‹ Les origines de l'art en Belgique: les ages de la pierreChapitre 17 sur 22 · ÉPOQUE QUATERNAIRE. PÉRIODE DILUVIENNE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE QUATERNAIRE. PÉRIODE DILUVIENNE

Pour mettre dans cette étude le plus de méthode possible, nous diviserons le pays en deux régions comprenant, la première, la haute et la moyenne Belgique, la seconde, toutle bas pays.

On conçoit qu'à priori cette distinction soit logique. Non-seulemeot la configuration du sol peut avoir, dans une certaine mesure, empêché les courants de population de se mêler, mais les différences de toute nature qui se remarquent dans les conditions d'existence et dans les habitudes, suivant qu'on habite la plaine ou la montagne, ont dû faire des habitants de ces deux régions des populations distinctes. En les étudiant l'une après l'autre, nous ne créons donc pas une distinction

de fantaisie, mais une division rationnelle, basée sur un fait constant. Notre pays a toujours eu ses Flamands et ses Wallons.

I Le trait caractéristique des habitants de la

uute région montagneuse consista, durant de longs

K Belgique, sièclcs, à fisBr leur séjour dans les cavernes : de

là le nom de Troglodytes sous lequel nous les

reconnaîtrons.

Grâce à ce genre d'habitation, les traces de leur existence nous ont été conservées d'une manière exceptionnellement favorable. Soustrait le plus souvent aux regards de l'homme et à son action perturbatrice, protégé de toutes parts contre les intempéries, le sol qui renferme ces restes s'est conservé religieusement intact, attendant depuis quatre-vingts siècles peut-être la pioche du savant qui devait le rendre à l'histoire. Aussi sera-ce dans les cavernes que nous trouverons nos archives les plus précieuses et les plus complètes sur les âges, si fabuleusement éloignés, dont nous entreprenons de parler.

Il existe en général des cavernes sur les flancs de toutes les vallées creusées dans le calcaire. Nous en avons expliqué pi-écédemment l'origine. Depuis quelques années seulement l'attention des savants se trouve attirée vers elles. Auparavant la crédulité publique en avait fait, il est vrai, des « trous » de nains ou de génies particulièrement

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habiles à travailler les métaux ('). Mais quant à y reconnaître les anciennes demeures de l'homme, nul n'y songeait. Aussi, lorsque de temps en temps il arriva de déblayer l'une ou l'autre d'entre elles, dans un but d'agrément ou d'utilité, n'eut-on jamais d'autre souci que de se débarrasser des terres et des débris de toute sorte qui les encombraient : ce qu'elles renfermaient se trouva définitivement perdu pour l'histoire de l'homme.

Tel fut le cas notamment pour la plupart des cavernes de la Meuse qui, par leur situation sur le principal cours d'eau de la contrée, auraient dû précisément fournir aux explorateurs les données les plus riches et les plus intéressantes.

Les cavernes situées dans les vallées secondaires avaient été plus épargnées et c'est de ce côté surtout qu'ont porté les recherches que nous allons tâcher de résumer.

A. Mftmmoutli.

Parmi les cavernes, les unes, généralement étroites, longues et sombres, n'ont guère servi que de repaire aux bétes fauves. On y retrouve les squelettes de ces dernières en même temps que des os d'animaux, mangés sur place et portant encore la marque des dents des carnassiers. Mais on n'y

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découvre aucune trace de l'homme, sauf parfois des débris d'ossements mêlés aux restes des repas et témoignant du peu de sécurité que présentaient les bois à cette époque. Ces cavernes ne nous intéressent donc qu'au point de vue de la faune et de sa concordance avec les terrains encaissants.

Les autres cavernes, bien orientées, mieux éclairées et ventilées que les précédentes, sont devenues presque toutes des demeures de troglodytes. C'est leur histoire que nous allons évoquer.

D'après ce que nous avons dit précédemment, l'argile de filon, produit d'une décomposition chimique interne, ne pouvait renfermer de traces du monde organique extérieur. Les cailloux roulés eux-mêmes ont révélé peu de chose sous ce rapport, pour ce motif que leur introduction, plus ou moins violente, dans la caverne remonte au moment où le niveau de celle-ci correspondait au fond du lit de la rivière et qu'avant de se retirer les eaux avaient dû les recouvrir déjà d'une première nappe de limon. Les couches de cailloux roulés n'ont donc pu retenir que des débris introduits par les eaux et dont la valeur est nulle par conséquent au point de vue de l'habitation humaine.

Les découvertes sérieuses ne commencèrent qu'au-dessus des couches de limon, ou des nappes de stalagmite qui les recouvrirent.

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Elles comprirent d'abord des os, appartenant en général aux mêmes espèces que dans les repaires de fauves, mais dont le traitement avait été tout diffërent.

On sait que « l'épiphyse ou tête de l'os est tendre et spongieuse; la diaphyse, ou corps de l'os, est, au contraire, formée d'une matière dure, compacte, difficile à entamer ('). »

II s'ensuit que les carnassiers se contentent en général de ronger les épiphyses, ainsi qu'on le constate pour les ossements mêmes de l'âge du mammouth trouvés dans leurs repaires.

Or, dans certaines cavernes on découvrit, au contraire, les épiphyses, complètement négligées et les diaphyses fendues dans le sens de la longueur, comme pour en retirer la moelle. On en conclut que ces os ne provenaient point de repas d'animaux et qu'il fallait reconnaître l'action de l'homme dans leur mode de traitement. Les os portaient du reste encore des traces de coups, laissées par les cailloux dont on s'était servi pour l'opération.

De plus, au lieu de rencontrer péle-méle toutes les parties du squelette, on ne retrouvait que les os des membres et du crâne; ceux du tronc manquaient presque toujours. Ces derniers avaient donc été laissés volontairement dehors, et les .

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autres, par conséquent, n'avaient pu être introduits dans la caverne que par ses habitants humains.

Enfin, plusieurs de ces os portaient la trace du feu. Des ossements humains, des silex taillés et divers instruments d'une origine évidemment humaine s'y trouvaient mêlés en plusieurs endroits.

Ces restes d'animaux constituaient donc bien les débris des repas de l'homme.

Leur examen nous permettra de jeter un coup d'oeil sur la cuisine de ce temps. Nous y retrouverons cette variété, pleine de contrastes, qui caractérise l'âge du mammouth.

Parmi les espèces éteintes figure le mammouth lui-même, le rhinocéros à narines cloisonnées, le cerf gigantesque, l'ours des cavernes. Les espèces émigrées ont pour représentants le lion et l'hyène, très abondante un moment. L'hippopotame fait défaut, bien qu'il existât dans le pays. Son cuir épais devait en rendre la chasse très difficile. Peut-être aussi les cours d'eau de la haute Belgique étaient-ils trop torrentueux pour lui et préférait-il les parties basses, où des eaux bourbeuses et relativement calmes lui fournissaient un milieu plus conforme à ses goûts.

D'autres animaux de ce temps ne vivent plus qu'en Amérique, comme l' Ursusferoxonpriscus et le Cervus canadensis.

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Les espèces subarctiques et alpines, dont nous avons parlé, ainsi que nos animaux actuels, figurent à leur tour dans les menus des troglodytes. Ce sont le renne, le renard polaire, le glouton, l'antilope saïga, le chamois, le bouquetin, la marmotte, le bœuf UTUS, l'aurochs, l'élau , le castor, le lynx, l'ours brun, le chevreuil, le cerf commun, le sanglier, le cheval, l'écureuil, le lièvre, le chat sauvage, le loup, le renard, le blaireau, la loutre, etc. Toutes les espèces que nous venons d'énumérer ont bien vécu simultanément puisque, selon la remarque de M. Dupont, elles se répètent ensemble dans les couches ossifères superposées et nettement séparées par du limon fluvial.

Parmi les autres objets portant la marque de l'homme dominent les instruments en silex qui valurent à ces âges éloignés le nom d'âges de la pierre.

« Le silex, l'un des corps les plus durs de la nature, donne, à cause de sa structure compacte, des éclats à arêtes assez affilées pour entamer presque toutes les substances ('). »

N'ayant aucune idée du métal, les troglodytes recoururent à la pierre, comme le firent constamment les hommes placés dans la même situation. Ils essayèrent de tirer parti du silex de la cou-

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trëe ainsi que d'autres pierres compactes, dont on retrouve les débris, portant la trace de ces essais. Mais ces matériaux ne se prêtaient pas au genre de taille qu'il fallait obtenir : il fallut, en fin de compte, recourir aux pays voisins et nous verrons tout à l'heure que jusqu'à l'âge de la pierre polie les troglodytes ne cessèrent d'emprunter à la Champagne le silex qui leur manquait che2 eux.

