‹ Les origines de l'école de Tubingue et ses principesChapitre 8 sur 28 · Afin que : damit · texte numérisé non relu

Afin que : damit

NE différence ? et qu'est-ce que le procédé de faire disparaître les faits extraordinaires (ainsi la colombe de Jean-Baptiste ou la transfiguration), en les rapportant uniquement à la personne du témoin et à son impression personnelle, sinon comme un premier essai d'explication mythique? Ainsi quand il s’accommode si facilement d’un exaucement de prière : «c’est dans la satisfaction des vœux même d’un seul homme, événement assez fréquent dans les grandes époques, que résident justement le merveilleux et le divin.» Oui, Schleiermacher est, à l'égard des faits, d’une indifférence grosse de conséquences. N’est-il pas, pour lui, peu prouvé même que Jésus soit réellement mort? il n'y a pas moyen de le prouver, le fait est douteux et indifférent. On se souvient de la critique de Baur, de l'indifférence qu’il reconnaissait en Schleiermacher vis-à-vis du Christ historique. Ne se croit-il pas son élève, lorsqu'il accepte et proclame l'idée de ce Christ idéal, qu'il a depuis poussée si loin ‘?

Schleiermacher veut séparer son sentiment religieux de sa critique et mettre le premier au-dessus des questions de détail; il le peut, si son esprit ne jouit pas d'assez de conséquence pour aller jusqu’au bout de ses doutes, et si d'autre part, il subordonne ceux-ci à son sentiment religieux. Mais d’autres viendront qui, leur sentiment religieux

1. Qu'est-ce, en effet, que le Christ de Schleiermacher? c’est un Christ pour la conscience, indépendant des récits de sa vie : « Si la lettre des évangiles venait à périr, lettre qui n’est sainte que parce qu'elle nous conserve cette image, l'image encore nous resterait; car elle est si profondément gravée dans le cœur de l'homme que rien ne l’en effacera.» (Sermons, vol. III, p. 10.) Et l'orateur chrétien termine admirablement : «Non, sans cette plénitude de vie, de force et de joie que nous apporte l'existence du Sauveur, il ne serait point la peine de vivre!» C'est le plus vrai sentiment chrétien, mais le sentiment étranger à la science, et Strauss (op. cit.) est bien fort contre un tel compromis.

n'étant pas le même, ne connaïtront plus de lui que les bases critiques. En somme, en critique biblique, il a la hardiesse du doute et lui donne le premier une base vraiment philologique ; mais il s’en sauve par le sentiment religieux qu'il introduit dans le jugement des questions, par sa prédilection partiale pour un livre au détriment des autres; pour la vie de Jésus, il fournit, par son idéalisme, son indifférence au détail des faits, par la critique hardie de tout ce que le sentiment lui permet de juger, par sa théorie des évangiles , si dangereuse pour les faits, la matière au mythe. appliqué à l’histoire. Viendra Strauss, qui, n’admettant pas la compétence du sentiment, tirera des mêmes prémisses des conclusions tout autres que Schleiermacher; et après Strauss, viendra Baur, car qui niera que Baur ne soit en beaucoup ce que Strauss l’a fait ?

La Vie de Jésus est l'application de la dogmatique de Hegel à la critique de Schleicrmacher.

4) La philosophie spéculative de Hegel. Hegel et Strauss.

En 1831, Strauss se rendit à Berlin; il allait y entendre Hegel.

On sait que lhistoire de la philosophie allemande est celle d’un long développement, qui, partant de Kant, arrive à Hegel et y trouve sa conclusion. L'université de Tubingue a eu, elle aussi, son Odyssée. Après les temps du kantiauisme douteux de Storr et de la vieille école, il s'était formé un jour, au séminaire de Tubingue, un petit groupe de travailleurs énergiques et de chercheurs indépendants qui, presque sous les yeux du bon Steudel, et mécontents de sa doctrine, s'étaient réunis pour chercher une philosophie; leurs noms étaient Mærklin, Zimmermann, Fr. Vischer,

