CHAPITRE V
PÉRIODE POST-DILUVreNNE, PIERRE POLIE.
Nous rappellerons tout d'abord que l'âge de la pierre polie ne représente pas seulement un aspect nouveau du travail de l'homme, une manifestation locale par conséquent, soumise aux caprices d'une civilisation plus ou moins avancée, mais encore une période chronologique, commune, peut-on dire, à toute l'Europe occidentale, et un état géologique général, dont le point de départ est exactement marqué par la cessation des alluvions quaternaires.
La proximité de l'océan maintenait encore au climat son caractère humide dans le Nord ; mais les pluies excessives avaient cessé de tomber et ne gonflaient plus à tout instant les rivières.
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Celles-ci, sensiblement réduites aux proportions de leurs lits actuels, ne se re'pandaient plus que de loin en loin dans les campagnes et, sauf dans . le voisinage immédiat de leur cours, ne les recouvraient plus, dès lors, que de minces alluvions.
L'argile jaune, dont nous avons déjà parlé, sans avoir pu nous expliquer son origine, se ti-ouvait déposée partout, dans les plaines, sur les collines et dans les cavernes elles-mêmes. La série des formations géologiques était ainsi épuisée. Seule, l'accumulation des débris végétaux devait y ajouter un dernier genre de terrain en donnant naissance aux tourbières.
Il serait difficile de préciser à quel degré l'on se trouvait alors du cycle astronomique qui devait ramener dans notre hémisphère son maximum de chaleur. Mais îl s'en fallait, en tous cas, de plusieurs milliers d'années que ce dernier ne fût atteint de nouveau. Le climat se trouvait donc être plus froid que de nos jours. Seulement, ce froid n'était plus à beaucoup près celui de l'âge du renne. Nous en avons la preuve matérielle dans la disparition de nos régions des espèces subarctiques et alpestres qui, dès ce moment, avaient gagné les habitats définitifs où nous les retrouvons encore.
Les inondations fréquentes, et très probablement aussi le phénomène qui provoqua le dépôt de l'argile des campagnes, avaient dû dévaster le
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pays à plusieurs reprises et détruire de toutes parts lu végétation sur leur passage. L'âge de la pierre polie ne vit plus rien de tel. Les arbres forestiers purent atteindre partout leur pleine croissance et la Belgique redevint un vaste bouquet de bois comme elle l'était au tertiaire. Seulement, au lieu de la flore méridionale du miocène et du pliocène, nous retrouvons, dès cette époque, dans les forêts, tous nos grands arbres d'aujourd'hui, robustes et graves comme il sîed aux habitants du Nord, mais en même temps pleins d'élégance et confondant leurs essences dans une harmonieuse variété.
Au point de vue des circonstances physiques, la pierre polie nous introduit donc vraiment dans l'ère moderne. Le monde extérieur apparaissait aux habitants d'alors à peu près comme il se présentait encore aux populations qui gardent en Belgique le seuil des temps historiques. Les grands phénomènes naturels se taisent; l'homme seul a désormais la parole. Notre civilisation commence son cours. C'est par des nuances insensibles, des nuances humaines seulement, qu'elle devra se dérouler jusqu'à nous. Désormais tout se tient et les séries de générations se succèdent et se mêlent dans une immense solidarité.
Il y a lieu pour cette période de diviser le pays en trois régions que nous interrogerons tour à
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tour. Ce seront d'abord le bassin de Mons et le pays vers l'Est jusqu'à la Sambre; puis la région des cavernes el le Luxembourg; enfin le plat pays, la Hesbaye, le Brabant avec les parties limitrophes du Hainaut, les Flandres et la Campine.
T. — Bassin do Mons.
Nous avons vu comment, dans le bassin de Mons, à partir d'un certain degré d'avancement dans le creusement des vallées, tout vestige de l'homme vient à disparaître. Aucun être humain ne semble donc y avoir été témoin de la phase suprême d'enfoncement, dont un dernier lit de sable et de gravier nous indique la limite.