Les silex du commencement de cet âge témoignent d'une industrie très rudimentaire. Leur forme est grossièrement triangulaire. Une face demeure plane, l'autre est taillée à facettes irrégulières dans le simple but d'obtenir une arête bien tranchante. Ce genre de taille entraînait beaucoup de déchet et par conséquent une grande déperdition de matière. C'est ce qu'attestent les monceaux d'éclats et de débris retrouvés dans diverses cavernes.

Les niveaux supérieurs nous montrent qu'on procéda par après avec plus d'économie. Au moyen de coups habilement portés avec un caillou, on écaillait en quelque sorte le bloc siliceux en lui enlevant circulairement des lames longues, étroites et minces ('), connues des archéologues sous le nom de couteaux. « La netteté de la taille et la vivacité de l'arête

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anooDcent que ces coupures longitudinales ont été faites par éclat et d'un seul coup. Tout le mérite du travail consistait dans la manière de donner ce coup ('). »

Cette façon de procéder demandait en Belgique d'autant plus de délicatesse que le silex exposé depuis longtemps à l'air et soumis à un long transport offre à la taille beaucoup plus de difficulté que la pierre fraîchement extraite et encore toute pénétrée de rhumiditë de la carrière.

Les lames obtenues de la sorte étaient ensuite retouchées de diverses façons, suivant l'usage particulier auquel on les destinait. On s'appliqua même à leur donner, dès l'âge du mammouth, un degré de fini que n'atteignirent pas souvent les instruments de l'époque suivante.

Ce progrès, lent mais continu, dans ta taille du silex peut fort bien s'observer dans la succession des étages d'une même caverne. On constate en outre qu'il devait s'étendre à toute la région, car on en retrouve également les traces sur le Samson et sur la Lesse.

Quant à la forme de ces silex, elle variait beaucoup : il nous suffira, sous ce rapport, de désigner les haches, les marteaux, les têtes de lances, les pointes de fièche, les couteaux, les grattoirs, tous

{') Bouches de Pertkei, t

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objets dont la description plus minutieuse ne présenterait qu'un intérêt purement archéologique et nous distrairait inutilement du principal sujet de cette étude.

A côté des ustensiles en pierre, on trouva des instruments en bois de renne et en os : c'étaient des pointes de lance, des pointes de flèche, ayant la forme d'un losange allongé, des poinçons propres à trouer les peaux d'animaux, un sifflet fait d'une phalange de renne, un bois de renne ayant la forme d'un harpon, etc. On recueillit même des fragments d'une poterie non cuite, modelée à la main et d'une pâte fort grossière.

Enfin, si les commencements de l'âge du mammouth ne nous révèlent que les instruments d'une vie grossière et matérielle, nous retrouvons chez l'homme de la fin du même âge les traces d'une préoccupation visible de l'art et de rornement. Ce sont d'abord des objets de parure, presque toujours des colliers, composés de canines de cerf trouées, de canines de loup et de renard, ou bien encore d'incisives de bœuf et de cheval. Dans une des cavernes (i" couche ossifère de la 3' caverne de Goyet) on a pu recueillir les divers articles juxtaposés d'un collier formé par 26 dents et par deux morceaux d'os troués, puis un autre collier de 180 moules silicifiées de turritelles et une coquille fossile {cornicula oliva), toutes per-

cées d'un trou médian et paraissant provenir de Reims en Champagne (').

Ailleurs ('), on découvrit l'ébauche d'une figurine, haute de 4 centimètres, en bois de renne, ainsi que des bois de renne gravés.

Enfin les deux niveaux supérieurs de la 3" caverne de Goyet ont fi>urni des morceaux de bois de renne, plus ou moins arrondis, parfois percés d'un trou et couverts d'ornements et de dessins. Sur l'un d'eux « on reconnaît aisément l'intention de figurer une truite dans le dessin de la moitié antérieure d'un poisson, dont le dos est couvert de ponctuations gravées (^). »

Tel est l'inventaire à peu près complet des objets de l'industrie humaine recueillis dans les cavernes et relatifs à l'âge du mammouth. Il nous permet déjà de nous représenter assez nettement ce qu'était l'existence des hommes de cet âge. Nous allons tâcher d'en réunir ici les principaux traits.

On n'a point dû s'étonner de ce qu'un peuple aussi grossier nous ait légué comme archives les plus importantes des débris de cuisine. Pour les sauvages, en général, le repas est la principale

(') DUPOHT.

(*} Trou Magritc à Pont-à-Lesse.

{^) Dupont.

affaire, le but de l'activité, le résultat immëdiat du labeur de tous les instants. Aussi peut-on, sans crainte de se tromper, leur appliquer l'axiome : tel repas, telle vie.

L'ënumération des espèces dont on a retrouvé les débris dans les cavernes nous révèle des menus d'une variété que n'égalent plus les nôtres.

La variété du gibier entraînait celle de la chasse. Intrépides devant le lion et l'ours, agiles et adroits pour se saisir du chevreuil ou du lièvre, nos devanciers recouraient, sans nul doute, à la ruse pour pouvoir faire leur capture du mammouth ou du rhinocéros. Chaque jour amenait quelque chasse nouvelle. Il en résultait une existence d'une grande mobilité, toujours en action, toujours en éveil et, pour tout dire, aussi pittoresque que les festins dans lesquels elle se reflète.

L'extrême diversité des repas dut avoir dans un autre sens encore une influence heureuse sur le caractère de ceux qui y prenaient part. J'incline à croire que la monotonie dans l'alimentation démoralise un peuple et qu'elle est de nature à enrayer souvent les progrès dont il serait susceptible autrement. Une répétition uniforme engendre la somnolence dans quelque ordre d'idées que ce soit et lorsqu'elle vient à se produire dans un objet aussi essentiel que l'alimentation chez le sauvage, elle ne peut manquer d'engourdir tout

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son être. Nous reviendrons à cette pensée lorsque nous nous occuperons par après d'ethnographie comparée.

La découverte d'ossements carbonisés semble indiquer qu'il arrivait parfois à nos sauvages de cuire leur viande ; mais ce devait être une exception. La plupart des ossements retrouvés ne portent aucune trace de feu et les vestiges des foyers eux-mêmes tiennent fort peu de place dans le butin des explorateurs. Il est donc à peu près certain que d'habitude nos ancêtres mangeaient la viande crue.

On se tromperait en attachant à ce fait en luimême une idée d'extrême grossièreté. « La cuisson, se demande M. Houzeau, apporte-t-elle à la viande un changement vraiment essentiel? L'importance de la transformation n'est-elle pas dans l'habitude et par conséquent dans le préjugé bien

plus que dans l'opération? Les Indiens du

Nord de l'Amérique ne consentiraient pas à soumettre le cerf à l'action du feu ; la cuisson, disentils, ôte à la chair la plus grande partie de son arôme. Et si l'on récuse un pareil témoignage en matière de goût, je répondrai que l'opinion des sauvages est confirmée dans cette circonstance par des officiers anglais. M. Dunn et moi, dit l'un des compagnons de Parry, nous avons déjeuné, par forme d'essai, d'une tranche de l'échiné d'un cerf cru. Nous l'avons trouvée si

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bonne qu'au dîner nous la prëférâmes à notre part de viande salée que nous avions gardée du soir précédent. La gorge était délicieuse et je suis persuadé que si ce n'était par suite du préjugé, la venaison crue serait considérée comme un régal (■). .

Les troglodytes étaient sans doute du même avis. Ne méprisons donc pas outre mesure leurs principes culinaires et n'en tirons pas surtout pour leur degré de culture des conséquences qui seraient mal fondées.

La preuve, du reste, que ces hommes mettaient à se nourrir une certaine délicatesse se trouve dans leur friandise pour la moelle des animaux. Nous avons vu comment ils brisaient les os pour se la procurer et comment ils abandonnaient sur le théâtre même de leur chasse, avec les autres débris inutiles, tous les os qui ne renfermaient pas quelque peu de leur mets favori.

M. Dupont a fait ingénieusement la remarque que cette présence exclusive des os à moelle dans l'intérieur des cavernes se vérifie non-seulement pour les espèces les plus sauvages, mais également pour le cheval, le renne et les autres espèces susceptibles de domestication. Tous les os que l'on en retrouve appartiennent à la tête ou aux membres. Ces animaux étaient donc tués à la

O HouzBAU, Facultés ment, des an., t. I. p. 84 et Si.

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chasse et dëpecés sur place comme les autres. Nous devons en conclure que les troglodytes n'avaient point d'animaux domestiques. Où les auraient-ils parques d'ailleurs dans un pays aussi infesté de bêtes fauves, et de quoi les auraient-ils nourris? Je voudrais pouvoir en excepter le chien, dont le secours eût singulièrement facilité la capture du gibier ; mais aucun indice ne nous révèle sa présence dans les cavernes à cette époque.