D. Fr. Strauss; c'était entre les années 1898 et 1830. Nos

EN jeunes gens avaient lu, nous disent-ils", Kant, mais sans le comprendre; Schelling était leur prophète, le Dieu unité du sujet et de l’objet, la nature révélation de Dieu, l'histoire réalisation du procès divin, tels étaient leurs dogmes. C’est dans leur dernière année d’études qu’ils se réunirent pour lire deux fois par semaine, d’abord les Prolégoménes de Kant, puis la Phénoménologie de Hegel, «VA et PQ des œuvres du maître», comparée avec la Propédeutique de Gabler. I sortit de cette conférence de grandes choses. Inconnus ou vus de mauvais œil par leurs maîtres, dont un seul, Schneckenburger, de retour de Berlin, faisait entendre quelques échos de Hegel, ils travaillaient avec bonheur ; Strauss nous a conservé le souvenir de leur enthousiasme. Leurs examens furent splendides — on n’a pas vu, depuis, une promotion si brillamment instruite, — Strauss sortit du séminaire couvert de lauriers.

Partant avec un stipendium pour compléter ses études, Strauss avait pris de suite la route de Berlin; il y fut rejoint bientôt par ses camarades et amis. Strauss se rend d’abord chez Hegel; Hegel était Wurtembergeois : Un prophète, dit le philosophe à son jeune compatriote, n’est jamais reçu dans sa patrie.— Je vous yintroduirai, répondit Strauss. Quelques jours après cette entrevue, Hegel meurt du choléra. Strauss, du moins, se nourrit de ses ouvrages, de ses souvenirs; en même temps, quoique mal reçu de Schleiermacher, «qui pressentait en lui un hégélien» , il s’entourait des cahiers de ses cours, et se pénétrait de sa critique. À peine de retour, au printemps de 1832, Strauss ouvre un cours de logique et de métaphysique, puis, le semestre suivant, d'histoire de la philosophie, avec un succès qu’on n’a peutètre pas revu depuis. Désormais l’hégélianisme n’était plus

l. Strauss, Leben Mürklin's. 1851.

une aristocratie, une doctrine ésotérique; tout Tubingue était ou voulait être hégélien, et bientôt Hengstenberg pouvait appeler l’université du Wurtemberg ein wahres Nest der Hegelei'. On ferma la bouche au jeune docteur en le nommant répétiteur au séminaire, et la philosophie de Hegel, bientôt, du reste, reprise par Vischer et par d’autres, acquit l'attrait du fruit défendu. Strauss, éloigné de la philosophie, tourna son activité vers les origines du christianisme , il en sortit la Vie de Jésus.

Qu'’était-ce donc, pour le théologien historien et critique , que cette merveilleuse philosophie hégélienne, qui produisit de si grandes choses ?

C’est en 1806, au retentissement du canon d'Iéna, que Hegel, peu soucieux du bruit des armes et de la victoire de la force, achevait d'écrire sa Phénoménologie de l'esprit humain. I] avait tracé les lois éternelles de l'esprit et cru donner les raisons de toutes choses. Quelle est, pour la philosophie nouvelle, la première loi de l'esprit pensant ? l'identité du sujet et de l’objet. L'esprit est le milieu universel où les objets deviennent plus que des phénomènes, où les qualités sont abstraites d’une juxtaposition accidentelle, acquièrent leur essence, leur réalité*. Aïñsi, l’objet de ma pensée n’esi réel que dans ma pensée, par l'idée; il est donc partie de ma pensée, partie du sujet, et l'idée est l'identité du sujet et de l’objet”. Les objets ne sont réels que

1. Je renvoie ceux qui douteraient des conséquences désastreuses de l'hégélianisme sur la moralité, à un roman anonyme, œuvre malsaine mais saisissante, d’une femme (Zritis sicut Deus, 3 vol.), et qui confond d'immoralité cette école néo-hégélienne dont Tubingue, de 1832 à 1848, s'était faite le quartier général et le repaire.

