‹ Les origines de l'Église d'Édesse et la légende d'AbgarChapitre 103 sur 129 · Eus., Hist. Ecoles., II · texte numérisé non relu

Eus., Hist. Ecoles., II

grande inondation, les chrétiens ne possédaient vraisemblablement qu'une seule église, et vers 217, les personnages officiels qui nous ont raconté le désastre sont encore païens l. Ces considérations ne nous permettent pas de placer la composition des Acta Edessena avant Tan 220 environ2.

Mais cette date doit êlre encore abaissée. D'après les Acta en effet, c'est l'apôtre saint Thomas qui a directement délégué Addaï pour venir auprès d'Abgar. Cette circonstance suppose que, au moment où elle a été insérée, on regardait saint Thomas comme ayant été chargé de l'évangélisation de l'Orient, et comme ayant eu en particulier avec l'Église d'Edesse des rapports spéciaux. Or, c'est vers l'an 232 environ que ces rapports furent établis par la translation dans cette ville des reliques de l'apôtre. Le fait de celte translation nous est attesté par l'ensemble des Actes de saint Thomas dont les plus anciens sont de la seconde moitié du nic siècle3. Sa date nous est fournie par la Passio Thoniœ, antérieure à Grégoire de Tours. Suivant cette Passion, les Syriens obtinrent d'Alexandre Sévère, au retour de sa victoire sur [Arta] Xerxès, qu'il réclamât des rois de l'Inde le corps de l'apôtre. Le corps fut rendu et placé à Édesse dans une châsse d'argent4. L'époque ainsi fixée est vraisemblablement exacte. Alexandre Sévère vainquit en effet les Perses vers l'an 232 \ Il n'était pas chrétien lui-même, mais il écoulait volontiers les chrétiens. D'autre part, Édesse devait être, à ce moment, à peu près toute convertie. Elle avait été récemment réunie à l'empire; et l'on conçoit que l'empereur, pour gagner les bonnes grâces de ses habitants, ait facilement accédé à leur demande. Les plus anciens documents qui

{. V. plus haut, p. 10, texte et notes.

2. Le Pseudo-Bardesane, écrivant vers l'an 220, ne fait aucune allusion à la légende, bien qu'il parle de la conversion d'Abgar VIII (Langlois, Collect. des hist. de l'Arm., I, p. 92).

:;. Lipsius, Die apo/cr. Apostelgesch., I, p. 221-22G, p. 272, texte et note.

1. Mombritius, Sanctuarium, t. II, f° 333. — Ordericus Vitalis, Hist. EccL, p. I, 1. n, c. 14. — Lipsius, Die apokryphen Apostelgesch., I, p. 144 et suiv.

5. Eutrope, VIII, 23 [14].— Tillemont, Hist. des emper., III, L'emper. Alexandre, art. xxiii. L'auteur rapporte ce succès à l'an 23;}.

nous parlent de la translation sont d'ailleurs, par leur composition, assez rapprochés de cette date. On peut donc la regarder comme exacte, et de son exactitude découle une confirmation pour la substance même du fait, dont les premiers témoignages qui nous le rapportent se trouvent alors à peu près contemporains. Nos renseignements se corroborent ainsi mutuellement, et il reste suffisamment prouvé que, vers Fan 232, les reliques de saint Thomas furent transférées a Edesse '.

C'est donc après cette époque qu'ont été rédigés les Acta Edessena : c'est entre l'an 232 et l'an 300 qu'il en faut placer la composition.

Mais à quel moment plus précis entre ces deux termes? — 11 est nécessaire, pour le déterminer, de tenir compte de ce qui a été dit plus haut sur le caractère historique d'Addaï. Si Addaï, en effet, comme j'ai essayé de le montrer, a été réellement évêque d'Édesse vers 160-180, sa transformation en un des soixante-douze disciples n'a été possible qu'après la disparition de la génération qui l'avait connu, c'est-à-dire vers l'an 240. Elle n'a même été possible qu'un peu plus tard. Nous sommes ainsi reportés au dernier tiers du iue siècle, époque attribuée par M. Zahn à la composition de la Doctrine d'Addaï, mais qui ne saurait convenir qu'aux Acta Edessena.

Il faut donc, selon moi, écarter l'opinion de M. Lipsius, qui voit dans ces Actes un écrit antérieur à la translation des reliques de saint Thomas, et dans la mention de cet apôtre une interpolation ultérieure2. La raison qu'il en donne, à

1. Lipsius, Die apokr. Apostelgesch., II, 2° part., Nachtrâge, p. ils, 419. Cette conclusion ne contredil pas le renseignement de la Chronique d'Édesse (Assena., B. O., I, p. 399) d'après lequel on aurait, en 394, sous le pontifical de Qôrà, transporté les reli(|in's de l'apôtre dans la grande église qui lui était consacrée; car il s'agit dans la Chronique d'une translation d'une église dans une autre, et non d'une première translation de l'Inde à Édcsse comme l'a cru à tort Bar- Hebraeus. [Chron. Ecoles., 1, p. 66.) — Malgré la note de .M. Gamurrini, il n'est pas bien clair que la pèlerine franqne, qui a vu à Édesse l'église et le martyrium de saint Thomas, les place en deux lieux différents Peregrin., p. (ii. texte et note.)

2. Die Edess. Abgs., p. M ; Die opokr. Apostelgesch., 11, 2e p., p. 107-109. — Gutschmid (Die Glaubwûrdigk. (1er Arm. Gesch. des Moses v. Khor., Separatalulr.. p. 221 fait également remonter la légende au commencement du me siècle.

savoir que, si la légende avait été écrite après l'an 232, on n'eût pas manqué de faire de saint Thomas le fondateur personnel de l'Église d'Édesse, cette raison, dis-je, suppose toujours, pour être valable, lanon-exisfence d'Addaï ; car si celui-ci a existé, il est possible, comme je l'ai remarqué ailleurs1, que son souvenir ait été trop vivant pour céder même au nom d'un apôtre. Mais, du reste, ce n'est pas en 232 que l'attention des Édesséniens a été appelée pour la première fois sur saint Thomas. La demande même de ses reliques qu'ils firent alors montre qu'à cette époque on croyait déjà à ses rapports particuliers avec les pays orientaux. Pourquoi donc l'auteur des Acta n'a-t-il pas d'emblée mis son nom à la place de celui d'Addaï * ? — Enfin le système de M. Lipsius me semble renfermer une difficulté spéciale. D'une part, en effet, il ne prolonge pas au delà de la citation d'Eusèbe les Acta Edessena : il suppose par conséquent que l'histoire d'Aggaï en était absente. Mais, d'aulre part, la composition de ce document avant l'an 232 ne se comprend qu'à la condition d'y introduire cette histoire. Car le souvenir de Palout comme premier évêque d'Édesse vers 190-210 et celui de la prédominance de l'idolâtrie ont dû se conserver au moins jusqu'à cette date. Si donc, avant ce moment, on a voulu donner à Palout, dans la personne imaginaire d'Addaï, un prédécesseur apostolique, et représenter la ville comme entièrement chrétienne, il a fallu expliquer comment la succession s'était interrompue depuis le ier siècle, et comment le christianisme avait perdu du terrain. C'est le martyre d'Aggaï et la persécution soulevée par le fils impie d'Abgar qui sont cette explication.

Mais si nous n'acceptons pas avec M. Lipsius que les Acta Edessena aient été écrits avant l'an 232, devons-nous, avec

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