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CHAPITRE VI

§ III

Mais il y a loin de là à conclure1 * que Guerech est allé se placer directement sous la suzeraineté du roi de France pour échapper à la fois à celle des comtes d’Anjou et à celle des comtes de Blois, et qu’en conséquence il lui y ait fait hommage. Sur tous ces points la Chronique de Nantes est muette, et l’on ne saurait suppléer à son texte par de pures conjectures. Seule, je le répète, l’hypothèse d’une demande éventuelle de secours est admissible, et elle suffît pour expliquer que le comte d’Anjou ait voulu astreindre Guerech à un hommage que jusque-là, semble-t-il, celui-ci ne lui avait pas prêté. Cela est si vrai qu’après que Geoffroi Grisegonnelle fut parvenu à ses fins, en capturant le chef breton et en ne lui rendant la liberté qu’en échange d’un hommage pour Nantes et une partie de la Bretagne k, Guerech n’en renouvela pas moins sa visite à la cour de Lothaire et en revint avec assez de confiance pour reprendre plus vivement que jamais sa lutte contre Conan le Tort (vers 987) 3.

Mais il meurt bientôt après (vers 988), victime lui aussi, d’après la légende, d’un attentat de Conan, et son fils Alain ne lui survit que de peu. Leur double disparition ayant coïncidé avec la mort de Geoffroi Grisegonnelle (21 juillet 987), il ne reste en présence de Conan que deux tout jeunes bâtards de Guerech, dont l’aîné Judicael n’a guère que douze ans et qui n’ont pour appui que le comte d’Anjou Foulque Nerra, âgé de dix-sept ou dix-huit ans à peine.

L’heure paraît venue de restaurer l’unité du principat et de préparer son affranchissement de toute immixtion ou domination étrangère. Conan le Tort se met en possession de tout le territoire breton sur lequel les succes-

1 Voy. Merlet, Chronique de Nantes , p. 121, note 3; La Borderie,

Uist. de Bretagne , II, p. 428; F. Lot, Hugues Capet, p. 164-165.

3 Chron. de Nantes , p. 121 et 122.

3 « Guerech, a regis curia reversus, acrius et fortius comitem Redonensem quam antea consueverat debellavit » (Ibid., p. 123).

seurs d'Alain Barbetorte avaient eu pouvoir, il enlève Nantes (990) où il. fait construire un nouveau châteaufort, puis il se fait proclamer 1 et couronner 2 duc des Bretons (avant le 28 juillet 990) 3. Il aurait même, d’après un récit de la Chronique des comtes d’Anjou4, pris l’offensive contre Foulque Nerra, tenté de s’emparer d’Angers et d’étendre, comme du temps de Salomon, les limites de la Bretagne jusqu’à la Mayenne5. Ce sont là des faits qui paraissent légendaires et qu’on ne sait où placer6. Le fait certain est l’intervention énergique de Foulque Nerra en faveur de Judicael dont il fait sienne la cause. Nantes est repris par trahison et le château seul résiste. Conan accourt du fond de Broerec et appelle les Normands à l’aide, puis il provoque le comte d’Anjou au combat.

Foulque accepte le défi dans la Grande-Lande de Conquereuil, à titre de champion du jeune Judicael. 11 présente le jeune prince au peuple, affirme la justice de sa cause, et pour revendiquer ses droits en bataille confie sa propre bannière, son enseigne, à l’oncle de

1 Chronique de Nantes (reconstituée d’après Le Baud), p. 128. — Le Baud (lre rédaction) : « Et apres ces choses se fîst Conan duc sur Bretons et régenta toute Bretaigne universellement » ( Cronicques et ystoires , III, p. 168).

8 « Brittonum aliquando princeps extitit quidam, Conanus nomme qui... insolentior ceteris sue gentis principibus cepit existere. Nam more regio imposito sibi diadematé in sui anguli popello plurimam inconsulte exercuit tyrannidem » (Raoul Glaber, II, 3, éd. Prou,

3 Le 28 juillet 990 Conan se qualifie princeps Britannorum et dominus des neuf évêques de la Bretagne, dans une charte en faveur de l’abbaye du Mont-Saint-Michel (D. Morice, Preuves, I, p. 350- 351).