2. La réalité est l'unité de l'essence et du phénomène, comme la notion est l'unité de l'être et de l'essence.

3. Ou de la notion et de la subjectivité, le vrai en soi et pour soi.

dans l'esprit, qui en abstrait l'essence ou la raison d'être, d’où: tout ce qui est raisonnable est par cela même réel, et ce qui est réel est raisonnable”. Mais si tout.ce qui est réel (spirituellement réel) est raisonnable, ce qui est réel ne pouvait être autrement qu’il n'est, tout ce qui est réel est nécessaire, et de même tout ce qui est raisonnable est nécessaire. L'esprit créant les objets, et ce qui est étant nécessaire, l'étude des principes des choses devient l'étude de l'esprit, la métaphysique se confond avec la logique, la science de l'idée pure. Or, l'esprit est régi par une loi fondamentale, c’est que chaque idée, pour l'esprit, c’est-àdire dans sa réalité ou son essence, contient sa négation, que l'esprit nie par cela même qu'il affirme. Concevoir la réalité des apparitions, c’est-à-dire ce que l'objet apparu a de suprasensible, c’est reconnaître l'apparition comme telle, c’est la nier. Cette loi de l'esprit qui affirme et nie en même temps, loi qui est, par suite, la loi des objets, se résume en un mot: les forces de même nom se repoussent, et celles de nom contraire s’attirent, — par suite, l’égal devient nécessairement inégal, et l’inégal devient égal : c’est la loi de la naissance des choses, de l’histoire.

Voyez en effet : la logique commence avec l’abstraction la plus absolue et la plus simple, l’étre. Cet être, qu’est-il? il est le rien, élre et rien sont identiques (ou, si l’on veut, l'étre pur et simple a été reconnu par l’esprit n’étre rien). Pendant que nous disons cela, la pensée a conçu une idée, ou mieux, elle est devenue l’objet inaperçu et nécessaire de notre étude, sous la forme du devenir. Dans le devenir, être

1. Hegel dit bien, sans doute, qu'il n’y a de réel que ce qui est pénêtré de son idée; mais tout n'a-t-il pas son idée, même le mal dont l'idée est une négation nécessaire ? d'où l'optimisme. Quant au contingent ct à l'individuel, il a beau faire, il n’esé pas.

— Qi —

et rien sont accomplis (aufgehoben), c'est-à-dire à la fois conservés et écartés... et de trilogie en trilogie, la synthèse de chaque trilogie produisant d’elle-même son antithèse pour arriver à une synthèse nouvelle, nous arrivons à reconstruire nécessairement tout ce qui est; et l'esprit est au terme comme au début de ce développement; car, pour la pensée dans laquelle les objets ont leur unique réalité, chaque chose est d’abord, c’est la vie, puis elle est niée nécessairement, c’est la mort; et connaitre les objels, c’est se rendre compte qu'ils meurent, qu'ils ne sont pas, c’est s’en abstraire : dans la connaissance, le sujet devient spirituel, il devient esprit.

Comment le sujet arrive-t-il à cette connaissance spirituelle? ou bien, puisque les lois nécessaires de l’esprit font et sont l’histoire, comment l’homme a-t-il connu l’absolu ? D'abord, il a confondu ses idées des objets absolus avec ces objets mêmes, il a cru posséder l’objet en soi, et tel qu'il le connaissait, il a cru pouvoir lui donner des attributs, d’où le dogmatisme; puis, reconnaissant son erreur, l'esprit s’est jeté dans l'excès contraire, et a nié l'existence de toute abstraction, c’est l’empirisme, jusqu’à ce que vint la philosophie critique (Kant), qui, acceptant l'expérience comme le seul terrain de la connaissance, ne l’accepte pourtant que pour la connaissance des phénomènes et non des vérités.

Mais la vérité n’est pas trouvée encore. Le sera-t-elle par la foi? Ayant reconnu la pensée incapable de saisir la vérité, l'esprit humain admet bien que la vérité est faite pour la pensée ; il voit en Dieu l’objet de la réflexion; mais en même temps, trouvant que la pensée ne conçoit que le relatif, et que toute relation sépare le sujet de son objet, l'esprit ne veut plus admettre aucun intermédiaire entre tous deux et proclame le savoir immédiat, la foi. L’immédiateté est ici, pour lui, le critère du vrai — et c’est ici l’école romantique

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