Cette dernière une fois atteinte, le fond des vallées, au lieu de descendre encore, se releva peu à peu, comme nous l'avons dit précédemment. Les matières inorganiques, tenues en suspension par les rivières, eurent une certaine part dans ce travail; mais le principal rôle y revient aux restes végétaux. Entraînés par les eaux pluviales le long des collines, ceux-ci s'accumulèrent sans cesse dans le fond du bassin et par leur entassement y formèrent à la longue des lits de tourbe de puissance variable.
Les fouilles pratiquées dans ces dépôts d'un
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nouveau genre ont révélé des traces de l'homme de la pierre polie, principalement des silex à différents états de taille et de polissage.
Ces objets-là provenaient évidemment des versants voisins d'où quelque pluie les avait balayés avec d'autres matières. Ils sont en petit nombre et l'on ne doit pas s'en étonner. Les populations du Hainaut ne vivaient pas éparpillées sur les collines, le long des rivières. Leur caractère était au moins aussi industriel qu'à l'âge du mammouth. Elles se concentraient donc autour des sièges d'exploitation du silex et c'est là que leui-s vestiges devaient apparaître les plus nombreux.
Les objets trouvés en ces endroits comprennent des ustensiles en corne de cerf et en os, des haches polies et d'autres silex, taillés ou polis, des couteaux, des grattoirs, des hachettes, beaucoup de silex ébauchés, des restes de foyer et « des fragments d'une poterie brune, travaillée à la main, et mélangée à un grand nombre de très petits fragments de silex. » On trouve parfois, mais rarement, des haches en basalte ou en porphyre, de même que certains objets en grès, tels que polissoirs, marteaux, etc. Il faut y ajouter des boules en grès, d'un usage un peu mystérieux, mais qui , selon toute vraisemblance, étaient employées au polissage des silex. Les ossements sont ceux du lapin, du lièvre, du sanglier, etc.
Mais les reliques les plus curieuses que nous
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aient léguées ces hommes de la pierre polie sont les traces de leurs exploitahons minières.
Le silex abonde dans les couches crétacées du Hainaut. Ces couches, que recouvrent le plus souvent des dépôts tertiaires et quaternaires, sont composées de diverses assises, ayant chacune leurs silex propres.
Cette circonstance va nous fournir une nouvelle preuve du tact dont usaient ces soi-disant barbares dans le choix de leurs matériaux. Ils n'employaient pas, en effet, d'une manière indifférente les diverses espèces de silex qu'ils rencontraient dans les travaux et n'utilisaient que les variétés les plus convenables pour l'usage qu'ils en faisaient, « C'est dans l'assise des Rabots et dans la craie de Spiennes qu'ils ont principalement
extrait leurs matériaux L'abondance des
rognons dans c-es assises est telle qu'une grande quantité de matière première pouvait être accumulée à l'aide d'un travail peu conside'rable » ('}.
Ces variétés se reconnaissent encore à la texture et à la couleur des silex que l'on a retrouvés. Ainsi le silex de Spiennes, qui joue ici le plus grand rôle, est naturellement gris-brun. Il acquiert, en outre, au contact de l'air, une patine blanchâtre, très caractéristique et qui ne se rencontre sur aucun silex provenant d'autres assises.
{') Cornet & Briart.
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L'état actuel des anciens sièges d'exploitation permet de se représenter fort bien encore la manière dont les travaux y étaient exécutés.