Les troglodytes vivaient donc exclusivement du produit de leur chasse. On n'a retrouvé les débris d'aucun instrument de pêche. Mais un bois de renne en forme de harpon, ainsi qu'un autre bois de renne portant gravé le dessin d'une truite montrent que leur attention et sans doute aussi leur appétit se trouvaient éveillés à cet endroit. A défaut d'engins de pêche proprement dits l'on peut remarquer que la prise à la main, comme elle se pratique quelquefois encore, était bien dans le caractère et l'allure d'un peuple comme celui-là.

La chasse ne pourvoyait pas seulement aux repas des habitants des cavernes, elle leur fournissait encore les vêtements, quand il leur arrivait d'en porter.

J'ajoute ce correctif, car il est probable que, dans le principe surtout, ces hommes allaient nus ou à peu près. C'est là un détail de mœurs que

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nous avons l'habitude d'allier dans nos idées, d'une part au défaut complet de sens moral, d'autre part à l'existence d'une température élevée; mais l'observation démontre que, dans la réalité, cette circonstance ne présente au contraire rien d'incompatible, non-seulement avec une certaine pudeur, mais avec les intempéries d'un climat véritablement rude. Il nous suffira de citer dans ce dernier ordre d'idées l'exemple des Fuégiens et des Patagons dont le climat rappelle celui ' des troglodytes, mais en le surpassant encore comme âpreté. « Sur la côte orientale, dit Darwin, les indigènes portent des manteaux de guanaco et sur la côte occidentale ils se couvrent avec des peaux dephoque. Mais chez les tribus centrales les hommes n'ont qu'une peau de loutre ou un morceau de peau quelconque, grand à peu près comme un mouchoir de poche et à peine suffisant pour leur couvrir le dos jusqu'aux reins. Ce morceau de peau est lacé sur la poitrine avec des ficelles et il le font passer d'un côté à l'autre de leur corps, selon le point d'oti souffle le vent... La nuit cinq ou six de ces êtres humains, nus, à peine protégés contre le vent et la pluie de ce terrible pays, couchent sur le sol humide, serrés les uns contre les autres et repliés sur eux-mêmes comme des animaux ('). » Le docteur Hooker

(') Dabwim, Voyage, p. isg.

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nous apprend a qu'à l'extrême sud de la Terre de Feu il a souvent vu au milieu de l'hiver les hommes endormis dans leurs wigwams sans le moindre vêtement, tandis que les femmes nues, et plusieurs avec des enfants sur le sein, étaient debout dans l'eau jusqu'à mi-corps, occupées à recueillir des patelles et autres crustacés, pendant que la neige tombait à gros flocons sur elles et sur leurs enfants également nus {'). »

II est donc matériellement très possible que les troglodytes se soient contentés, en fait de vêtements, de se jeter, dans la mauvaise saison, des peaux de bêtes sur les épaules. On trouve cependant dans les niveaux supérieurs du limon fluvial des instruments qui dénoteraient un notable progrès dans cette branche de l'industrie humaine. Ce sont d'une part des espèces de poinçons qui ne pouvaient guère servir semble-t-il qu'à trouer les peaux et d'autre part des outils en os ou en bois de renne fort analogues aux lissoirs dont se servent les Esquimaux pour rabattre les saillies des coutures de leurs vêtements.

Les auteurs ajoutent que les troglodytes pouvaient employer les tendons en guise de fil (nous verrons, en efffet, apparaître à l'âge suivant de véritable aiguilles de pierre) et que vraisembla-

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blement ils employaient la moelle à assouplir les peaux dont ils comptaient se vêtir.

Puisque nous en sommes aux suppositions, nous ajouterons que les hommes du mammouth pouvaient aussi recourir pour leur vêtement aux ressources que présente la nature ve'gétale.

M. Houzeau , s'appuyant sur de nombreuses données, regarde comme point de départ du costume le pagne, c'est-à-dire « tout uniment la substitution d'un morceau d'étoffe à la peau arrachée d'un animal ('). » Il va sans dire qu'il comprend ici sous le nom d'étoffe jusqu'aux tissus de fibres d'écorce et jusqu'aux feuilles nattées. « Le pagne, ajoute l'auteur, se montre dès l'état sauvage à une époque qui ne paraît pas sans rapport avec celle que les archéologues ont appelée l'âge de la pierre brute (^). »

La propreté qui caractérise aujourd'hui nos pays du Nord devait tenir peu de place dans les préoccupations des troglodytes ; car si l'accumulation dans la caverne de tous ces restes d'animaux a été pour l'histoire et la science une circonstance précieuse, elle devait nuire considérablement au bon air de l'endroit. Certains peuples arrivent, sous ce rapport, à un degré de tolérance à peine croyable. Le capitaine Parry

(') De l'espagnol paiîo : lambeau d'étoffe.

O HouiBW, Facultés mentales det

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s'exprime comme suit à l'égard des Esquimaux : « Autour des huttes, dans toutes les directions le sol est jonché d'innombrables ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des crânes de chiens, d'ours et de renard, dont beaucoup gardent encore des lambeaux de chair en putréfaction qui exhalent les miasmes les plus infects... L'intérieur des huttes, à cause du manque d'air et par suite des ordures qui s'y accumulent, répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent pour beaucoup d'abondantes provisions de chair de morses crue et à demi pourrie ('). »

Ce devait être à peu près l'atmosphère de nos cavernes qu'achevaient parfois de corrompre les vapeurs acres d'un foyer de charbon.

Et cependant c'était dans ces taudis infects que les habitants passaient une grande partie de leur existence; c'était là qu'ils s'abritaient contre les intempéries du dehors et veillaient à leurs repas ; c'était là enfin qu'ils vaquaient à leur occupation par excellence, le travail du silex.

Ce travail du silex est le point de mire de toute l'étude de cette époque. N'oublions pas que la pierre jouait pour les hommes de ce temps le rôle que tiennent les métaux dans notre propre existence, rôle immense dont l'habitude nous empêche

('} Cit£ par Lubboce, p. 45o.

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souvent de nous rendre bien compte, mais dont l'importance ne se trouve que mieux affirmée par cet usage presque inconscient. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils ont dirigé vers ce travail de la pierre tous leurs efïbrts et s'ils ont atteint dans cette industrie un art et une perfection qu'il nous serait désormais impossible de réaliser.

Tout silex, avons-nous déjà dit, ne convient pas également à la confection des instruments de pierre. Le gisement des environs de Spiennes, dans le Hainaut, paraît seul, en Belgique, en avoir fourni de convenable; mais il ne fut connu dans la région des cavernes qu'à l'époque de la pierre polie : jusque-là, les habitants de cette partie du pays n'employaient guère qu'un certain silex crétacé, provenant des environs de Vertus, sur les limites de la Brie et de la Champagne (').

Il est très probable que les troglodytes avaient habité ou tout au moins traversé cette dernière région avant de venir se fixer aux abords de la Meuse, et qu'ils avaient pu apprécier sur les Ueux mêmes les propriétés du silex qu'on y extrayait. Arrivés dans notre pays, ils tentèrent, il est vrai, d'y substituer d'autres pierres compactes, mais, comme nous le disions, sans résultat. Force fut donc de retourner au silex de Champagne.

Ici se place la question de savoir comment on

pouvait se le procurer. M. Dupont pense avec raison que les troglodytes n'allaient pas s'approvisionner eux-mêmes aux lieux de production, et que les silex leur étaient apportés par des hommes ou même par des peuplades qui en faisaient spécialement leur métier. Mais il va trop loin, ce me semble, en se représentant ces voyageurs, errants de tribu en tribu, de caverne en caverne, pour écouler leur marchandise, à la manière des trafiquants sauvages de l'Orénoque.

Le voyage n'était pas commode le long des pentes de la Lesse, hérissées de forêts épaisses et infestées de bêtes fauves. D'autre part, la marchandise devait constituer par sa nature un lourd fardeau, surtout si l'on tient compte de l'abondance avec laquelle on en retrouve les débris en tous lieux. Or, il est remarquable que l'on n'ait rien essayé pour en diminuer le poids, puisque, à en juger par les monceaux d'éclats et de déchets découverts sur place, le silex était importé dans lé pays à l'état de blocs absolument bruts. De tout temps, cependant, le bon sens humain a fait s'efforcer, dans les transports un peu considérables, de supprimer les charges inutiles ou ce qu'en terme d'industrie on appelle le poids mort, de manière à transporter sous le moindre volume le plus de valeur possible. Cette règle se vérifie d'autant que les communications se trouvent être plus difficiles, et l'on comprendrait peu qu'elle ne

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fût pas venue à l'esprit des trafiquants en question, entreprenant un pareil voyage avec un pareil poids sur les épaules. Au lieu de se charger pesamment d'un produit brut de valeur minime, ils auraient de'grossi le silex sur le lieu même d'extraction, comme cela se pratiqua plus tard à Spiennes, mettant à profit pour cette opération la circonstance que la pierre posse'dait encore à ce moment son m eau de carrière ». Une pareille façon de procéder aurait entraîné peu d'inconvénients à une époque où la taille du silex présentait à peu près partout les mêmes types primitifs. S'il en advint autrement, si l'importation se poursuivit constamment à l'état brut, c'est que sans doute on la pratiquait d'une autre façon et que les hommes venus du fond de la Champagne avec leurs lourdes charges de pierre n'en faisaient pas eux-mêmes la distribution en de'tailaux nombreux endroits de consommation.

