CHAPITRE VII
l’unification bretonne par la maison de rennes.
Pendant que les comtes d’Anjou et de Blois avec leurs nombreux alliés se disputaient la domination de la Bretagne, le conflit fut tranché, en dehors d’eux, par les intéressés eux-mêmes. Judicael et le successeur de Conan, Geoffroi-Bérenger, sont aux prises, et c’est celui-ci qui l’emporte.
Il recueille le fruit des tenaces et laborieux efforts 1 de son père Conan le Tort 2 et il parachève son œuvre. Geoffroi-Bérenger n’est pas seulement reçu ou reconnu duc des Bretons3 ; il consolide , au sens juridique du mot, le principat breton; il détient la monarchie de toute la Bretagne4. Judicael descend au rang de comte de Nantes,
1 Chronique de Nantes (reconstituée d’après Le Baud), p. 133.
2 L’unification opérée par Conan est très bien décrite dans le curieux texte de la Chronique de Saint-Brieux, cité par Merlet, lntrod. à Chron. de Nantes, p. 44, note 3 : éviction du copartageant Wicohen, réduction à l’obéissance des comtes ou machtierns, à l’exception d’abord des comtes de Nantes contre lesquels la lutte fut ardue. Le Baud a traduit le même texte, et il le fait suivre d’une conclusion qui n’est pleinement vraie que pour le successeur de Conan : « En après Conan les surmonta avecques leurs aides, les uns vaincus et pris par bataille, et les autres occis par art, et obtint la monarchie de tout le royaume » (Cronicques et ystoires, III, p. 211).
3 Chronique de Nantes (reconstituée), p. 132.
4 « Gaufredus, vir et ipse in armis strenuus, qui totius Britanniæ monarchiam tenuit » ( Gildæ Translatio , éd. F. Lot. Mélanges d’histoire bretonne , p. 462).
vassal de Geoffroi1. C’est le triomphe définitif de la maison de Rennes, dû peut-être en partie à l’instinct que l’autonomie nationale des Bretons était plus en sûreté à Rennes qu’à Nantes, entre les mains d’une dynastie qui n’avait que des attaches lointaines avec la Francie qu’en celles d’une maison qui subissait l’emprise de voisins aussi proches et aussi envahissants que les Angevins. N’est-ce pas cet instinct de sécurité qui présida par la suite à l’organisation féodale du pays, à l’établissement d’une ligne continue de fiefs frontières le protégeant contre l’Anjou et à l’abri duquel la maison de Rennes put procéder à la reconstitution de la société et lutter aussi bien contre les dissensions intestines que contre les entreprises étrangères? N’est-ce pas la même appréhension encore qui a pu pousser la Bretagne vers l’alliance normande et, par crainte du péril, en faire naître un autre ?
Nous venons de voir les services que cette alliance avait rendus à Conan le Tort, et peut-être Geoffroi-Bérenger, lui aussi, dut-il en partie son succès à l’aide du duc de Normandie.
C’est à dater de son époque que des relations de plus en plus étroites se nouent ou s’affirment entre les deux pays. En 996, Geoffroi-Bérenger se rend à la cour du nouveau duc Richard II pour « prendre amitié et compagnie » 2. Il y reçoit un somptueux accueil, il y épouse Havoise ( Hadwis , Hedwige), la sœur du duc Richard II3, et ce duc, à son tour, ne tardera pas à épouser la sœur de Geoffroi, Judith4'. Cette double alliance devint, pour
1 Chronique de Nantes (reconstituée), p. 133-134.
2 Wace, Roman de Rou, éd. Andresen, II, p. 85 :
« Giffrei, ki quens ert des Bretuns Plusurs od lui de ses baruns,
Vint à Richard en Normendie Prendre amistie e compaignie ».
3 Ibid., et Guill. de Jumièges, V, 5 (Migne, 149, c. 826).
* Wace, ibid., p. 103. G. de Jumièges, V, 13.
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le xie siècle, un trait d’union puissant entre les deux principats, réagit sur les destinées de l’un et de l’autre, et fortifia leur indépendance commune au regard de la Francie. Geofïroi-Bérenger, en mourant, confia la protection ou la garde ( advocatus ) de ses deux jeunes enfants, Alain et Eudon, à son beau-frère Richard et les plaça sous la tutelle de leur mère, Havoise. Celle-ci fut même beaucoup plus qu’une tutrice. Elle gouverna, autoritairement, en vraie Normande, sous le nom collectif de ses fils1, durant tout le reste de sa vie (1008-1034).
Est-ce la vigueur de son administration qui a provoqué, vers 1025, un soulèvement des paysans bretons2,
1 M. de La Borderie est allé trop loin en avançant que Havoise « se plut à laisser le duché indivis entre ses deux fils » (III, p. 6g Il est très vrai quAdain III et Eudon figurent l’un à côté de l’autre et avec leur mère dans des chartes assez nombreuses, et M. de La Borderie a pu invoquer notamment l’acte de la fondation du prieuré de Livré (1013-1022) publié par lui dans son Recueil d’actes inédits (p. 6 et suiv.) où les deux frères sont qualifiés « Britannorum monarchi » (Voy. aussi l’opuscule de episcopatu abbatiæ [Redon, p. 275] :
Hoc Eudo frater Alani Ut Alanus voluit,
Hadovisque mater horum Nec minus id petiit. )
Mais Alain figure seul en titre dans un grand nombre cle chartes antérieures au décès de Havoise (1034) (Voy., par exemple : Redon, p. 259, 276, 247 ; Saint-Georges de Rennes, p. 90, 106, etc.), et là où le nom de son frère accompagne le sien, Eudon n’est jamais qualifié que cornes, tout court, tandis qu’Alain porte le titre de dux, princeps Britannorum, totius Britanniæ (Par exemple : Redon, p. 308, 237; Saint-Georges de Rennes, p. 102, 100, 112, etc.).
On doit conclure qu’il n’a pas existé de véritable indivision, que le principat a passé à l’ainé Alain, quand il est devenu majeur, mais que Havoise s’est appuyée sur ses deux fils pour exercer le pouvoir. C’est de cette circonstance qu’ont pu naître les prétentions ultérieures d’Eudon au partage de la puissance ducale, sa prise d’armes et, après sa défaite, la création à son profit de l’apanage de Penthièvre, qui allait être la source de tant de conflits nouveaux.
2 Le Baud, Cronicques et ystoires des Bretons (ms. fr. 8266, f° 141,