‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 93 sur 244 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Alain Barbetorte a joué auprès du rex Francorumx .

C’est au retour de l’expédition de 946 et pour récompenser l’assistance de son allié que Louis d’Outremer aurait, à la demande d’Alain Barbetorte, confirmé l’abolition du servage en Bretagne1 2. S’il en était ainsi, ce serait, à coup sûr, une preuve éclatante de la subordination politique et même législative de la Bretagne à la France, dès le milieu du xe siècle. Mais quelle étrange méprise! et quelle méconnaissance des institutions et des faits ! Quelle interprétation fantaisiste des documents ! — Qui donc, à cette époque, pouvait songer à une mesure telle que l’abolition générale du servage dans une région comme la Bretagne? et qui s’imagine le rex Francorum légiférant dans l’Armorique, alors qu’il ne légifère pas même dans la Francie? Quel abîme enfin entre le chapitre de la Chronique de Nantes sur lequel on s’appuie et l’interprétation qu’on en donne, comme entre celle-ci et la réalité des faits!

Au lieu de confirmer une prétendue abolition du servage, le roi, dans le récit du chroniqueur, renonce au droit de suite sur ses originaires (serfs ou colliberts) qui vont s’établir en Bretagne3, et loin que le servage ait

1 « Bex Ludovicus... mandavit suis commilitibus ac omnibus fidelibus, et etiam illustri principi Alano, duci Britanniæ... verbis amicabilibus scripsit, ut omnes sibi potenti virtute subvenirent » ( Chron . de Nantes , p. 98).

2 L’éditeur de la Chronique de Nantes, M. Merlet, dont les notes témoignent en général d’autant de sens historique que de solide érudition, a eu le tort ici de suivre trop aveuglément M. de La Borderie.

3 Je ne m’explique pas qu’on se soit mépris à ce point sur le texte fort clair de la Chronique de Nantes, alors qu’on avait de plus pour guide l’interprétation exacte de Le Baud. Voici texte et traduction : « Alanus commeaturn a rege requirens, deprecatus est eum, ut quicumque servus vel collibertus Britanniam, causa manendi ibi, petierit, liber ab omni servitute conccssione ' sua omni tempore permaneret ». « Alain se partant du roy Loys luy pria que si aucun serf ou affranchi de son royaume venoit en Bretagne pour y résider, il y peust demeurer franc de toute servitude sans qu'il le vendicast » ( Chronique de Nantes, p. 101-102).

disparu depuis lors en Bretagne, l’existence de serfs n’y est pas douteuse pendant de longs siècles encore1.

La seule chose vraie c’est que le servage a été moins intense et moins répandu, par la simple raison que la population rurale avait été décimée ou extirpée par les invasions Scandinaves et les guerres, que de vastes territoires étaient réduits en friche, et que pour les coloniser, pour les peupler 2, il fallait attirer des hôtes , en leur assurant une fixité de redevances et de services et une liberté relative que le servage excluait.

En somme, l’abolition du servage est, comme la suzeraineté féodale, une pure fiction. Et s’il en fallait, quant à celle-ci, une autre et décisive preuve, ne la trouverionsnous pas dans le fait que durant toute la seconde moitié du xe et tout le cours du xi° siècle, il ne se rencontre pas le plus faible indice d’un hommage réclamé par les rois de France ou à eux prêté par les ducs des Bretons? Le seul dont on ait pu arguer porte, sans contredit, à faux. Il a été tiré d’un document que M. Ferdinand Lot, après en avoir démontré l’incohérence ou l’inanité chronologique, a qualifié de « misérable » 3 4 : la Translatio Scti Maglorii’' . Le texte certainement n’est pas antérieur au xne siècle, et les erreurs intéressées qu’il accumule ne permettent pas de faire le moindre fond sur lui. 11 s’appuie sur un diplôme faux de Lothaire et de Louis V5,

1 Je le prouverai en étudiant la condition économique des campagnes. Voyez, en attendant, les réserves que M. Sée a faites sur la thèse de M. de LaBorderie (Henri Sée, Les classes rurales au moyen âge, Paris, 1901, p. 206 et suiv.).

2 C’est l’objectif que la Chronique de Nantes, elle-même attribue à Alain : « Namque timens semper ne iterum Normanni ad eam devastandam redirent, volebat patriam populare, ut melius se a barbaris posset defendere » ( loc . cit .).

3 Lot, Mélanges d'histoire bretonne , p. 188-191.

4 Mabillon, Annal. S. Bened., III, p. 719-721.

s La fausseté en a été démontrée par M. Halphen, Recueil des actes de Lothaire et de Louis V, p. 157-158.

il imagine que la femme de Hugues Capet était une descendante de Charlemagne, il confond les invasions des Normands de la Loire avec les guerres de Richard Ier et de Louis d’Outremer (942-945), il substitue Hugues Capet à Hugues le Grand, il allègue une série de donations d’un Berengarius , cornes Britannorum, dont la principale aurait été due à l’intervention du roi Robert, quand ce Bérenger serait venu à Paris pour voir le roi et lui faire hommage de service L Ne serait-ce pas là une confusion nouvelle de Juhel Bérenger, contemporain de Hugues le Grand, avec Geoffroi Bérenger, contemporain de Hugues Capet, et alors de Robert II avec Hugues le Grand qui était en 945 le véritable souverain de la France 5 ?

Quelle induction tirer d’un tel salmigondis de méprises, quant à un hommage féodal du duc de Bretagne au roi de France ? A plus forte raison tout argument échappe-t-il si nous avons affaire à quelque invention basée sur des documents apocryphes et destinée à rendre vraisemblables des libéralités suspectes d’un Berangarius quelconque. Et ce doit être là le vrai, puisque ce n’est pas seulement de Lothaire et de Louis V, mais aussi de Robert II qu’on avait forgé de faux diplômes, au profit de Saint-Magloire 1 * 3 * * * * 8.

1 Après la mention du faux diplôme de Lothaire et Louis, soi-disant délivré à la demande de Hugues Capet, le texte poursuit : « Sub

Roberto vero rege, memorati ducis filio, cornes Britannorum, Beren-

garius nomine, Parisius advenit eumdem principem visurus, militareque obsequium præbiturus... Prædictus itaque cornes tam regis

quam monacborum piæ petitioni præbens assensum, ipsam Lehonen-

sem ecclesiam... concessit, quam ipse etiam postmodum largissimis

prædiis propria donatione ampliavit » (p. 720-721).

s Suprà, Normandie.

8 L’un d’eux (H. F., X, 575) aurait été une confirmation du faux diplôme de Lothaire et Louis V, l’autre (H. F., X, 574) une donation de biens à Saint-Magloire. M. Halphen a prouvé la fausseté du premier ( loc . cit.) et M. de Lasteyrie celle du second (Cartul. général de Paris, n° 73, p. 100-101).

Page 1