Nous pouvons ajouter, à l'appui de la même conclusion, que le peu de densité de cette population de chasseurs aurait éparpillé la clientèle de nos trafiquants de la manière la plus pénible pour ces derniers, et que le sans-façon avec lequel on gaspillait la matière dans le principe, dénoie une modicité de prix qui n'aurait pas permis de les payer de leurs peines.

Qu'auraient-ils pris, du reste, en échange de leur silex? Des peaux de bêtes? Mais quelle valeur

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ces dernières pouvaient-elles avoir à une époque où cette partie de l'Europe pullulait d'animaux, principalement à l'âge du mammouth, où toutes les espèces, peut-on dire, se trouvaient à la fois partout? Il faut ajouter que les peaux étaient un produit d'échange dont l'exportation eût présente' comme transport plus de difficultés encore que l'importation des silex eux-mêmes.

M. Boucher de Perthes croit, il est vrai, que certaines formes de silex peuvent avoir constitué des signes numériques d'une signification bien déterminée, car dans ces pierres mystérieuses, dit-il, il y en avait probablement qui remplaçaient nos unités et nos dizaines, comme nos fiches, nos jetons, nos contrats (*). Dès lors, elles auraient pu figurer une monnaie et faciliter les transactions commerciales du genre de celle dont nous venons de parler. Mais, en dépit de l'autorité du savant observateur et des analogies qu'il cite chez d'autres peuples sauvages, l'existence d'un pareil système de numération demande encore, me paraît-il, à être confirmée. La circulation monétaire qui en serait la conséquence aurait eu du reste un tel caractère fiduciaire qu'on ne pouvait espérer de l'étendre au delà d'un cercle étroit. Sa signification toute locale aurait donc mal servi des relations vraiment internationales entre deux pays

(') Antiquités celtiques et antédiluviennes, 1. [I, p. 188.

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aussi éloignés l'un de l'autre que la Champagne et la Haute Belgique.

Cependant le fait est là : le silex des troglodytes venait de la Champagne. Je n'yi. trouve, quant à moi, qu'une seule explication. Il devait exister sur la Meuse des centres d'approvisionnement et le silex y arrivait sur des radeaux. Le fleuve, à la vérité, se comportait autrement que de nos jours; son cours torrentueux devait être coupé de rapides, de chutes et d'autres obstacles à la navigation. Mais nous voyons, sous ce rapport, certaines tribus sauvages affÏTOnter dans leurs pirogues des difficulte's en apparence insurmontables. Les hommes de la pierre pouvaient faire comme eux.

Il importe assez peu de savoir si c'étaient les Belges qui allaient chercher le silex en Champagne, ou si c'étaient les Champenois qui l'apportaient. L'essentiel est d'admettre l'existence de ces centres d'approvisionnement où les tribus des alentours et des vallées secondaires venaient puiser la matière première de leurs armes et de leurs outils.

Ce point ne constitue pas une question oiseuse ou de pure curiosité; car, suivant que l'on adopte l'explication précédente, ou celle de M. Dupont, on transforme absolument la vie de relation des peuplades de la Meuse. On a d'une part des individus isolés , sans autre rapport avec le reste de

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leur race que les visites lointaines de quelques « voyageurs en silex », c'est-à-dire l'homme abandonné à ses forces individuelles et perdant pour le progrès ce ressort puissant de la vie de société ; d'autre part les mêmes hommes, menant sans doute dans les vallées à l'écart une vie indépendante et sauvage, mais entretenant avec le centre des rapports obligés et en rapportant non-seulement du silex à tailler, mais encore les influences multiples d'une civilisation relative. C'est ainsi notamment que l'on peut expliquer comment l'évolution dans la taille du silex se trouve avoir été la même dans toute la région de la Meuse, sur la Lesse, la Molignée, le Samson , etc. Partout les couteaux succèdent aux silex triangulaires et le développement se poursuit avec les mêmes alternatives de progrès et de décadence. L'unité est frappante. On peut donc supposer que les leçons de taille étaient recueillies au centre d'approvisionnement et que celui-ci les avait peut-être puisées, à son tour, au centre de production lui-même.

On a retrouvé dans les cavernes des éclats d'un autre silex, couleur cire vierge, provenant incontestablement des bords de la Loire ('). Ce sont probablement les restes d'un essai momen-

(') Dupont, p. i6î.

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lané de substitution ou même de simples échantillons.

Les coquilles fossiles, de provenance lointaine, s'achetaient également au marché de la Meuse, où les importateurs de silex les amenaient en même temps que leur marchandise. L'homme est bien toujours le même. Ne retrouve-t-on pas là ces capitaines au long cours qui, par-dessus leur cargaison, rapportent de leurs voyages des curiosités de tout genre pour en tirer un supplément de profit ?

Quant au charbon que les troglodytes employaient pour leurs foyers, il devait provenir d'affleurements sur place et n'avoir guère coûté de peine comme extraction ; sans cela on lui eût incontestablement préféré le bois.

Nous nous représentons volontiers les peuples privés de métaux et réduits à l'usage de la pierre comme devant souffrir beaucoup d'un pareil état de choses. C'est cependant une erreur. Certainement ils ne peuvent entourer leur existence des mille raffinements dont les métaux ont fait naître l'idée. Mais l'ignorance même de ces raffinements n'en compense-t-elle -pas la privation? Le bienêtre humain se complique par le progrès bien plus qu'il ne s'augmente. Il devient à la longue plus factice que réel et le caprice ou la mode y

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trouvent finalement plus de part que les légitimes exigences de notre nature.

Sans doute beaucoup de ces besoins factices sont tellement entrés dans nos mœurs que nous ne pourrions maintenant les négliger sans en souffrir. Mais cela n'empêche qu'ils ne fassent pas partie intégrante du bien-être humain, qu'ils l'augmentent seulement d'une manière illusoire et que souvent même ils l'amoindrissent en lui opposant des privations correspondantes.

La question devient surtout importante si l'on songe que du degré d'aisance d'un peuple dépendent en grande partie sa condition morale et l'étendue de ses aspirations.

Ce que nous allons dire des troglodytes à ce dernier point de vue devra nous confirmer dans la pensée qu'ils jouissaient tout au moins d'un bien-être relatif.

A en juger par lés traces qu'il nous a laissées, ce peuple était barbare, mais non pas dégradé. Selon toute probabilité (et nous en examinerons plus tard les raisons) il faisait partie d'un groupe considérable qui avait occupé toute l'Europe occidentale. Ce gi-oupe venait de l'Asie. Or, on ne fait pas un voyage pareil sans une certaine organisation, sans chefs, sans forme sociale. La base de leur société devait, comme partout à l'origine, résider dans la famille. Mais celle-ci donnait déjà naissance à certains groupes dont la

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réunion constituait des espèces de clans et dont les limites variaient suivant les exigences de la migration.

Lorsque les troglodytes pénëtrèrent en Belgique et s'installèrent dans les cavernes, ils conservaient apparemment la même tendance dans leur organisation. Mais l'éparpillement que nécessitait la vie de chasseur, joint aux difficultés de communication dans un pays de bois et de montagnes, dut leur faire perdre beaucoup en cohésion. Le fait d'habiter des cavernes disposées au hasard de la nature et l'impossibilité de les , grouper comme on grouperait des maisons ou des tentes, accentuèrent encore la dissémination; la famille simple reprit sa prépondérance.

Certains liens sociaux durent néanmoins continuer à subsister entre ces hommes de même origine. Le souvenir de la migration opérée côte à côte avait certainement laissé des traces dans leur esprit. De plus, nous l'avons vu, il existait sur la Meuse des centres d'approvisionnement où l'on recourait, comme de nos jours encore la province recourt à la capitale. En même temps qu'ils y puisaient la matière première de leurs outils, les habitants des vallées secondaires s'initiaient aux améliorations introduites dans la taille du silex et dans les autres articles de leur existence.

De cette dépendance matérielle ne résultait pas nécessairement un ordre politique déterminé;

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mais de pareils rapports enlevaient apparemment à la vie des troglodytes son caractère d'isolement et confondaient toute la contrée dans une certaine unité.

