CHAPITRE VII
analogue à la révolte célèbre qui avait éclaté en Normandie au début du règne de Richard II? Est-ce la forte discipline par quoi elle s’efforça de dompter la turbulence des chefs bretons qui a poussé ces derniers à prendre les armes contre elle et ses fils1? Nous ne savons; mais il n’est pas douteux que, ces révoltes apaisées, grâce à l’énergie militaire de l’aîné de ses fils Alain III2, plus d’ordre, une meilleure police, plus de cohésion sociale se trouvèrent introduits en Bretagne, en même temps que, par une réaction naturelle, le sentiment national fut stimulé ou avivé.
Sous la régence, comme après la mort de sa mère, quand il l’eut emporté sur son frère Eudon (1034-1035), Alain III poursuivit avec succès la politique de la maison de Rennes. Il soutint l’évêque de Nantes contre le bâtard de Judicael, le comte Budic (qui s’était retourné vers le comte d’Anjou Foulque Nerra) et l’amena à lui faire hommage :i. Il imposa même son alliance matri-
v° : « En l’an de grâce mil vdngt cinq fut grant sédition en Bretaigne quar les hommes rustiques seslevants a lencontre des nobles occistrent pluseurs de ceux, prindrent leurs ehasteaux et leurs lieux desquelx ilz les exterminèrent, mais à la parlin les nobles joigns avec le duc Alain les compagnies de rusticques qui sans duc et sans conseil estoient venus en bataille vainquirentet les desconfirent et demsemble desjoignirent ».
L’événement est relaté par la Translatio de Saint-Gildas : « Per idem tempus, Britanni in seditionem versi bella commoverunt : nam rustici insurgentes contra dominos suos congregantur. At nobiles, juncto secum comité Alano, agmina rusticorum invadunt, trucidant, dispergunt, persequuntur, quoniam sine duce et sine consilio venerantin prælium » (chap. xxxvn,éd. Lot, Mélanges d' histoire bretonne, p. 464-465).
1 « Deinde quidam nobilium insurrexerunt contra comitem, sed non prævaluerunt, quoniam ipse vir ignavus et sine scientia non erat » (ibid.).
2 « Li quens Alains fu forz e fiers,
Vaillant e nobles chevaliers ».
(Wace, II, p. 135).
3 Chronique de Nantes, p. 138-1 39.
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moniale à la maison de Blois, en faisant enlever, pour l’épouser en grande pompe, Berthe, fille d’Eudes II de Chartres.
On le vit reprendre1 ou recevoir le titre de comte ou duc de toute la Bretagne ( cotnes , dux, prince ps totius Britanniæ ) ou même le titre de roi2. Ce dernier titre les Bre-
1 Le Baud, ms. fr. 8266, f° 141, v° : « Et gouvernent au temps de lors ledit duc Aliain ainsne tîlz du duc Geffroy toute la monarchie de Bretaigne et l’avoit sæsie après ce que eut asge suffisant pour icelle tenir et sen estoit fait duc et prince royal ».
2 Pour n’avoir pas à y revenir, il m’a paru utile de placer ici le tableau que j’ai dressé de la titulature du principat breton, de la fin du xe au début du xne siècle , d’après les cartulaires de Redon, de Saint-Georges de Rennes et de Sainte Croix de Quimperlé.
Le voici :
Conan le Tort (990-992) : Conano comité dominante Britanniam (Redon, p. 309).
Geoffroi Bérenger : Gauffredi comitis tempore, cujus gubernacula tota regebatur Britannia (vers 1000) ( ibid ., p. 280). — Mention de « Gaufridus... divina ordinante clementia totius Britanniæ dux et princeps » (ch. de 1026) {ibid., p. 246).
Alain II T . Cornes et dominus. Alano comité Britanniam féliciter obtinente (1019) (Redon, p. 276). — « Cornes Alanus et ejus frater Eudonus (1021) (ibid., p. 308); — in præsentia domini nostri Alaui
totius Britanniæ principis Alanus cornes, cum fratre Eudone
(1029-1037) (ibid., p. 237). — Piissimo Alano dominante Britaniam(1037), p. 281. Cf. 256. — Alanus cornes, omni Britannice imperans regioni (p. 250); — imperante super Britannos nobilissimo Alano comité (p. 253).
Dux et Princeps. Alan duce dominante in Britanniam (1008-1031) (Redon, p- 259). — A. princeps Britanniæ (1019) (p. 275). — A. Britannice gentis dux atque princeps (1028-1030) (C. Saint-Georges de Rennes, p. 90). — A. gracia Dei Britannorum dux (1032) (ibid., p. 102). — Alani totius Britanniæ ducis ac principis (dans la même charte : Al. comitis) (avant 1034, ibid., p. 106). — Ego A. gratia Dei Britannorum dux (1034) (ibid., p. 100,112). — Britannorum, Dei
dispositione, dux S. A. comitis (circa 1034) (ibid., p. 111-112). —
Ex jussu et voluntate Alani tocius Britanniæ ducis (1037, Recion, p. 326) (dans la même charte rex. Voy. infrà).
