INTRODUCTION XI
de son développement. Dans l'état présent des découvertes, il ne suffisait plus de remonter, pour la période préclassique, jusqu'aux temps mycéniens. Déjà dans la maison néolithique l'art naissant des constructeurs grecs manifeste les tendances et adopte les méthodes qui lui sont propres. C'est comme le premier bégaiement d'un idiome qui va devenir bientôt et pour toujours la langue de la race. Le logis grec de l'âge de pierre apparaît aujourd'hui comme Tancêtre d'une glorieuse lignée de monuments, qui se prolonge à travers l'antiquité jusqu'aux temps modernes.
Cette lignée, que nous passons ici en revue jusqu'au déclin de l'art impérial, ne comprend pas tous les ouvrages d'architecture de la Grèce antique, mais la très grande majorité d'entre eux et en tout cas les plus caractéristiques. Car les Hellènes n'ont connu, ou très peu s'en faut, qu'une seule manière d'élever un bâtiment couvert. La cella du temple, le trésor, l'habitation, le hall, la salle d'assemblée n'ont pas chacun leur modèle distinct. Ce ne sont là que des noms divers donnés à ce type monumental, originel et traditionnel, qui se dégage peu à peu de la hutte primitive. L'édifice grec est dès sa naissance et restera toujours une salle profonde, à façade étroite, couverte d'un toit à deux pentes, n'ayant de porte qu'à son petit côté. Lorsqu'il devient hypostyle pour abriter plus d'espace, ses colonnes intérieures s'alignent toujours sur une ou deux files, dans le sens du grand axe et des murs latéraux. A cette définition répond déjà le mégaron prémycénien; elle s'applique encore au bâtiment principal des palais mycéniens; elle est toujours vraie de l'habitation hellénique après les invasions doriennes. Avec l'âge classique cette salle oblongue devient le naos sacré, mais se prête aussi à beaucoup d'autres usages. Tout grand édifice couvert et clos de murs est une copie agrandie du mégaron primitif. Quand on veut dresser la
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liste des monuments qui s'écarteni de ce modèle, on est frappé de leur petit nombre. Les Grecs n'ont guère renoncé à leur plan traditionnel que dans les rares cas ovi il apparaissait comme évidemment défectueux.
Dès les débuts de l'architecture hellénique se pose pour l'historien le problème des influences étrangères. Dans quelle mesure le type hypostyle qu'on vient de définir est-il une création des Grecs? Dans quelle mesure ceux-ci ont -ils profité des leçons que pouvaient leur donner d'autres peuples instruits dans l'art de bâtir bien longtemps avant eux?
Il fallait pour répondre à cette question étendre nos recherches aux monuments de la Crète et de l'Orient antique. 11 n'était pourtant pas nécessaire, et ceci n'a pas été notre intention, de visiter un à un et pierre à pierre tous les champs de ruines. Dans la variété apparente des constructions on a vite fait de discerner, en Orient comme en Grèce, une forme de bâtisse traditionnelle, que chaque peuple a tirée de son habitation primitive et qui caractérise sa manière de construire. Ce sont ces formes typi ques que nous avons tâché d'isoler, sans tenir compte des multiples variantes qu'elles comportent, pour les comparer au mégaron hellénique.
Cette comparaison conduit à affirmer l'indépendance absolue de la Grèce vis-à-vis de la Crète et de l'Orient. Les Hellènes ont emprunté à leurs voisins de l'Est et du Sud des éléments décoratifs, mais non des formes de bâtiments. Le monde ancien, pendant la période préclassique, se divise en deux parties, dont l'une est le domaine de l'architecture grecque ou grécisante, l'autre, celui de l'architecture orientale. A ces deux régions correspondent deux formes différentes d'habitation, qui se développent de diverses manières, pour aboutir à deux conceptions opposées de l'édifice hypostyle. Seules les populations d'une zone frontière, qui passe par l'Archipel et
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le Sud de l'Asie Mineure, pratiquent à la fois les deux méthodes de construction. Aux temps préhistoriques, la Crète se rattache étroitement, par certains caractères de ses édifices, au domaine de l'art orienlal. Après les invasions doriennes, elle est conquise par les bâtisseurs de mégarons et incorporée au domaine hellénique.
Cette division du monde ancien demeure aussi tranchée jusqu'à l'époque alexandrine. Alors s'établit un double courant d'influences entre les deux grandes écoles de constructeurs, qui semblaient auparavant s'ignorer. Nous voyons alors s'acclimater en Grèce une forme de maison évidemment importée d'Orient et une forme de salle hypostyle évidemment égyptienne. Ce qui les caractérise l'une et l'autre, c'est l'ordonnance périptère de la colonnade intérieure, ordonnance inconnue aux types helléniques traditionnels.
Arrivées à ce moment de l'histoire, nos recherches aboutissaient naturellement à étudier la genèse de Thypostyle romain, autrement dit de la basilique. Les édifices qu'on désigne par ce nom présentent des dispositions assez variables. Ils ne constituent pas, à proprement parler, une série et ne répondent pas à un type arrêté. Cette diversité a causé quelque embarras aux historiens de l'architecture. Ne pouvant définir en termes précis le type basilical, ils ont renoncé k en expliquer lorigine. Aucun d'eux n'a pu dire avec précision où les Romains ont trouvé le modèle de leurs basiliques.
La question devient facile à résoudre^ quand on la pose, comme nous avons fait, après une étude comparative des monuments similaires de la Grèce et de l'Orient. Les Grecs ont créé le type de la salle étroite et profonde à trois vaisseaux; les Orientaux, plus spécialement les Egyptiens, celui de Ihypostyle à large front, où les colonnes, d'une disposition plus variable, tendent à former le long des murs une pérlstasis intérieure. La
basilique romaine ne nous montre pas un nouveau modèle d'hypostyle. Elle se conforme soit à l'un, soit à l'autre des deux précédents. C'est tantôt un monument de souche grecque, tantôt un hypostyle égyptien. L'architecture orientale et celle de la Grèce classique ont pour commun héritier l'art romain. De là, parmi les basiliques, cette diversité de plan, qui est de prime abord déconcertante.
Après la basilique païenne, une autre catégorie de monuments, qui lui est évidemment apparentée, s'offrait à notre examen. C'était la basilique chrétienne, dite latine. Gomment s'est constitué et fixé une fois pour toutes le type de cet édifice? Faut-il le tenir pour une création de l'art chrétien, ou seulement pour une adaptation au nouveau culte d'une forme monumentale plus ancienne.^ Ce problème, un des premiers qu'aient discutés les historiens de l'architecture, ne peut encore être tenu pour éclairci. Je ne me serais point permis de l'aborder, après tant d'autres, s'il ne m'était apparu que les faits constatés dans nos premiers chapitres et toutes les observations que je viens de résumer nous mettaient sur la voie d'une très simple et très probable solution.
Beaucoup de savants se refusaient à établir un lien de filiation entre les grands halls des forums et les églises du iv** siècle, parce qu'ils considéraient les premiers en bloc et qu'ils songeaient surtout à des basiliques profanes comme la Julia et FUlpia, lesquelles n'ont en effet nulle analogie profonde avec les premières églises. La question s'éclaire d'un jour nouveau si l'on distingue, comme nous l'avons fait, deux types de basiliques profanes. L'édifice chrétien, d'une forme très définie, très peu variable, n'est pas copié sur la basilique païenne en général, mais sur la basilique païenne du type grec. Il lui emprunte son dessin oblong, son front étroit, sa division en trois