Ce serait tomber dans le domaine de l'imagination que de formuler d'une manière plus précise les rapports de la vallée centrale avec le reste du pays. Nous nous contenterons d'ajouter un dernier trait , négatif, il est vrai , mais d'un genre de ùégation que pourraient envier bien des nations modernes.

Chez les peuples sauvages, c'est surtout en temps de guerre que le centre politique atteint sa plus haute signification. Ce n'était pas le cas dans la vallée de la Meuse. Il semble, en eifet,que les troglodytes aient été des plus pacifiques. Les fouilles n'ont mis au jour aucun vestige, sinon de combat, du moins de guerre véritable. De plus (et ceci doit nous convaincre davantage) le peu de densité de la population et son éparpillement dans les bois rendaient la lutte à l'intérieur inutile ou même impossible. Il y eut sans doute des querelles d'homme à homme, peut être de caverne à caverne, mais la guerre proprement dite ne devait point exister.

Quant aux luttes d'invasion, elles n'appai-urent que beaucoup plus tard. La persistance probable d'une même race pendant les deux âges du mammouth et du renne prouve que nos troglodytes

avaient à s'inquiéter bien peu des attaques du dehors. L'Europe, à ce moment, n'était pas encore devenue trop petite. Les nouveaux venus de l'Orient trouvaient toujours devant eux des emplacements vierges et s'y installaient librement sans devoir en déloger personne. Spécialement pour la Belgique, en dehors de la région des cavernes, on ne rencontre des traces de l'homme de la pierre taillée que dans le Hainaut, bien que d'autres parties du pays fussent dès lors parfaitement habitables. Bien plus, cette population même du Hainaut, qui , nous le verrons, n'était que le prolongement nord des peuplades de la Somme et du Pas-de-Calais, cette population disparaît tout à fait à l'âge du renne sans qu'aucune autre vienne la remplacer. Nous pouvons en conclure que le pays ne formait pas encore l'objet de trop de convoitises et que les troglodytes se maintenaient sans peine sur ce qui constituait dans cette direction l'extrême frontière de l'humanité. Ce côté pacifique des mœurs de nos peuplades nous amène à parler du cannibalisme que l'on a souvent rangé parmi leurs pratiques. Les indices sur ce point se bornent à la découverte dans plusieurs cavernes d'ossements humains mêlés aux débris de repas. On fait remarquer surtout que certains de ces ossements étaient brisés en long à l'instar des os des animaux et que parfois même ils avaient subi l'action du feu.

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Sont-ce bien là des preuves positives ? Nous avons vu que les troglodytes mangeaient la viande crue et que la présence accidentelle d'os calcinés à proximité du foyer pouvait être considérée comme étant sans rapport direct avec les nécessités du repas. La même réflexion se présente pour les ossements humains, dont ,1a calcination n'entraînerait pas non plus forcément la conséquence d'avoir servi de nourriture. Nous ajouterons qu'à la différence des os d'animaux les ossements de l'homme ne portent aucune trace des coups de cailloux au moyen desquels se serait pratiquée l'opération. Cette dernière aurait été du reste fort mal iustifiée, par le peu de moelle que contiennent chez l'homme les os des membres ('). La confusion des ossements n'est donc pas à elle seule une preuve. « Les voyageurs rapportent avoir vu au milieu des résidus de nourriture, accumulés près des huttes des Esquimaux, des ossements de notre espèce. Il est cependant bien constaté que les habitants des régions polaires ne sont point anthropophages. » On comprendra sans peine la portée d'une pareille analogie. Aussi, M. Dupont, à qui j'emprunte le trait qui précède, croit-il devoir rejeter complètement l'anthropophagie, tout au moins pour les peuplades de la Lesse.

{") Dupont, p. iî5.

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D'autres auteurs ont continué cependant à défendre l'opinion contraire et maintiennent aux indices recueillis leur terrible signïBcation. Il faut ajouter, à leur défense, que,- loin de constituer une improbabilité, le fait du cannibalisme est d'une fréquence telle chez les peuples sauvages, que, jusqu'à preuve du contraire, on serait presque en droit d'en présumer également l'existence chez les troglodytes.

L'importance, tout au moins apparente, de la question dans le sujet qui nous occupe, rend ce doute fort regrettable. Beaucoup de lecteurs se représenteront nos ancêtres tout difTéremment, suivant qu'ils se croiront autorisés ou non à leur prêter des mœurs d'anthropophages.

A défaut de preuves directes dans un sens ou dans l'autre, il ne sera pas, je pense, hors de propos d'envisager au point de vue général la pratique qui consiste à manger de l'homme, et à montrer, en deux mots, combien l'on a tort d'y rattacher nécessairement tout un cortège de conséquences fâcheuses.

L'anthropophagie passe presque toujours pour le sceau de la dernière barbarie, de la plus révoltante dégradation. On se figure volontiers l'anthropophage comme étant de toute nécessité un sauvage féroce, effrayant à voir, hérissé, presque fantastique, comme une sorte de fauve dans une peau humaine. C'est un tort. Il y a jusqu'à un

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certain point de la convention dans l'horreur que nous inspire le fait de manger son semblable.

Tout d'abord, la seule pensée d'un pareil repas nous soulève le cœur; mais la chair humaine partage cette délaveur avec bien d'autres choses. Tous les jours encore des milliers d'hommes se régalent de mets dont la pensée nous fait frémir; les récits des voyageurs sont remplis de ces menus épouvantables. Dans notre milieu même, nous rencontrons, sous ce rapport, les contrastes les plus frappants. Il en est que la vue d'une huitre fait pâlir. Toutes ces répugnances « paraissent tenir du caprice, beaucoup plus qu'elles ne sont fondées sur la nature ou la qualité » du comestible. Laissons donc l'estomac : chacun se fait le sien.

Mais le cannibalisme, dit-on, froisse nos sentiments bien plus encore que notre palais.

N'est-ce point là de nouveau le résultat plutôt d'une habitude que d'une pensée supérieure, tenant à l'essence même de notre nature?

Si l'on veut raisonner froidement, sans parti pris, l'on conviendra que l'anthropophage ne fait de tort à personne. Le corps de l'homme après la mort appartient purement à la matière. Son semblable a le droit de n'y pas voir autre chose, et s'il peut utilement le faire entrer dans son alimentation, rien ne saurait l'en empêcher.

Le sacrilège! dira-t-on. Mais est-il au monde rien de plus conventionnel que ce mot? Quel

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sacrilège y a-t-îl à prendre la place des vers ou des oiseaux de proie? Il fut un temps où la dissection des cadavres, considérée, elle aussi, comme un sacrilège, exposait aux peines les plus sévères celui qui s'y livrait. La crémation, sî fort en usage chez les peuples les plus policés de l'antiquité, ne passe-t~elle pas de nos jours encore, aux yeux de la majorité, pour un sacrilège véritable? Le sacrilège tient donc avant tout à la violation des idées reçues, et, comme caprice, il peut aller rejoindre l'estomac.

Nous ajouterons que, dans l'espèce, loin de nuire au respect que méritent les morts, le cannibalisme y ajoute souvent une nuance d'une sauvage énergie. Les Nouveaux-Zélandais, par exemple, recherchaient après la bataille les corps des chefs les plus célèbres, « croyant s'assimiler le courage, l'habileté et la gloire de celui qu'ils dévoraient ('). » Une pensée du même genre devait animer les Sioux lorsqu'ils dévoraient le cœur de leurs ennemis : « Chaque guerrier, si c'était possible,en mangeait une bouchée (*). » En un mot, comme le fait remarquer Lubbock, a le cannibalisme, parfois, était moins un repas qu'une cérémonie; son objet ne se réduisait pas à une pure satisfaction des sens; il faut le regarder

{') Lubbock, p. 4i3.

O là., p. 475,

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comme un acte religieux, comme une sorte de sacrement impie. »

Cependant, m' objectera- t-on, c'est toujours une marque d'insigne grossièreté que de pousser Tamour de la chair jusqu'à manger de la viande humaine. Entendons-nous. Le fait de se nourrir de chair décèle, j'en conviens, un appétit plus grossier qu'un régime de fruits et de laitage. Les hommes primitifs s'en tenaient, dit-on, à ce dernier système, et la Bible a conservé le souvenir de l'horreur qu'inspirèrent de leur temps les premiers mangeurs de chair. Ce sentiment demeure un trait de mœurs chez plusieurs peuples de l'histoire. A notre époque encore, un esprit éminent « prévoit qu'un jour l'usage de la viande sera considéré par les nations les plus policées comme un legs de l'état barbare (') ».

Mais le fait d'être « de l'homme » rend-il la viande un mets plus grossier? Il n'y parait guère, à en juger par l'invincible attrait qu'inspire aux initiés ce genre de nourriture.

