L HOMME AU TERTIAIRE
Dès l'ëpoque tertiaire, une grande partie du territoire belge se trouvait être parfaitement habitable. De vastes forêts recouvraient le pays comme à l'âge suivant. Une végétation d'aspect méridional s'y développaitavec une luxuriante variété. Des animaux nombreux parcouraient les bois et pouvaient fournir les éléments d'une abondante chasse.
On n'y a cependant rencontré jusqu'à ce jour aucune trace de l'homme avant l'époque glaciaire. Les terrains tertiaires n'ont rien révélé. Il faut même pousser assez avant dans la période du creusement des vallées pour rencontrer enfin les premiers vestiges humains.
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Devons-nous en conclure dëfinîtivement que l'homme n'habitait pas la Belgique au tertiaire? Non, sans doute. Les recherches, opérées en France pour établir l'existence de l'homme au pliocène et même au miocène, nous commandent, sous ce rapport, une extrême réserve; car si les preuves apportées n'ont point suffi pour démontrer pleinement le fait et convaincre le monde savant, elles presentaient cependant un caractère assez plausible pour avoir séduit des esprits supérieurs et des hommes de la plus haute compétence. La question étant controversée à ce point chez nos voisins immédiats , il y aurait témérité , me semble-t-il, à vouloir la trancher dès à présent, pour la Belgique, dans un sens ou dans l'autre.
Ce point mérite d'autant plus de considération que si l'homme n'apparaît pas chez nous dès ce temps-là, il devait cependant exister déjà dans le monde comme espèce. Le tertiaire marque la véritable époque d'apparition des mammifères ; on ne constate à l'âge suivant aucune apparition positive et importante d'espèce nouvelle. Pourquoi l'homme aurait-îl fait exception? Mammifère de corps, son apparition, comme tel, doit provenir des mêmes causes que celle des autres mammifères, et remonter, par conséquent, à la seule période durant laquelle ces causes se soient produites dans toute leur efficacité, c'est-à-dire à la période tertiaire.
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Du reste, dès le début du quaternaire, on trouve l'homme répandu sur toute la surface du globe, en Europe, en Asie, en Amérique, et ses ossements portent déjà des traits de races fortement accusés. D'autre part, la science tend de plus en plus à assigner à l'homme un centre d'apparition unique en Asie. On en conclura qu'un temps très long s'était écoulé entre les premières générations humaines et le moment où l'on constate à la fois cette dispersion et cette variété- Il serait difficile de concevoir tout ce temps-là sans laisser l'homme empiéter largement sur les siècles tertiaires.
N'est-ce pas encore un écho lointain du même fait que ce souvenir d'un endroit de délices marquant, dans les traditions de tant de peuples, le berceau du genre humain? N'était-ce pas un admirable paradis que l'Asie au tertiaire, véritable centre de vie, où, dans l'épanouissement d'un climat délicieux, la végétation de l'univers entier comptait ses représentants ; où une multitude de ^pes animaux venaient de surgir et se se trouvaient réunis aux mêmes endroits ; où l'homme, encore ignorant de tous les arts de la vie, se passait de vêtement et d'abri et n'avait qu'à étendre la main pour se cueillir de toutes parts les fruits les plus exquis.
Et cet autre souvenir de l'humanité primitive, la cessation de ces délices, la lutte et la misère
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succédant au calme et à l'abondance, le besoin de se couvrir, la nécessité du travail, serait-ce en diminuer le côté grandiose que de l'identifier avec l'époque glaciaire, dont Finvasion terrible devait si naturellement éveiller l'idée d'une malédiction?
Le paradis de la Bible, dans l'esprit même des rédacteurs sacrés , ne doit pas s'entendre d'un jardin ou d'un endroit limité, d'où l'homme aurait pris la fuite. Le D' Kuhl, dans un ouvrage plein d'érudition, démontre que cet endroit comprenait tout le pays connu de ce temps-là, depuis ï'Indus jusqu'au Nil ('). Loin d'en avoir été chassé matériellement, l'homme s'y est multiplié dans une innombrable proportion, pour rayonner de là dans le monde tout entier. Ce n'est donc pas l'homme, mais le paradis luimême qui s'en est allé, perdu dans les frimas.
Cette conclusion s'appuie d'une tradition des peuples de l'Iran, vieille de milliers d'années, et rattachant en propres termes la perte du paradis à l'invasion du froid.
Dans un autre ordre d'idées, M. Pictet signale « la remai-quable concordance des langues anciennes pour les noms de l'hiver et des phénomènes qui l'accompagnent, tandis que les termes
(') D' KuHL, Die Anfànge des Mensckengetcklechta. Bonn, 1875.
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qui désignent les autres saisons divergent davantage. Il faut, ajoute-t-il, que dans l'ancienne Aryana, l'hiver ait joué un rôle assez considérable, pour avoir laissé un souvenir aussi persistant chez les Aryas dispersés ('). »
Nous disons donc que, selon toute probabilité, l'homme existait, tout au moins en Asie, dès l'époque tertiaire.
Dans quelle mesure s'est-il répandu sur la terre avant la période glaciaire ; dans quelle mesure, par conséquent, peut-on espérer retrouver avec certitude ses traces dans nos régions? C'est ce que les découvertes nouvelles nous apprendront un jour. Nous y reviendrons dans un autre chapitre. Qu'il nous suffise en ce moment d'avoir établi que si l'homme tertiaire doit continuer à faire défaut en Belgique, il ne faudra pas l'attribuer à l'inexistence absolue de l'espèce, mais à cette circonstance de fait que les émigrations humaines n'avaient pas, à cette époque, poussé jusque chez nous.
(') PicTET, Origines itido-ei
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