* Chronica de gestis consulum Andcgavorvm (xne siècle), éd. Halphen et Poupardin, p. 48-19.

5 « Usque ad hune (Meduanamj Conanus et filii consulatum habere volebant » (Ibid.).

6 Cf. Halphen, Le comté d'Anjou au xie siècle , p. 25, note 3.

Judicael, le vicomte de Nantes, Haimon 1 . C’est à un véritable jugement de Dieu qu’il est fait appel, c’est un combat judiciaire qui doit prononcer entre deux dynasties rivales. Le verdict est ambigu. Conan le Tort est d’abord vainqueur, le porte-enseigne est tué, Foulque grièvement blessé, mais Conan lui-même est frappé d’un coup mortel (27 juin 992) 2.

Conan mort, les maisons d’Anjou et de Blois se disputèrent avec un acharnement croissant le principat de la Bretagne, qui semblait vacant. Foulque Nerra qui s’était fait livrer le château de Nantes par les chevaliers de Conan et qui comptait réduire son jeune protégé Judicael

1 Chronique de Nantes (reconstituée d’après LeBaud), p. 130-131. — Le Baud (lr* rédaction) : « Et Fulco... se fist présenter Judicael, l’enfant du comte Hoel, et recorda à touz... que à luy plus justement et plus droiturierement appartenoit la cité de Nantes que à nul autre quelconque; puix print de sa main la baniere portant le signe de ses armes et la comist et bailla à Haymon le vicomte, oncle de cestui Judicael, affin qu'il la portast à la bataille pour faire la vengence de la mort de ses frères et acquérir le droit de son neveu » ( Cronic ques et ysloires , III, p. 170).

2 Les Angevins, par suite, revendiquèrent la victoire et, jouant sur le sobriquet de Conan, firent passer en proverbe la « bataille de Conquereuil où le droit l’a emporté sur Le tort ». Historia S an c ti Florent ii Salmurensis : « Proinde proverbium est vulgatum : « Bellum Con- » querentium, quo tortum superavit rectum » (Chronique* des églises dyAnjou , p. 260). La Borderie, Histoire , II, p. 426, a compris ce proverbe à contresens, et voulu l’appliquer à la première bataille de Conquereuil. Les anciens Bretons l’avaient entendu de même, tout en l’appliquant à la seconde bataille et cela grâce à une subtilité. Voy. Le Baud (2e rédaction) : « de laquelle adventure, selon celuy même auteur de la dite chronicque de Saint-Fleurent, fut divulgué un proverbe qu’on disoit communément quand il venoit à propos : « c’est la bataille de Conqueruz, où le tort surmonta le droit », car j’açoit que ledit Conan y mourust, touttefois avoit-il droict de vendicquer les dessusdits territoires d’Anjou et cité de Nantes » ( Cronicques et ystoires, III, p. 213;.

Un vers célèbre de la chanson de Roland (v. 1015) ne serait-il pas la source première du proverbe?

« Païen unt tort, et chrestien unt dreit ».

à une étroite vassalité, profita de la première occasion propice (un complot ourdi par Eudes contre Hugues Capet) pour s’assurer le concours du roi de France et avec son aide évincer définitivement la maison de Blois (993-994). Le succès ne répondit pas à son attente.

Eudes de Chartres parvient, en effet, à faire la paix avec le roi, en promettant de lui donner toute satisfaction l, promesse vague dont le roi, d'après Richer, se -contente, et qu’un historien récent a jugé acceptable par suite de l’intérêt de Hugues Capet à une politique de bascule entre les deux maisons rivales2. Cette acceptation prouve, en tout cas, aussi bien que le silence des chroniqueurs au sujet d’une prétention quelconque du roi de France à une suzeraineté féodale sur la Bretagne, que Hugues Capet n’est intervenu que dans un but purement dynastique.

1 « Si rex jubeat, se mox ulterius iturum, et sibi de omnibus satisfactururn » (Richer, IV, 93).

3 F. Lot, Hugues Capet, p. 176.

.F. — Tome IV.

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