Les Fidjiens, dont on a cité souvent « le système politique savamment compliqué, les mœurs raflfinées et la politesse cérémonieuse », « ne peuvent donner de plus grand éloge à un mets que de dire : il est tendre comme de l'homme mort... Quand le roi donne un festin, un des plats est

(') HouzEAU, Facultés mentales des

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toujours composé de cet aliment, et bien que les corps des ennemis tués sur le champ de bataille soient toujours mangés, ils ne suffisent point, et l'on engraisse des esclaves pour les vendre au marché (') ».

Chez les Anziques, la viande humaine était tellement entrée dans l'alimentation ordinaire qu'il y avait H des boutiques de bouchers où les épaules, les cuisses et les côtelettes d'hommes étaient étalées, découpées, mises sur les balances et vendues au poids (*) ».

Les Nouveaux-Zélandaîs, au caractère si doux et si hospitalier, étaient des cannibales endurcis. Le besoin de manger de l'homme apparaissait chez eus comme la ronsécration , comme le sceau d'actes de toute nature. Un prisonnier de guerre n'était, semblait-il, vraiment prisonnier que pour autant qu'il fût mangé. La « comestibillté », si je puis dire, était de même un des caractères essentiels de l'esclavage. Earle raconte, qu'un chef nommé Atoi, charmant jeune homme, doux, bien élevé et le favori de toute la colonie, reconnut un jour une jolie fille de seize ans travaillant chez un étranger. Il la réclama comme une esclave qui s'était enfuie de chez lui, et la ramena à son village où il la tua et la mangea (^). Cet homme faisait évidemment

(') LUBBOCK, p. 417.

(') HouzEAU, ibid., t. I, p. 83.

(^) LUBBOCK, p. 4l5.

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acte de propriétaire à sa façon et il eût été bien étonné que l'on trouvât dans sa conduite rien de répréhensible

En résumé donc, l'anthropophagie ne mérite point par elle-même la flétrissure qu'on lui inflige. L'homme, « dont l'organisation n'est pas exclusivement celle d'un carnassier ('), » a fait un plus grand pas vers la grossièreté et dérogé davantage à sa nature en passant du régime végétal à la nouniture animale, qu'en associant dans ses repas la chair humaine à celle des autres animaux.

Diverses circonstances : la famine, la guerre, l'esclavage, les pratiques religieuses, onl favorisé cette dernière évolution. Une fois ce pas franchi, la chair humaine a dû se trouver traitée à peu près comme une autre chair, et l'on a pu dépouiller sa consommation de toute idée de férocité ou de barbarie. Bien plus, elle est devenue comme un raffinement de civilisation, et la pratique s'en retrouve, chez certains peuples, alliée à des mœurs douces et généreuses.

Ce qu'il y a de vraiment affreux dans l'anthropophagie, ce n'est pas le fait matériel de manger la chair humaine, mais le meurtre par lequel on se la procure. Or, qu'on le remarque bien, a part le cas de disette (où nous goûterions de notre semblable tout comme les autres), les victimes de

(*) HODZEAU, ibîd., 1. 1, p. S4.

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l'anthropophage sont presque toujours ou des ennemis tues à la guerre, ou des esclaves, dont la vie n'aurait pas valu davantage dans l'ancienne Rome, ou bien enfin des victimes religieuses, comme il s'en est immolé dans presque tous les cultes. Le véritable meurtre, dicté au seul profit du repas, n'est donc que l'exception et ne justifie pas plus que le reste le renom infâme attaché parmi nous à la pratique en question.

Le peu de probabilité que les troglodytes aient été anthropophages ne justifiait peut-être pas la longueur de cette digression. Je tenais cependant à établir, en principe et en fait, que, la question fût-elle résolue affirmativement, ces hommes n'en pouvaient pas moins jouir d'une certaine civilisation et présenter des sentiments dont la nature humaine n'aurait pas à rougir. On verra, de plus, par cet exemple, combien, pour apprécier la valeur absolue d'un peuple ou d'une race, nous devons faire abstraction de nos propres mœurs el de nos propres idées ; combien surtout nous devons nous garder des significations préconçues qui s'attachent à de simples mots, et chercher à en saisir la portée véritable avant de vouloir en tirer des conséquences quelconques.

Nous venons de dire que la vie sociale des troglodytes devait avoir pour base la famille naturelle; que très probablement ils possédaient des centres d'approvisionnement transformés peu

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à peu en centres politiques , mais que leur éparpillement dans tes bois d'une part, l'absence de guerre d'autre part, devaient avoir rendu ce lien politique très faible. Nous devons pour en aiïirmer davantage attendre ta découverte de documents que nous ne possédons pas aujourd'hui.

La même incertitude règne au sujet des idées religieuses des troglodytes. Il est probable qu'ils avaient une religion. Presque tous les peuples en ont une, principalement les sauvages primitifs. On n'en a cependant retrouvé aucune trace chez ceux-ci. Peut être adoraient-ils la Divinité dans les bois, ou vénéraient -ils des objets auxquels il ne nous vient pas à l'esprit de rattacher une pensée religieuse. L'âge du renne nous apprendra quelque chose de plus sous ce rapport. Mais en tous cas, pour ce qui concerne l'homme du mammouth, nous pouvons dire que, s'il avait une religion, celle-ci devait être aussi rude que lui-même.

La rudesse en toutes choses était la conséquence directe, physiologique, peut-on dire, du genre de vie de ces sauvages.

Soumis à un climat âpre et humide, n'habitant que des cavernes ouvertes, disputées tour à tour aux bêtes fauves et à la rivière, entourés de forêts où des carnassiers redoutables constituaient pour eux un danger pemianent, à demi enfumés dans leurs tanières, vêtus de peaux de bétes quand ils n'allaient pas nus, ayant pour tous outils des

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pierres et du bois de renne, vivant nécessairement dans la malpropreté et la puanteur : que pouvaient être ces hommes sinon des esprits et des cœui-s rudes dans des corps plus rudes encore? Mais la rudesse, de nouveau, n'implique ni la dureté des mœurs , ni surtout la dégradation de l'âme. Nous allons en trouver une preuve matérielle dans les yestiges d'art que nous avons déjà mentionnés et qui , de la façon la plus inattendue, viennent jeter leur rayon lumineux dans les ténèbres au sein desquelles nous cherchons notre voie.

L'époque des silex triangulaires ne révèle, nous l'avons dit, aucune préoccupation esthétique; mais les restes de cet âge sont assez pauvres dans tous les genres. Les traces de l'art ont donc pu se perdre à l'égal des autres vestiges de l'activité humaine. On devait s'attendre du reste à trouver ces traces moins nombreuses que plus tard : la population était moins dense; à peine fixée dans le pays, elle pouvait ne pas avoir acquis complètement l'assiette qui résulte d'un établissement prolongé, et que nécessite absolument toute éclosion de l'art.

Il est constant que les peuples nomades, tout en appréciant le Beau quand ils en trouvent l'occasion, ne donnent que rarement naissance à des travaux artistiques ('). Le même phénomène

(') vAH OvEiiLoop, Senlimenl eithétique, p. 5ï,

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a dû se présenter pour cette population de chasseurs. L'influence de sa longue course à travers l'Europe pesait encore sur ses habitudes. D'autre part, les crues fréquentes des cours d'eau, jointes au voisinage constant de nombreuses bêtes fauves, ôtaient à ses établissements dans les cavernes tout caractère paisible et définitif.

Il ne faudrait pas d'ailleurs conclure du défaut d'oeuvres d'art, à l'absence complète de pensées esthétiques : il restait à ces dernières l'immense champ de la nature, la contemplation du ciel et de la terre, la jouissance même des sauvages aspects d'un pa^s vierge, l'appréciation et la recherche du Beau dans les qualités corporelles, toutes tendances trop naturelles à l'homme pour qu'il soit besoin d'en démontrer autrement la vraisemblance ici.

Quoi qu'il en soit, il faut atteindre la deuxième phase de l'âge du mammouth pour rencontrer des œuvres d'art proprement dites.

Nous avons énuméré plus haut ce que l'on peut ranger sous cette appellation.

L'outillage, disions-nous, prend un plus bel aspect et réalise un degré de fini que l'on ne retrouve même plus à l'époque suivante.

Cette circonstance est significative. La production des couteaux par percussion présentait sur les silex triangulaires un double progrès : l'économie de la matière première et l'amélioration de l'outil

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comme tel. Mais le caractère de fini que l'on donnait à ce dernier ne tenait-il pas encore à un autre ordre de préoccupations?

