un lien purement nominal de suzeraineté et de vasselage » de telle sorte que ce lien « n’altère en rien l’indépendance politique des Bretons qui reste entière et complète jusqu’à l’union de la Bretagne à la France ». En d’autres termes, le duché de Bretagne devient un grand fief de la Couronne, et n’en reste pas moins un alleu ! Et voilà comment Alain Barbetorte aurait, en 942, reconnu Louis d’Outremer pour le suzerain auquel il devait fidélité et service militaire 3 ! Si les autres historiens ne sont pas tombés dans les mêmes contradictions, ils ont cru trouver dans l’entrevue de Rouen une preuve convaincante de la suzeraineté féodale du roi de France sur le duché

1 Histoire de Bretagne, II, p. 409.

2 Ibid., II, p. 400.

3 Histoire de Bretagne , II, p. 4 JO.

de Bretagne1. C’est l’erreur que je voudrais dissiper.

Rappelons, en les précisant, les circonstances dans lesquelles cette entrevue a eu lieu et les personnages qui y prirent part2. Guillaume Longue-Epée, malgré la convention passée avec Louis d’Outremer, en 940, s’était, dès la même année, joint aux adversaires du roi, Hugues le Grand et Herbert de Vermandois, pour s’emparer avec eux de Reims et mettre le siège devant Laon.

Louis réussit à faire lever le siège et à rentrer dans sa capitale, dont il concéda le comté à son ancien ennemi le comte de Douai, Roger, désormais vassal fidèle. Mais peu de temps après Hugues et Herbert lui infligent une grave défaite dans le Porcien et l’obligent de s’enfuir avec Roger3 4. Le roi en est réduit à errer en fugitif et à recruter des alliés, pendant que de leur côté Hugues et Herbert s’efforcent de nouer une alliance plus étroite avec Guillaume Longue-Epée, Arnoul de Flandre et le roi de Germanie Otton I01' (941).

De Vienne, où il fut accueilli par le fils de Louis l’Aveugle, le roi se rend auprès du comte de Poitiers, Guillaume Tête d’Étoupe, qui l’avait aidé, dès 940, à faire lever le siège de Laon et sur la fidélité duquel il pouvait compter. Il séjourne à la cour de Poitiers avec Roger, au mois de janvier 942 ‘, et c’est là qu’il a dû se concerter avec son hôte pour faire entrer dans leur alliance contre Hugues et Herbert, à la fois Guillaume Longue-Epée, beau-frère du comte, et Alain Barbetorte, compagnon d’exil du roi.

Pour qu’une telle entente devînt possible, il fallait au

1 Voy. par exemple Lauer, Louis d'Outremer, p. 80.

2 Suprà, Flandre , Normandie.

3 Flodoard, éd. Lauer, p. 82.

4 Le roi y oclroie, le 5 janvier 942, à l’abbaye de Saint-Hilaire de Poitiers, une charte de confirmation de ses biens, sur la prière du comte et marquis Guillaume et du comte Roger ( Cartul . de Saint- Sernin de Toulouse , ch. 289, p. 203).

préalable que fussent réglés les différends qui séparaient le duc Alain de Guillaume Tête d’Étoupe, au sujet des territoires de la rive gauche de la Loire, de Guillaume Longue-Epée à raison de l’occupation par celui-ci du Cotentin et de l’Avranchin. Une conférence de ces trois personnages avec le roi et sous ses auspices était donc indispensable. Elle a dû être négociée par Roger, lequel fut envoyé en mission auprès de Guillaume Longue-Epée, et put se prévaloir des bulles pontificales qui, à l’heure même, enjoignaient aux princes de la Gaule de reconnaître Louis d’Outremer comme roi. Roger mourut au cours de son ambassade. Il ne put donc faire rapport au roi de l’issue favorable qu’elle avait eue. Mais Guillaume Longue- Epée lui-même la lui fît connaître en l’invitant à se rendre à Rouen où il lui fît une réception royale (automne 942). Sans nul doute est-ce lui aussi qui invita à sa cour les chefs bretons et qui y convia son beau-frère Guillaume Tête d’Étoupe.

Ce n’est donc nullement en vue de faire acte d’hommage à Louis que les chefs bretons et Guillaume Tête d’Étoupe se sont rendus à Rouen. Celui-ci, le roi venait à peine de le quitter, il était assuré de sa fidélité, et quant aux chefs bretons, une telle démarche aurait été en contradiction absolue avec l’indépendance qu’ils venaient de reconquérir1. Les véritables motifs de l’entrevue, je viens de les faire connaître : c’était la conclusion d’accords particuliers comme préliminaires d’une alliance commune. De fait, les accords furent conclus, nous en avons la certitude par la Chronique de Nantes 2 et par les événements historiques : le but final fut atteint, la coalition

1 Cf. la remarque de M. Lauer (/oc. cit.) : « Alain , qu’on peut s'étonner de voir figurer ici comme vassal, alors que ses prédécesseurs avaient sans cesse revendiqué l’indépendance , était un très puissant seigneur ».

* Chronique de Nantes , p. 96-97.

fut formée 1 et aussitôt suivie d’effet, nous le savons par Flodoard. Il nous apprend que les chefs avaient, suivant l’usage, amené avec eux leurs principaux fidèles (maisnie) et que l’armée alliée se mit immédiatement en marche sur l’Oise. Et c’est là aussi tout ce que dit le chroniqueur de Nantes. Il ne nomme pas même Alain, il ne fait pas la moindre allusion à un serment de foi et d’hommage soit des chefs bretons, soit de Guillaume Tête d’Étoupe2. Richer seul a paru fournir un argument en faveur de l’existence d’un tel acte3 4. Mais Richer n’a fait qu’amplifier ou délayer Flodoard et lui-même n’a pas été exactement interprété. L’engagement dont il parle a un but tout actuel et précis* : le concours armé promis au roi Louis contre Hugues, Herbert et les Lorrains.

Un tel concours armé, Alain Barbetorte paraît l’avoir fourni encore quelques années plus tard lors de la guerre que Louis, avec l’aide d’Arnoul et d’Otton Ior, entreprit en 946 contre Hugues le Grand et les Normands. Cette guerre, la Chronique de Nantes l’a confondue avec la lutte qui mit aux prises (trente-six ans après la mort d’Alain!) le roi Lothaire et l’empereur Otton II, mais cette chronique n’en a pas moins défini avec véracité le rôle d 'allié, de compagnon d'armes , d'ami, qu’en 942 et en 946

1 Le Cotentin et l’Avranchin ne paraissent plus depuis lors contestés par les Bretons aux Normands.

* Voici le passage intégral de Flodoard : « Rotgarius cornes apud Willelmum Nordmannorum principem functus legatione pro Ludowico rege, ibidem defunctus est. Willelmus regem Ludowicum regaliter in Rodomo suscepit. Item Willelmus Pictavensis et Brittones cum suis principibus, ad regem venerunt. Cum his ergo rex super Isaram venit » (Flodoard, ad an. 942, p. 84-85).

3 « Wilelmus Aquitanorum dux Brittannorumque Alanus, piratas regiam rem curare comperientes, accessum maturant, regem adeunt atque fide pacti miliciam jurant » (Richer, II, 28).

4 Richer ajoute aussitôt :« Ilisitaquerex collectis, predictis tirannis (H ugues et Herbert) secus fluvium Isaram locuturus procedit », et le chapitre suivant débute ainsi : « Rex, principibus in pace dimissis, eum paucis iter in Belgicam retorquet ».

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