‹ Les origines de l'édifice hypostyle en Grèce, en Orient et chez les romainsChapitre 132 sur 218 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

L'architecture égyptienne au temps des Lagides.

Si l'on veut suivre plus avant le développement de l'art monumental dans les pays grecs, il faut ouvrir ici une parenthèse sur l'Orient alexandrin. Ce ne sera pas, comme précédemment, pour mettre en évidence des contrastes, mais pour signaler des emprunts réciproques. La période est maintenant close où l'architecture de l'Orient et celle de l'Occident s'ignoraient l'une l'autre. Des échanges chaque jour plus nombreux vont se produire entre les deux écoles de constructeurs. En jetant un coup d'œil sur les monuments égyptiens du temps des Lagides, on aura vite fait d'y reconnaître les premières traces d'une influence hellénique. Réciproquement, lorsque, après avoir pris une idée de ces œuvres, nous reviendrons aux champs de fouilles de la Grèce, certaines nouveautés architecturales y décèleront la connaissance et l'imitation des œuvres égyptiennes.

S'il est surtout question de l'Egypte dans les pages suivantes, c'est que sur les autres pays de l'Est nos renseignements, pour cette époque, se réduisent à presque rien. L'architecture syrienne, que l'on sait avoir été florissante sous les Séleucides, n'a pas eu sans doute une moindre influence dans le monde hellénistique et ne serait pas moins intéressante à étudier. Faute de toute donnée précise, il faut bien se résigner à la laisser hors de compte. 11 n'y aurait nul profit pour nous à énumérer des monuments dont il ne reste que des noms. Sur l'architecture égyptienne elle-même, on va voir combien rares sont les documents utiles. Nous ne pourrons suppléer au trop petit nombre des ruines qu'en interrogeant certains textes où quelques indications positives se mêlent à beaucoup de données confuses.

Considérées de notre point de vue, les constructions égyptiennes de l'époque ptolémaïque se classent en trois groupes.

2i4 l'édifice iiypostyle

Elles comprennent d'abord des monuments de pur type grec y édifiés par des architectes venus de Grèce, sans aucune concession aux traditions locales. Ce premier groupe n'est représenté jusqu'ici par aucune ruine digne d'étude; son existence ne saurait cependant être mise en doute. Car, au moins dans le Delta, et plus spécialement dans Alexandrie, durent s'élever quelques édifices, pareils par la forme et la décoration à ceux qu'on bâtissait vers le même temps dans les cités de la Grèce propre. A ces œuvres, qu'on pourrait dire importées, s'opposent celles de pur type égyptien. Sans être les répliques littérales des monuments érigés par les anciennes dynasties, celles-ci restent en complet accord avec la tradition indigène, par suite essentiellement différentes des constructions grecques contemporaines. Enfin, le rapprochement des deux peuples, et le voisinage en Egypte d'architectes appartenant aux deux écoles ne pouvaient manquer de donner naissance à une architecture composite, qui mérite vraiment d'être appelée gréco-égyptienne.

Nous laisserons de côté les œuvres du premier groupe et nous examinerons surtout celles du troisième.

I. Constructions de type égyptien. — Edjou et Dendérah. — Le lanterneau disparait du temple, mais subsiste dans les habitations .

A la pure tradition indigène se rattachent les grands temples ptolémaïques de Dendérah i et d'Edfou^. En eux se conserve ce plan traditionnel dont nous avons analysé plus haut les caractères. Aux mêmes problèmes on continue d'appliquer les mêmes solutions que sous les dynasties thébaines. Ni dans la structure, ni dans la décoration de l'édifice, rien ne laisse supposer la connaissance des œuvres grecques. La mode hellénisante, qui déjà envahit l'Egypte, s'arrête encore au seuil des grands sanctuaires. Seule la salle hypostyle a partiellement changé d'aspect, mais les influences grecques n'ont rien à voir avec cette innovation. Autrefois la haute palmeraie de pierre recevait le jour par

1. Mariette, Dendérah, p. ii5 et suiv. et premières planches. La salle hypostyle de Dendérah (salle A dans la description de Mariette) est la partie la moins ancienne du temple. Elle a été construite sous Tibère et porte une dédicace grecque à son nom. (Letronne, Inscript, gr. et lat., I, p. 90).

2, De Rochemonteix, Mémoires de la Mission française du Caire, X, pi. VI; Springer-Michaelis, p. 386, fig. 70O, 707.

l/ÉGlPTE DES LA.GIDES 2l5

une sorte de lanterneau. Un groupe de colonnes, plus hautes que celles d'alentour, surélevait la partie centrale du toit. Dans les temples ptolémaïques cette disposition a disparu, en même temps que le grand pylône opaque, qui servait de façade à l'édifice. On remplace celui-ci par une colonnade, non point toute grande ouverte à la manière d'une stoa grecque, mais fermée, jusqu'à mi-hauteur environ, par un mur plein où sont engagés les fûts. On ne peut entrer dans le hall que par une porte unique, placée entre les deux colonnes médianes; mais au-dessus du mur, entre les fûts et les chapiteaux, le jour inonde largement tout l'intérieur. L'efTet obtenu n'est plus le même que celui auquel se prêtait le lanterneau. Au lieu de rayons obliques et tamisés, glissant du haut du toit entre les colonnes, c'est une vive lumière qui remplit tout l'édifice i .

Ce système d'éclairage, qui distingue le temple ptofémaïque, apparaît beaucoup plus tôt dans les habitations. Il semble avoir été appliqué de préférence aux constructions de bois. Les miniatures de maisons qu'on trouve dans les tombes ont souvent, en guise de fenêtres, de longues baies occupant toute la partie haute d'un pan de mur et divisées par des piédroits. D'une manière générale, on peut remarquer que dans ces petites bâtisses les ouvertures sont placées immédiatement au-dessous du toit. La très haute antiquité de ce type de façade, qu'on pourrait appeler façade à impostes, est attestée par un monument bien connu, le sarcophage aujourd'hui disparu de Mykérinus^. C'était une cuve de basalte qui reproduisait avec une exactitude minutieuse l'aspect d'une maison en bois. On y voyait représentées, au lieu de fenêtres véritables, ou d'un lanterneau, de larges impostes, placées au-dessus des portes entre les piliers qui soutenaient l'entablement. Des panneaux de bois grillagés, évidemment mobiles, pareils à ceux qui garnissent les fenêtres des maisons turques modernes, ferment ces baies, tout en laissant filtrer assez de lumière pour éclairer l'intérieur du logis. Tel est le mode d'éclairage auquel sont revenus les architectes d'Edfou et de Dendérah. Nous verrons

1. Les modifications apportées au type du temple égyptien à l'époque ptolémaique sont peut-être dues à l'Initiative d'un architecte nommé Imoullihssa-Phtah, qui parait avoir été un novateur, et dont le nom nous est conservé f^ar une inscription d'Edfou. Cf. Dûmichen, Altugyplische Tempeliusckriflen, Edfou, I, pi. I ; Mariette, Dendérah, p. 8G.

Page 1