Rex, regnum, monarchia. Alanus... regnum patris suscipiens, strenue gubernavit et tenuit (1026) (Redon, p. 247). — Al. tocius
tons le lui ont donné couramment dans leur langue (en breton , rei bret 1 , roi de Bretagne) et il est resté attaché à son nom (Alain ruybriz 2, robre ou rebre 3) dans les chroniques. Il en signe les monnaies qu’il fait frapper. Tandis que ses lointains prédécesseurs n’avaient conservé que machi-
Britanniæ ducis, Gaufridi filii, qui etiam rex a nonrmllis vocabatur... Alano tocius Britannie monarchiam strenue gubernante(1037, Redon, p. 326-328).
Conan II. Cornes. Coram Conano chomite, in die qua chômes l'actus est (dans la même charte C. dux, et cette formule : elevato Conano principe super omne regnum Britanniæ ) (1048) (Redon, p. 243-244). — C. comité (1060) (p. 316).
Hoel. Consul et cornes. Ego H. Britannorum consul (Quimperlé,. p. 130) (1069). — Hoel cornes (Redon, p. 283) (1072).
Alain IV (Fergent). Consul et cornes. Ego A. Britannorum consul (1089) (Quimperlé, p. 224). — A. tocius Britanniæ consul (1091) (Redon, p. 276) (de même 1092, p. 251). — Ego A. Dei gracia Britanniæ cornes (1084-1107) (Quimperlé, p. 159, 162). — Alanus... cornes totius Britanniæ et princeps (Redon, 1112, p. 324).
Dux et princeps. A. tocius Britanniæ ducatum optinente (1084) (Redon, p. 286), (1086) (ibid.,p. 290). — A. dux Britanniæ... S. Alani comitis (1085) (Saint-Georges de Rennes, p. 134-135). — Ego A. Del gratia dux Britanniæ (1084-1 11 2) (Quimperlé, p. 167), (1096) ( ibid ., p. 196). — A. totius Britanniæ principatum obtinente (1095) (Redon, p. 315). — Alano Britannis imperante (1096) [ibid., p. 291), (1104) (ibid., p. 305). — Coram Alano principe (1108) (ibid., p. 332).
Regnum. Alano totius Brittanie regnum obtinente (1089, Redon, p. 240). — Régnante Alano, totius Britannie consule (1092) (Redon,, p. 251).
1 Li quens Alains fu forz e fiers Cil de Bretaigne le honurerent E rei bret pur ceo le apelerent,
Ke a lur dit ert reis de Bretaigne Kar nuis avant puis Charlemaigne N en ont tenu si fermement Bretaigne tute entièrement.
(Wace, Roman de Rou, éd. Andresen, II, p. 135)^
2 Ruy briz = Roué Breiz (roi de Bretagne) (La Borderie, Recueil d'actes inédits, p. 10).
3 C’est Je qualificatif qu’une main du xvi° siècle a accolé au nom d’Alain dans le Cartul. de Redon (Voy. par exemple, p. 237, 250).
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nalement le type carolin avec la légende GRATIA D. I. REX, et que Conan le Tort (si c’est bien de lui qu’il s’agit) n’y amis que son nom accompagné du titre de Consul1, Alain III s’est approprié la légende carolingienne en la transformant en ALEN RIX2.
Alain III ne contredisait point par ces actes la prééminence ou la suprématie théorique de la couronne de France. C'est même sous son règne que nous rencontrons les mentions les plus fréquentes de roi de France dans la date des chartes3. Le lien traditionnel se conservait ainsi entre la Rretagne et la Francie et il ne semble pas que les ducs bretons aient jamais fait le moindre effort pour le briser. Mais ce lien ne constituait à aucun degré un assujettissement féodal, et c’est contre un tel assujettissement de la part de la Normandie qu’Alain III a lutté de toutes ses forces.
Il s’est refusé catégoriquement à se reconnaître le vassal de Robert le Diable ou le Magnifique4. Une guerre
1 CONANOS CONS. (type attribué par Poey d’Avant à Conan le Tort, Monnaies seigneuriales , 1853, p. 42-43).
2 Engel et Serrure, Numismatique du moyen âge. Paris, 1894, t. II, p. 383.
3 Voici celles qui se trouvent dans le Cartul. de Redon:
1008-1031 : Tempore Roberti Francorum regis, Alan duce dominante in Britanniam (p. 259).
1019 : Roberto rege monarchiam totius Franciæ ammistrante , Alano comité Britanniam féliciter obtinente (p. 276).
1021 : Rotberto monarchiam totius Franciæ gubernante, Alano Brittanniam strenue et oportune ammistrante (p. 308).
1037 : Alano tocius Britanniæ monarchiam strenue gubernante, Henrico regnum Franciæ obtinente (p. 328).
Date incertaine : Tempore Henrici Francorum regis incliti, inopérante super Britannos nobilissimo Alano comité (p. 253). — Cette dernière mention est dans une notice de l'Eglise de Nantes. Les autres sont du diocèse de Vannes.
* Cf. Cartul. de Landevennec , cb. xlviii : « Alanus, cornes nobilis Cornubiensium partium (Alain Canhiart)... cum ambulaturus in adjutorioAlani ducis Britanniæ contra Normannos properaret ».