Je cite textuellement la description qu'en ont donnée MM. Briart et Cornet :
« C'est à Spiennes, aux environs de Mons, que l'on rencontre les plus importantes exploitations de silex de l'âge de la pierre polie. Les premières excavations furent pratiquées à ciel ouvert sur les plateaux, là où la craie n'est que peu ou point recouverte par des dépôts postérieurs, ou dans les berges escarpées du ravin qui donne passage à la Trouille; mais, après l'épuisement de ces carrières, on pénétra plus avant et plus profondément dans la masse crayeuse à l'aide de galeries débouchant dans ce ravin. Les amas de blocs de craie, mélangés à des silex ébauchés et à des éclats,quel'ontrouvedesdeux côtés de la Trouille, sous la terre végétale qui recouvre les berges, ne sont probablement que les déchets de ces exploitations. Là ne se sont pas bornés les travaux des anciens mineurs de Spiennes. Ayant acquis, par le creusement de leurs excavations à ciel ouvert et de leurs galeries, la preuve que la craie à silex se prolongeait sous les couches tertiaires et quaternaires, qui constituent les plateaux de la rive droite et de la rive gauche, ils ont commencé des exploitations par la surface des plateaux mêmes, c'est-à-dire qu'ils ont atteint la craie par des puits
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verticaux traversant les trois assises quaternaires et le sable tertiaire. Ces puits, dont plusieurs ont dépassé la profondeur de 12 mètres, ont des sections circulaires parfaites de o'",6o à o",8o de diamètre. Ils ne sont pas éboulés; mais les uns se sont remplis de sable et de limon, les autres de blocs de craie mélangés à quelques silex taillés ébauchés, d'autres enfin se sont entièrement comblés d'éclats de silex, parmi lesquels nous avons recueilli quelques pièces bien finies. Au bas des puits, des galeries d'exploitation ont été creusées dans divers sens, mais principalement en suivant la direction des lits de rognons de silex. Elles sont aujourd'hui presque entièrement éboulées, mais les travaux de déblai nous ont fait retrouver les outils du mineur préhistorique, c'est-à-dire des ustensiles en corne de cerf, des marteaux en grès, de grossiers et très nombreux pics en silex qui montrent encore, de la manière la plus évidente, la trace des coups qu'ils ont portés, coups dont les empreintes sont d'ailleurs parfaitement visibles sur les parois de craie que les éboulements ont respectées ('). »
MM. Cornet et Briart ont encore trouvé des traces d'exploitation du silex dans l'escarpement du petit bois de Ciply. C'est au pied de cet escarpement que l'on rencontre des ouvertures de
(') COBNET & BbIART, l. C,
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galeries, connues dans le pays sous le nom de Trous de Sarrasins, et qui, à en juger par les débris que l'on y a rencontrés, peuvent avoir servi momentanément d'habitation ou de lieu de sépulture.
Enfin Ton cite les sièges d'exploitation d'Elouges et du Fle'nu. Dans ce dernier, aucun indice extérieur, aucune tranchée naturelle ne permettait de soupçonner la présence souterraine de l'assise crayeuse. Une couche de terrain quaternaire, dépassant parfois lo mètres d'épaisseur, la recouvrait de toutes parts. Avant de forer leurs puits, les hommes préhistoriques s'étaient donc livrés à des observations et à des présomptions géologiques, qui leur avalent donné l'espoir de rencontrer la craie à cet endroit,
L'imagination n'est pour rien dans les détails qui précèdent. On peut facilement en vérifier sur place la complète exactitude.
N'est-on pas frappé de leur air moderne? Ne croit-on pas entendre décrire une exploitation de nos jours? A la vérité, les proportions seules diffèrent. Le principe était déjà le même et le fait de l'avoir appliqué les premiers jette un jour bien favorable sur l'état intellectuel des hommes dont nous nous occupons.
Le silex du Hainaut se retrouve dans tout le pays à l'âge de la pierre polie. Il est rationnel d'admettre qu'avec lui rayonnaient également de
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toutes parts les influences intellectuelles et sociales des peuplades qui l'exploitaient.
Nous allons suivre sa trace vers l'est. Le Docteur Cloquet a « reconnu les marques du travailde rhomme au milieu des amas considérables de silex brisés qui recouvrent tous les terrains des bords de la Sambre entre Charleroi et Thuin. » Cette cireonstance établit donc que la région dont il s'agit était habitée à l'âge de la pierre polie; mais la nature grossière des débris retrouvés jusqu'à présent fait qu'ils offrent, en dehors de cette constatation, peu d'intérêt pour nous.
Nous pousserons donc plus avant dans la même direction et nous nous retrouverons ainsi dans la région des cavernes, pour laquelle une ère nouvelle s'est ouverte depuis que nous l'avons quittée.