C'est un phénomène constant chez l'homme que le désir de posséder pour les exigences de la vie des instruments élégants ou coquets. Nos ustensiles de table, de poche, ou de bureau , par exemple, dénotent, soit dans leur forme, soit dans la substance, plus ou moins précieuse, dont nous les choisissons , une recherche qui s'accentue tous les jours davantage. C'est là, sans doute, une manifestation du luxe qui se glisse partout; mais c'est aussi quelque chose de plus. Il semble qu'il y ait un rapport d'influence entre l'instrument et l'acte qu'il sert à accomplir. Le vin paraît meilleur dans un beau verre; un couvert bien dressé communique au repas un charme particulier; la plume neuve que l'on donne à l'écolier le fait écrire de toute son âme. La même remarque se retrouve jusque dans l'outillage de l'ouvrier : c'est son luxe à lui. Un bel outil donne du cœur, il rend en quelque sorte le travail attrayant et augmente par là même son effet utile. Aussi, pour juger d'un ouvrier, suffit-il souvent d'examiner son établi.

Il n'y a donc rien d'étonnant que, sans négliger l'amélioration pratique de son outillage, le bon artisan se préoccupe d'en embellir l'aspect extérieur. Les Grecs, et peut-être plus encore les

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travailleurs du moyen âge, savaient donner à Jeurs ustensiles si variés des formes vraiment charmantes. Les arts mêmes purent en tirer parti. Transportés en architecture, par exemple, ces objets y figurèrent, non seulement comme emblèmes, mais comme de véritables motifs d'ornementation : preuve évidente de leur valeur esthétique absolue.

Nous sommes donc autorisés, au même titre, à voir dans le perfectionnement des outils en pierre de l'âge du mammouth et dans le soin de leur aspect extérieur un véritable progrès du goût ; progrès d'autant plus important qu'il ne résidait pas seulement dans quelques invidualités d'élite , mais qu'il était le fait de la masse générale.

Je m'empresse de reconnaître combien était encore rudimentaire l'effort que Je signale. Mais est-il un perfectionnement , un raffinement même de civilisation qui n'ait pour point de départ un germe tout aussi informe, tout aussi primitif que celui-ci?

Il est plus difScile de suivre cette tendance dans les objets en bois de renne. Toutefois on ne saurait méconnaître l'élégance du harpon de Goyet ('). La distinction du profil , la manière dont se projettent les pointes dont il est barbelé, les stries qui le décorent dépassent les exigences d'un simple

(') Planche i.

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outil de pêche et dénotent la préoccupation de satisfaire également' le plaisir des yeux.

La parure corporelle constitue une manifesta tion esthétique bien plus vivace et plus universelle encore que celle dont nous venons de parler. C'est avec elle apparemment que l'homme commença pour la première fois à mettre du sien dans l'idée du Beau ; et chaque fois qu'il vint à sombrer dans la barbarie , ce fut elle qui surnagea la dernière.

Il y a dans cet instinct de se parer deux sortes de sentiments : d'une part le goût du pittoresque ou du Beau , le désir de relever par des éléments étrangers sa propre beauté, mais aussi, d'autre part , une satisfaction d'amour-propre ou de vanité, la passion d'étaler sur sa personne les marques de son courage, de son opulence, etc. Tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre de ces sentiments qui domine; mais en règle générale , ils se confondent tous deux dans la même manifestation.

Tel était le cas pour notre peuple des cavernes. Ainsi, les colliers de dents d'animaux pouvaient être le trophée du chasseur, ou même, si l'on veut, sa comptabilité de gibier abattu ; ceux que l'on composait de coquilles fossiles rentreraient fort bien dans la catégorie des amulettes : leur aspect mystérieux et leur provenance lointaine devaient, aux yeux de leurs possesseurs, con-

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stituer les titres d'une haute vertu. Mais le fait même d'avoir e'té réunis et portés en colliers attache à ces objets une tout autre signification.

Le collier a joué de tout temps un grand rôle dans la parure du corps. Il en est du reste l'ornement le plus rationnel. S'atfachant facilement, il peut se composer des choses les plus diverses et ne gêne en rien les mouvements. Au point de vue esthétique, i! coupe heureusement la large surface de la poitrine. De plus, il délimite, à la manière d'un cadre, la région de la tête et du cou et en souligne l'aspect qui, sans lui, courrait risque de se perdre dans l'ensemble du corps.

Je ne prétends pas dire que le premier inventeur du collier se soit absolument tenu ce raisonnement. Mais Textrême importance, conquise en tous lieux par cet élément de parure, montre assez combien il se présente naturellement à l'idée et à quel point il satisfait directement la coquetterie humaine.

Les troglodytes n'ont fait que suivre ce penchant général, et nous pouvons affirmer sans crainte que leurs colliers, tout sauvages qu'ils soient, avaient, comme les autres, pour origine une pensée esthétique.

Les coquilles, dents d'animaux, morceaux d'ivoire, etc., isolés ou non, et destinés à se suspendre au cou, sont les seuls objets de parure corporelle que l'on ait retrouvés pour cette époque.

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Mais il peut s'en être porté beaucoup d'autres que l'on n'ait pas découverts encore, ou dont la substance, moins résistante, ait été, depuis, des siècles, consommée par le temps.

La poterie, de son côté, a toujours tenu largement sa place dans les manifestations esthétiques des diverses nations. On en a retrouvé quelques débris dans no-î cavernes. Ces débris peuvent avoir leur signification au point de vue du développement industriel des habitants ; mais leuc grossièreté est telle qu'ils ne sauraient constituer aucune espèce d'argument en faveur de l'existence de l'art à cette époque.

Quant à la petite figurine en ivoire décrite précédemment et qui se trouve reproduite ci-contre ('), ell'e se présente également à l'état d'ébauche très grossière et ne nous révèle qu'une simple tendance de l'homme à l'imitation plastique. On hésiterait même à y retrouver toute trace d'une semblable préoccupation, si l'examen d'autres objets et les analogies avec les découvertes opérées chez d'autres peuples ne venaient à l'appui de cette supposition.

Le bois de renne gravé, que nous reproduisons également, a de l'allure dans sa naïveté (^). II serait difficile d'analyser les dessins qui le recouvrent. Ce sont probablement de simples hachures déco-

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AGI-: DU MAMMOFTIL Pliiiuhp II.

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Collier de deuts dans la dîspiwitîiiu qu'il ofcupait lots

lie sa découverte. Demi grnjideur. H' caverne de Ooyet,

Canine» de cerf ]ierc*'*!i.

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ratives, ainsi que des traits de pure fantaisie, ne visant rien de bien détermine. Mais il est remarquable combien, dans ces arabesques, l'artiste s'est inspiré de la forme spéciale de l'objet, le contournant dans toutes les directions et ne laissant aucun i-ecoin sans quelque motif de décoration.

Cette tendance à l'ornementation est encore très accusée dans les deux petits fragments, qui figurent sur la même planche.

L'un d'eux, en os, est remarquable par la régularité de ses deux bordures de stries, perpendiculaires à l'axe principal de l'objet : il y a là un motif, que nous ne répudierions pas dans nos propres productions.

Le second fragment est en ivoire, comme la plupart des petits objets finement soignés de cet âge. Sa décoration est de moins bon goût peut être que celle du précédent, mais le travail en est plus curieux encore. La surface naturelle de l'ivoire, simplement polie, a fourni l'une des faces. L'autre, patiemment fouillée, représente une série de figures carrées, creusées au centre, de manière à produire un certain effet de ciselure. Ces carrés diminuent régulièrement à mesure que se rétrécit le morceau d'ivoire. L'extrémité la plus étroite du fragment est intacte; mais l'autre bout présente une cassure attestant que l'objet était plus long jadis. On présume que c'était un lissoir.

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D'autres objets très remarquables pour l'époque sont les morceaux de bois de renne arrondis, troués et gravés, que l'on a découverts à Goyet. Sur l'un d'eux (') se trouve dessiné un poisson, dont la surface toute pointiUée a fait supposer qu'il représentait une truite. La forme en est relativement correcte. Le dessin y procède plutôt par indications, mais celles-ci sont justes et fermes et dénotent une sûreté de main que donne seule la grande pratique du travail. La tranche de l'objet reproduit, indépendamment de certains traits de fantaisie, un motif de feuillage très décoratif, paraissant avoir été appliqué avec élégance et fermeté. Le stalagmite l'a malheureusement détérioré.

La dimension de ces bâtons, à en juger par la comparaison des fragments que l'on en possède, devait atteindre 45 à 5o centimètres de longueur. Leur signification est restée très obscure. « Les naturels du fleuve Mackensîe fabriquent des objets qui ont quelque analogie avec ces instruments. Ils les nomment Pogamagan, mot qu'on peut traduire par ; objet pour frapper, et ils les emploient comme armes {^). » Ailleurs encore on a retrouvé des instruments analogues. Dans le Périgord on les a nommés bâtons de commande-

(') PUnche 3.

(') Dupont.

A(iK 1*1' MAMMOCTH.

l'iiiridio ni.

Bàtoii de l'iu mil m I dément. 3" ciiveriie de (iuyi (irsiideur nature.

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ment. Nilsson en fait des manches de houes, etc.('). Il est à remarquer que partout ces bois de renne montrent entre eux la plus grande analogie ; ils étaient sans contredit destinés au même usage. Mais partout aussi ils se trouvaient ornés de dessins. Leur destination appelait donc d'une façon spéciale l'ornementation ; leur emploi par conséquent ne devait pas être vulgaire, mais se rattacher à quelque acte solennel. Tel serait le cas, par exemple, d'un insigne de chef, d'une arme de parade, d'un instrument de sacrifice, etc.

Aumomentd'abandonnerl'âgedn mammouth, dans la région des cavernes, nous devons reconnaître que le bagage artistique des hommes qui vécurent alors est peu considérable. Il faut remarquer toutefois que les œuvres de ce genre sont d'ordinaire très fragiles et qu'elles ont dû , par conséquent, disparaître plus complètement et plus vite que les autres vestiges humains. Les débris retrouvés n'étaient pas des spécimens uniques. Le goût de la décoration devait être, au contraire, déjà très répandu. La sûreté de main que trahissent les dessins dont nous venons de parler en sont une preuve matérielle.

L'œuvre de l'homme du mammouth pouvait donc être beaucoup plus importante. Mais, telle

[*) HiLttov, Let habiUmU primitif de la SçMtdinaiHe, p. iiS.

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qu'elle se présente à nous, si sa valeur absolue est minime, il n'en est pas de même de sa signification relative. Il fallait que le sentiment du beau fût bien vivace chez ces premiers pionniers de l'Occident pour qu'au milieu de leurs pre'occupations matérielles ait pu se glisser la pensée de l'art. Celle-ci ne se révèle que comme tendance; mais au point de vae du principe cette tendance en dit plus long peut-être que les œuvres finies de l'époque actuelle.

On peut donc affirmer que le culte du Beau est né dans notre pays le jour où l'homme y a mis le pied pour la première fois et ce n'est que justice de faire remonter à cette époque reculée la première page de notre histoire artistique.

On fait d'habitude coïncider complètement l'âge du mammouth avec la période du creusement des vallées, au point même de ne considérer dans ces deux expressions que les appellations différentes, l'une paléonto logique, l'autre géologique, d'une seule et même époque. Gela n'est pas exact, je pense. Le mammouth disparut bien avant que les vallées fussent entièrement creusées et l'achèvement de ce travail appartient à l'âge du renne.

En efïet, « déjà dans les niveaux supérieurs du

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limon fluvial, dit M. Dupont, les ossements d'espèces perdues sont moins nombreux, tandis que les ossements de renne et de cheval abondent. » D'autre part , dans le bassin de la Haine on n'a guère recueilli les espèces perdues (') qu'à de grandes hauteurs au-dessus de l'étiage actuel des rivières (^). Le mammouth devait donc se faire tout au moins très rare à l'époque où les vallées achevaient de se creuser.^

Du reste, ce qui caractérise un âge paléontologique, c'est l'abondance extrême d'une espèce déterminée bien plutôt que l'extinction complète d'une autre espèce. Il pouvait donc exister encore quelques mammouths alors que le renne avait atteint tout son développement et méritait ainsi de donner son nom à la période dont il s'agit. Dès lors les derniers ossements de mammouth devront se rencontrer dans des gisements appartenant franchement à l'âge du renne, sans que cette dernière dénomination s'en trouve le moins du monde ébranlée.

Certains auteurs font encore reculer l'âge du renne jusqu'après l'achèvement total du creusement des vallées par le motif que la faune de cet âge se place immédiatement au-dessus des der-

(') Elephas primigenius et Rhinocéros tickorinus. (') CoBNET & Bkiart, Coitgrès d'anthropologie et d'archéologie, p. ï56.

nières couches de limon fluvial et serait donc postérieure à l'époque où la rivière visitait les cavernes. Mais ils perdent de vue que la plupart de celles-ci sont très élevées au-dessus de l'étiagR actuel. Parmi les plus basses, Chaleux, dont le rôle fut considérable à l'âge du renne, se trouve à i8 mètres plus haut que le cours de la Lesse. Cette caverne pouvait être ainsi définitivement à l'abri de l'inondation avant que la rivière eût, à beaucoup près, atteint le niveau que nous lui connaissons.

La diminution considérable des eaux pluviales dès la fin de l'âge du mammouth confirme pleinement une pareille hypothèse. Par suite de cette diminution, les crues devinrent de plus en plus faibles et plus rares; les eaux courantes achevèrent avec une lenteur relative leur travail de creusement, d'autant plus qu'au furet à mesure de l'enfoncement elles perdaient de leur pente générale et, avec elle, de leur pouvoir d'érosion.

Il faut donc, pour être exact, dire que le mammouth, à son état de plus grand développement, représente la première partie du creusement des vallées, sa phase violente et particulièrement active, tandis que le renne en caractérise la fin, la phase plus lente et plus calme. D'après cela, les débris de l'âge du renne, trouvés par-dessus le limon fluvial dans les cavernes élevées, pourraient être contemporains d'autres débris, décou-

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verts dans des cavernes très basses et rattachés sans raison à l'âge du mammouth par le seul fait que du limon fluvial les aurait recouverts.

La faune de l'âge du renne ne comprend plus les espèces éteintes. L'ours et l'hyène spéléens ont disparu depuis quelque temps déjà. Il en est de même maintenant du mammouth, du rhinocérosà narines cloisonnées, du lion et du cerf gigantesque. Maison rencontre encore, indépendamment des animaux actuels, les espèces reléguées aujourd'hui dans les régions subarctiques ou sur les montagnes du centre de l'Europe.

L'alimentation de l'homme s'est donc modifiée. Les petits rongeurs, spécialement le rat, y tiennent une grande place; mais le cheval et le renne en font la base principale. On trouve aussi, parmi les restes de repas, quelques débris de truites et de brochets, mais sans découvrir, plus qu'à l'âge précédent, les instruments de pêche par lesquels on se les procurait.

Il est rare de rencontrer dans les cavernes des ossements d'oiseaux. Les auteurs n'en concluent pas en général que les oiseaux étaient exclus de l'alimentation; ils rapportent plutôt cette absence à l'extrême fragilité des os de ces animaux.

L'outillage est à peu près celui de la fin du mammouth. Le silex se taille en forme de couteaux, que l'on retaille ensuite pour les mieux adapter à

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des usages spéciaux. On en fait ainsi des grattoirs et des lissoirs, analogues à ceux dont se servent les Esquimaux pour ëpiler les peaux et pour aplatir les rugosités des coutures ; ou bien encore on confectionne des instruments façonnés en dents de scie, en forme de poinçons, etc. Le travail de ces divers objets est souvent moins délicat qu'il ne l'était durant la deuxième période de l'âge précédent.

Les fouilles ont également amené des pointes de dard en bois de renne, barbelées ou non, des aiguilles en os, avec chas et très effilées, des sifflets formés de phalanges de cerf percées d'un trou, des rognons de pyrite, etc.

Sur la Lesse, à Furfooz, dans la caverne du Frontal, voisine du trou des Nutons, on a découvert les squelettes de seize individus, ainsi que des silex de choix, des ornements, des coquilles, des plaques gravées et des fragments de poterie. L'ouverture de la caverne avait été fermée au moyen d'une dalle. Sous l'abri extérieur, formé par la projection de l'escarpement, se remarquaient les traces d'un foyer, accompagnées de débris de repas, de silex, d'os travaillés et de coquilles tertiaires trouées.

Nous devons, suivant notre programme, une mention spéciale aux découvertes qui impliquent ou semblent impliquer, chez les hommes du renne, des préoccupations esthétiques.

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Ce sont d'abord des morceaux de fluorine ('), tantôt troués, tantôt usés en manière de pendeloques, des canines d'ours perforées, des plaques d'ivoire ou de jayet, arrondies, polies et trouées au centre, des coquilles fossiles (rouées, tous objets marquant bien, comme on le voit, la destination d'ornements corporels.

Les fragments de poterie recueillis dans le trou du Frontal ont permis de reconstituer une forme de vase. « C'était un pot d'assez grande dimension. La pâte est noirâtre, à éléments liés de petits morceaux de spath calcaire pour en empêcher le retrait. Elle est modelée à la main et non cuite. Le vase portait six renflements latéraux, dont cinq seulement ont été retrouvés. Ils sont superposés deux à deux, disposés en trois groupes et percés d'un trou vertical par lequel on passait une corde, sans doute faîte en tendons(*).

La même caverne a fourni une plaque de grès, sur laquelle se voient des traits exécutés au moyen d'un silex, et une autre plaque de grès portant le dessin d'un animal gravé au trait (^), b

Si nous passons des découvertes archéologiques à l'examen des conditions générales de milieu,

(') Substance cristalline rappelant l'améthyste. (') Dupont.

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